Bille en tête
En rentrant dans le hall de l’hôtel…
En rentrant dans le hall de l’hôtel Normandy, à Deauville, je craignais qu’on ne nous donnât pas de chambre. Je m’avançai vers la réception, laissant Clara sur mes arrières.
— Bonsoir, nous voudrions une chambre, dis-je avec sérieux.
Interloqué, le réceptionniste évalua mon âge et le compara à celui de Clara. Elle se tenait de dos mais, de toute évidence, l’écart qui me séparait d’elle avait de quoi heurter les convenances.
— « Une » chambre ? reprit-il.
Les choses se présentaient mal. Habitué à être grondé par les adultes, j’eus peur que le réceptionniste ne me fît la leçon. Mais il se contenta de toussoter. Je me ressaisis et insistai d’une voix ferme :
— Oui, une chambre.
— Heu… Ecoutez, je vais voir ce qui nous reste.
Le réceptionniste s’enfuit en direction de son supérieur. Les deux hommes se parlaient à voix basse. Je craignais le pire, bien entendu.
Clara me jeta un regard. Je revins vers elle, la mine délabrée, le regard criant au secours.
— Tu crois que ça va marcher ?
— Bien sûr…
La trouille vissée au fond du ventre, je voulus bien la croire, parce que cela m’arrangeait. De quoi aurions-nous eu l’air si on nous avait jetés dehors ? J’ai toujours eu peur des apparences.
Le chef réceptionniste fit un signe à Clara. Etait-ce le signe de la débâcle ?
— Madame Delage !
Nous nous approchâmes.
— Bonsoir madame.
— Bonsoir, fit Clara. Je suis désolée, je n’ai pas réservé.
— Nous avons toujours une chambre pour vous.
Apparemment, elle était connue dans la maison. Nous étions sauvés. Le chef réceptionniste me regardait avec un petit sourire en travers de la bouche.
— Monsieur ressemble à sa mère, fit-il poliment.
Clara sourit, amusée. Moi je riais jaune. Cette méprise picotait ma fierté. Je faillis protester, mais une idée me vint à l’esprit : peut-être ne m’avait-il considéré comme le fils de Clara que pour sauver les apparences. Je lui sus gré de son hypocrisie et gardai pour moi mes vociférations. Il poursuivit :
— Je vous donne la treize qui communique avec une petite chambre, pour monsieur.
— Si ça peut vous rassurer, lui répondis-je.
Tout le monde fit semblant de ne pas avoir entendu ma réplique, moi y compris ; elle m’avait échappé.
Clara conclut l’affaire :
— Ce sera parfait. Merci, bonsoir.
— Bonsoir madame.
Nous nous éloignâmes de la réception en direction de l’ascenseur. Clara marchait dignement. L’ascenseur s’ouvrit, nous pénétrâmes dans la cabine. Les portes se refermèrent. Et là, nous avons ri comme des gosses ! Nous avions réussi, nous avions une chambre, un lit d’amour.
Le rire aidant, la tension se relâchant, les gestes devinrent moins précis. Je me suis rapproché de Clara. Elle avait cessé de rire, son visage était si clair qu’il laissait transparaître ses émotions. Le silence entretenait nos regards. L’intensité ralentissait les instants. Je lui ai pris la main et nous nous sommes embrassés. J’étais amoureux, cette fois-ci c’était sûr. Ce fut mon premier baiser d’amour. J’en avais le cœur tout ébouriffé.
Puis la chambre est venue, avec son cortège de peurs pour le puceau que j’étais encore. Je me sentais si seul devant cette femme, devant mon désir. Heureusement, Clara me tenait la main.
— Clara, balbutiai-je, on sort dîner ce soir ou… Ou on reste ici ?
— Comme tu veux.
— Moi je n’ai pas très faim, lui répondis-je la gorge sèche.
— Moi non plus…, fit-elle doucement.
Je mourais d’envie de la prendre dans mes bras ; mais il aurait fallu, pour cela, qu’elle éteignît les lampes de la chambre. Jamais je n’aurais osé, en pleine clarté, franchir le mètre qui me séparait d’elle. Mon inexpérience des gestes de l’amour risquait d’apparaître avec trop d’évidence : je perdrais le peu de crédibilité que j’avais tenté d’accumuler pour la séduire. Un peu d’obscurité m’aurait aidé ; mais je craignais qu’en éteignant la lumière avec trop de promptitude elle ne me prît pour un jeune coq avide de sexe. Paralysé, je priais pour qu’elle appuyât d’elle-même sur l’interrupteur ; car il n’était, bien évidemment, pas question que je lui fisse part de mon embarras. Ce simple aveu m’aurait gêné plus encore. Il fallait que ce fût elle qui mît fin à ce terrible supplice ; mais elle ne paraissait pas comprendre la situation. Heureusement, au bout de quelques secondes, mon mutisme finit par la mettre mal à l’aise et, apercevant le bouton qui commandait l’ensemble des lampes de la chambre, elle s’empressa de les éteindre. Je respirai.
— Clara…, chuchotai-je.
— Oui.
— J’ai le trac, tu sais.
Cela arrive même aux vieux comédiens, dit-on. Moi qui n’avais jamais répété cette scène, je devais pourtant jouer ce soir-là. Le rideau s’était ouvert, impossible de reculer. Mais ma timidité finit par s’atténuer, comme si la pénombre m’avait libéré de la responsabilité de mes mouvements. Je fis un pas et tendis ma main vers son visage. Elle posa sa joue contre ma paume et sa tête glissa contre mes doigts dans un léger va-et-vient. C’était le rythme de la tendresse. Dans un rayon de lune qui, passant par la fenêtre, éclaira ses yeux, je surpris toute la douceur de Clara.
— Clara, on est des enfants, tous les deux, dis-je émerveillé.
Elle m’emmena vers le lit. Ragaillardi par cette invite qui, je l’imaginais, en disait long sur ses arrière-pensées, je me dépêchai de retrousser sa robe. Elle m’interrompit sur ma lancée.
— Doucement, il n’y a pas le feu…
C’était, à proprement parler, faux. J’avais le feu aux fesses. Mais mieux valait modérer ma fougue, plutôt que de courir le risque qu’elle m’expulsât de la chambre pour excès de vitesse. Nous nous allongeâmes sur le lit. Elle m’embrassa longuement ; ce baiser me parut interminable, il ne faisait que retarder l’instant où, je l’espérais, elle se donnerait à moi. J’entrepris à nouveau de la débarrasser de ses vêtements, mais elle m’en empêcha. J’insistai, elle repoussa ma main.
— Non, pas encore, attends…
Je ne voyais vraiment pas pourquoi il fallait patienter ; après tout nous étions dans la bonne position ! J’attribuai alors ce qui me semblait être un manque d’entrain de sa part à une baisse de tonus. Clara ne devait pas être en forme ; à moins qu’en fait son désir ne fût pas aussi intense que le mien ; car si je lui avais inspiré de la passion, elle n’aurait pas mis un frein à mes légitimes ardeurs. L’affaire aurait été expédiée en deux temps trois mouvements.
Blessé dans mon orgueil de petit mâle, je restai désemparé. Il fallait que je fusse un bien piètre séducteur pour quelle montrât tant de réticence ; c’est du moins de cette façon que j’interprétais son refus de se laisser déshabiller.
— Caresse-moi…, dit-elle doucement.
Je soupçonnai, derrière cette demande, une manigance de femme, une ruse perfide destinée à repousser encore le moment crucial. La diablesse ! Elle devait très certainement se jouer de moi ; car enfin ce n’était pas moi qui l’avais attirée vers le lit, mais elle qui m’avait pris par la main.
— Caresse-moi, reprit-elle.
— Tu ne veux pas faire l’amour ? demandai-je désespéré.
— Si, bien sûr, mais il faut du temps…
— Pourquoi ?
— Pour que nos corps s’apprivoisent, qu’ils apprennent à se reconnaître l’un l’autre. Il faut que tu me déshabilles, tout doucement, comme on ouvre une fleur sans l’abîmer, et que tes caresses, très lentement, réveillent ma peau, du bout des doigts, sans que jamais ton souffle ne s’écarte trop du creux de mon oreille ; et alors, quand toi aussi tu seras tremblant de désir, mais seulement à ce moment-là, peut-être que nous ferons l’amour.
— Ça peut prendre combien de temps ?
— Des heures, toute la nuit, on ne sait jamais. C’est à chaque fois la même chose et pourtant toujours différent ; mais au bout, tout au bout de la nuit, tu connaîtras la volupté.
Elle avait dit ces mots sur un ton mystérieux et envoûtant, comme on prononce des incantations magiques ; mais la forme, pour plaisante qu’elle fût, ne changeait rien au fond : je ne me voyais pas tenir la distance dans ce marathon de la caresse. Très honnêtement, c’est un peu dur pour un jeune qui débute. Il faudrait que j’attende des heures avant de pouvoir la culbuter pour de bon, et encore ce n’était même pas sûr. Si je calculais bien, les préludes dureraient au moins deux heures, puisqu’elle avait employé le pluriel, soit l’équivalent de deux cours de maths, sans faire de pause entre les deux ! Vraiment, ça me semblait un peu cher payé le coït. Il aurait été tellement plus simple d’alléger la procédure en supprimant ces interminables préliminaires. Je lui fis part de mon point de vue ; après tout, nous étions associés à cinquante-cinquante dans cette affaire. Elle me répondit par un soupir agacé, comme si ma suggestion avait heurté sa sensibilité. J’étais confus, honteux de mes instincts ; je lui fis même mes excuses, maladroitement, en m’empêtrant dans mes mots. C’est alors que, sans crier gare, Clara se redressa comme une furie, ôta sa robe d’un geste et arracha ma chemise. Son soutien-gorge sauta comme les élastiques d’un lance-pierres et ses deux seins blancs rebondirent.
— Ah tu veux aller vite ! s’écria-t-elle.
Piquée au vif par mes demandes répétées et insistantes, Clara avait fini par s’exaspérer ; et, comme pour se venger, elle s’était soudain déchaînée avec, apparemment, la ferme intention de me violer. Sa culotte voltigea. J’attrapai un coussin, pour me protéger, mais peine perdue ; elle l’expédia au fond de la chambre et ses mains enfiévrées me dénudèrent comme un fil. Les fesses à l’air et très inquiet, je me réfugiai dans les draps, ultime rempart de ma virginité ; mais, avant même que j’aie pu protester, elle se glissa dans le lit et me grimpa dessus, à califourchon. Jamais, depuis, je n’ai été pris de façon si cavalière, dans tous les sens du terme. Elle me chevauchait littéralement, en activant son bassin avec vigueur, tel un hussard sonnant la charge, lorsque, tout à coup, son halètement s’accompagna de couinements de chiots. Craignant que sa difficulté à respirer ne dégénérât en crise d’asthme, je m’enquis de son état :
— Clara, ça va ?
Mais, accaparée par son trouble respiratoire qui, apparemment, la faisait souffrir puisqu’elle gémissait, elle ne me répondit pas. Nul doute, ce devait être de l’asthme. Je connaissais bien les symptômes : l’Arquebuse avait souvent eu des crises. Mais, pour le moment, je ne pouvais rien faire. Impossible de me dégager. Les cuisses de Clara m’enserraient comme des tenailles. La situation empirait : son souffle se faisait plus rapide, boitant d’un poumon sur l’autre, et, soudain, son corps se tendit comme un arc avant de se figer, quelques secondes, dans un tremblement nerveux ; puis elle poussa un cri et s’affaissa sur le côté, presque inconsciente. Je n’avais jamais vu une crise d’asthme aussi violente. Elle avait été terrassée d’un coup et gisait à mes côtés, sans force.
— Clara ! Clara ! dis-je affolé.
Les yeux mi-clos, hagarde, elle paraissait ne pas m’entendre. Alarmé par son absence de réaction, je décrochai le téléphone, posé sur la table de nuit, pour appeler du secours ; mais sa main me retint de composer un numéro.
— Que fais-tu ? me demanda-t-elle.
— Je, je… Ça va mieux ?
— Ça va même très bien, me répondit-elle en souriant.
— Tu m’as fait peur…
Je réalisai alors mon erreur et, un peu honteux d’avoir pris son orgasme pour une difficulté respiratoire, je décidai de lui cacher ma méprise. Mieux valait mentir plutôt que de passer pour plus novice que je ne l’étais.
— De quoi as-tu eu peur ? reprit-elle.
— J’ai cru qu’en tombant sur le côté tu avais heurté ta tête sur le coin de la table de nuit.
— Ah…
L’affaire en resta là. Ce n’est que plus tard, dans la nuit, qu’elle me fit à nouveau l’amour, le vrai, sans tricher, à coups de fesses pour compenser ma maladresse, à coups de caresses lentes et enivrantes. Ce fut, cette fois, d’une exquise douceur. Subjugué par l’âpre pouvoir des sens, sans brusquer le cours des choses, je laissai, pour la première fois, la volupté m’envahir par vagues successives.
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