Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 36 sur 38

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Bille en tête

Le vendredi soir, je décidai d’aller passer…

Le vendredi soir, je décidai d’aller passer le week-end chez l’Arquebuse. Elle abriterait mon cœur pendant deux jours. Nous mangerions avec excès. Elle m’aimerait sans retenue. Nous dirions du mal de tous les cons.

J’embarquai mon vélo dans le train, à la gare Saint-Lazare, et n’arrivai à Evreux que vers huit heures. La nuit me prit de court ; je dus pédaler dans l’obscurité pour me rendre jusqu’à la ferme de l’Arquebuse. Mais le trajet ne dura pas longtemps. Terrifié par les ombres des arbres qui bordaient les petites routes que j’empruntais, je pédalais de toutes mes forces ; et c’est avec soulagement que j’atteignis la maison de l’Arquebuse, sur le coup de huit heures et demie. Le bruit de mon vélo sur les graviers de la cour ne la fit pas sortir. J’actionnai ma sonnette. Personne ne vint. Je me précipitai dans la grande pièce du rez-de-chaussée. L’Arquebuse n’était pas là. Seule une petite lampe était allumée, comme dans les églises. A l’heure du dîner, elle aurait dû être dans sa cuisine. Mais là non plus, personne. Elle n’était pourtant pas de celles qui sautent un repas. Quelque chose de grave avait dû se produire. Je me ruai dans les escaliers, les montai quatre à quatre et, arrivé à l’étage, poussai la porte de sa chambre. Les quelques lampes, recouvertes de châles et de foulards, diffusaient une lumière tamisée. Au fond de la pièce, à côté du lit, je crus voir la mort, toute de noir vêtue, penchée sur l’Arquebuse, prête à se saisir de son dernier souffle ; mais le grand bonhomme en noir se retourna et je reconnus son vieux médecin.

— L’Arquebuse…, chuchotai-je en m’approchant.

Elle tourna la tête et m’aperçut. Dieu qu’elle avait maigri ; mais son regard, plus jeune que son visage, brillait encore. Elle me sourit. Je la pris dans mes bras et la serrai contre moi. Le corps et l’âme n’avaient plus l’air de bien tenir ensemble. Elle respirait comme on boite et son cœur hoquetait ; rien n’allait plus, les jeux semblaient presque faits.

Le docteur Racine – c’était son nom – rangea ses instruments dans sa serviette avec des gestes lents comme la province ; puis il posa une main sur mon épaule.

— Petit, ta grand-mère a besoin de repos, me dit-il doucement. Je lui ai apporté ses médicaments.

— Qu’est-ce que vous lui donnez ? rétorquai-je violemment.

— Fais confiance au docteur, me dit-elle.

— Qu’est-ce qu’elle a ?

— Le cœur, me répondit le médecin.

— Ne t’inquiète pas, dis-je à l’Arquebuse, c’est seulement le cœur.

Le docteur prit sa serviette et s’apprêta à partir.

— Je reviendrai demain… Voulez-vous que je prévienne monsieur le curé ? lui demanda-t-il, soudain grave.

Elle acquiesça légèrement de la tête ; mais j’avais tout vu.

— Ah non ! hurlai-je au docteur. Les curés ça fait mourir les gens !

L’idée de voir l’un de ces oiseaux de malheur, en robe noire, faire une danse du scalp autour de l’Arquebuse m’était insupportable. Le médecin ne répondit pas, la salua, sortit et referma la porte derrière lui.

— Merci d’être venu, me dit-elle doucement. Je t’attendais.

— Je n’avais pas dit que je viendrais.

— Je t’attends toujours, fit-elle avant d’être prise par une toux violente qui accéléra le rythme de son souffle.

— Eh l’Arquebuse, tu ne vas pas te mettre à mourir, dis-je en la bousculant un peu.

Elle se reprit et sa respiration se fit à nouveau plus régulière. Sa main, au creux de la mienne, était froide ; je la lui réchauffai.

— Je ne savais pas que tu étais malade. Tu n’arrêtais pas de faire semblant ; tu te souviens à la gendarmerie…

— On a bien ri.

— Qu’est-ce que t’a dit le médecin ?

— Le cœur, un peu usé.

— On ne peut pas le changer ? Tu sais, ça se fait maintenant ; j’ai lu quelque part…

Elle sourit et m’interrompit :

— Ça ne servirait pas à grand-chose. Il faudrait ensuite changer l’estomac, les yeux et tutti quanti. Et puis, très franchement, je ne me vois pas avec le cœur, le regard et l’appétit d’une autre.

— A mon avis, ton docteur Racine il s’est trompé. Je vais t’ausculter, moi.

Je pris son pouls. Le sang ne circulait plus que par saccades. La pompe semblait effectivement avoir des ratés.

— Tu as le pouls vif, c’est vrai ; mais c’est parce que tu as beaucoup aimé. Il n’y a que les tièdes pour avoir le pouls lent. Avance-toi un peu.

Elle se plia en avant. Je m’assis près d’elle, sur le lit, et collai mon oreille contre son dos.

— Qu’est-ce que tu entends ? demanda-t-elle inquiète.

— Un drôle de bruit.

J’écoutai à nouveau les bruits caverneux qui résonnaient dans sa cage thoracique.

— Qu’est-ce que c’est ? reprit-elle.

— Ça vient du ventre. On dirait un cri.

— Un cri ? répéta-t-elle surprise.

— Chut…

Je me penchai une dernière fois sur son dos, histoire d’affiner mon diagnostic ; puis je me relevai, pensif. L’Arquebuse attendait mes conclusions, avec des yeux d’enfant. Que je ne fusse pas médecin lui importait peu. Elle croyait en moi.

— Alors ? fit-elle impatiente.

— C’est un cri du ventre.

— Qu’est-ce que tu racontes ? me dit-elle en riant.

Par conscience professionnelle de médecin imaginaire, je plaquai encore mon oreille entre ses deux omoplates.

— Ça y est ! m’écriai-je. Le cri devient perceptible. Il est question de terrine de lapin, de rillettes, de camembert, saucisson et cidre.

— Mais qu’est-ce que tu racontes…

— La vérité. C’est ce que ton organisme réclame pour aller mieux.

— Le docteur m’a interdit l’alcool et les corps gras.

— C’est bien la preuve qu’il n’y connaît rien. Regarde-toi, il suffit de parler de pâté et de cidre pour que tu respires mieux.

L’Arquebuse me sourit, m’attrapa dans ses bras et se rendit enfin à la raison.

— Va dans le garde-manger mon chéri, tu trouveras de tout, me dit-elle au creux de l’oreille.

Je détalai vers la porte, dévalai les escaliers et, arrivé dans la cave, pénétrai dans son garde-manger. Véritable caverne d’Ali-Baba pour quarante mangeurs, la pièce contenait de quoi rendre malade Pantagruel lui-même. Des conserves hautes calories, des mottes de beurre cent pour cent matière grasse, des cochonnailles en tout genre et les confitures les plus sirupeuses étaient rangées sur les étagères en bois. Je me cognai même dans une rangée de jambons, accrochés au plafond, en essayant d’atteindre la réserve de meringues. L’Arquebuse, élevée à l’ancienne détestait farouchement la diététique et trouvait dans cette haine une raison supplémentaire pour se délecter de ses victuailles. Elle n’a jamais su se contenter d’apprécier une chose sans condamner le contraire.

« Encore un pot que les Boches n’auront pas ! » s’écriait-elle lorsqu’elle ouvrait une terrine de rillettes. Pour des raisons obscures, elle croyait que la diététique venait d’Allemagne.

Le jour de son décès, je me jurais bien de venir prier pour elle dans son garde-manger, à l’ombre de ses jambons, de ses conserves et de ses confitures. Son âme y rôderait plus certainement qu’au paradis. Et puis tout cela m’appartiendrait ; ne m’avait-elle pas légué l’intégralité de son garde-manger ? Mais, pour l’instant, la vie lui tenait encore au corps et si cette nuit devait être la dernière je voulais que tout se terminât la coupe à la main et la bouche pleine de foie gras. Sans craindre d’entamer mon héritage, j’attrapai deux grands paniers et y fourrai de quoi la reconstituer : diverses viandes froides, des restes d’écrevisses, des charcuteries variées etc., sans oublier l’inévitable pâté de canard. « Ça tient au corps », m’avait-elle toujours dit. J’étais prêt à me battre contre la mort ; à coups de rillettes et autres denrées, je lui barrerais le passage.

Quand ma mère avait cru bon de mourir, je m’étais réfugié dans les bras de l’Arquebuse ; mais si elle aussi trépassait, qu’allais-je devenir ? Je ne pouvais tout de même pas me blottir contre son cadavre. Me suicider sur sa tombe me semblait prématuré et je ne me sentais pas l’étoffe d’un Roméo. Elle ne devait pas succomber, surtout pour une raison aussi bête que la vieillesse. J’achevai donc d’entasser des provisions dans mes paniers, comme autant de munitions pour flinguer la mort si elle venait à rôder trop près de l’Arquebuse. J’avais de quoi tenir un siège. Avec mon aide, ma vieille grand-mère résisterait plus longtemps que la chèvre de monsieur Seguin devant le loup.

Avant de monter la rejoindre, je verrouillai la porte d’entrée, fermai les volets, barricadai les fenêtres du rez-de-chaussée et mis le vieux fusil de feu mon grand-père sur mon épaule. On n’est jamais trop prudent. J’étais prêt à tout pour protéger mon affection pour ma grand-mère. Puis je retournai dans sa chambre avec mes paniers.

— On peut tenir quinze jours ! m’écriai-je en entrant. J’ai pris aussi le fusil de grand-père.

— Pour quoi faire ? fit-elle inquiète.

— Au cas où on nous attaquerait. J’ai tout fermé en bas, la porte et les volets.

— Tu sais, les gens du coin sont plutôt calmes.

— On dit ça…

— Ecoute, redescends ce fusil, tu vas te blesser. Il n’y a pas de danger.

— S’il n’y en avait pas je ne serais pas armé, et comme je le suis il doit y en avoir. Je t’aime, ma vieille Arquebuse ; tu connais, toi, un amour qui ne soit pas menacé ? D’ailleurs je vais effrayer un peu les voisins, ajoutai-je en ouvrant la fenêtre qui donnait sur la cour.

L’Arquebuse se redressa d’un coup sur son séant.

— Que fais-tu ? demanda-t-elle affolée.

— Il faut toujours effrayer l’assaillant, c’est connu, dis-je avant de tirer un coup de fusil par la fenêtre.

Pour tout écho, je n’entendis que le bruit d’une chute. Quelqu’un venait de tomber de vélo. Une voix s’éleva dans la pénombre : « Eh madame Duchêne ! C’est moi ! »

— Qui c’est celui-là ? demandai-je à l’Arquebuse.

— Ça doit être monsieur le curé.

— Le curé ! sursautai-je. Holà de la soutane, n’approchez pas où je vous larde le cul de plomb !

L’ecclésiastique s’avança, timidement, au centre de la cour. Je le distinguais mieux à présent, dans le clair de lune. Fatalement, avec son costume noir je n’avais pas pu le voir dans la nuit.

— Mme Duchêne a souhaité recevoir l’extrême-onction, avoua-t-il.

Au moins il ne cachait pas son jeu. Il était bien venu pour s’emparer de l’âme de l’Arquebuse.

— Mme Duchêne n’a plus l’intention de mourir, hurlai-je par la fenêtre. Pliez les gaules ou je tire.

— Mais enfin…, reprit-il.

Je tirai à nouveau un coup de fusil dans la cour. L’homme d’Eglise, vêtu à l’ancienne, souleva avec précipitation sa soutane et s’enfuit sans demander son reste.

— Epatant, conclus-je, le clergé est en déroute.

Mais l’Arquebuse s’était redressée sur son lit avec l’énergie que donne la colère.

— Virgile, gronda-t-elle, on ne tire pas sur un prêtre, surtout quand on l’appelle.

— Celui-là, c’était un mauvais. T’as bien vu qu’il insistait, comme si ça lui faisait plaisir de te donner les sacrements.

J’allais refermer la fenêtre quand j’aperçus dehors quelque chose qui bougeait sur le sol, dans l’obscurité.

— Oh merde ! Il a du plomb dans l’aile…

— Qui ? Monsieur le curé ? demanda l’Arquebuse horrifiée.

— Non, une bête. Un pigeon, je crois…

L’Arquebuse se rallongea, soulagée, et mit sa main sur son cœur.

— Virgile, épargne-moi…

Je descendis dans la cour récupérer l’innocente victime de ma rage anticléricale. L’oiseau respirait encore, mais il avait perdu des plumes. L’aile semblait profondément touchée ; ce qui, pour un pigeon, est encore plus grave que pour un homme de se faire couper le sexe. Son cœur battait aussi vite que celui de l’Arquebuse. C’était vraiment mon jour : j’étais tombé sur un pigeon cardiaque. Je le pris délicatement au creux de mes mains et le rapportai à l’Arquebuse. Elle mit ses lunettes et l’ausculta longuement, se demandant sans doute s’il y avait là matière à faire un dernier pâté ou si, au contraire, elle allait pouvoir le sauver. J’eus très peur pour la pauvre bête lorque je vis l’Arquebuse palper sa chair avec envie ; mais elle réfréna ses instincts carnassiers et enleva ses lunettes.

— Bien rôti, ou en pâté, il n’aurait pas été mauvais…, dit-elle avec regret. Mais va donc me chercher de la ficelle et deux petites planchettes.

Elle lui confectionna une attelle. Son aile brisée serait bientôt réparée. Il irait à nouveau se percher dans le ciel, voler parmi les siens, chier sur les carrosseries des voitures. C’était une victoire. Ce soir-là, décidément, nous faisions reculer la mort.

— Comment va-t-on l’appeler ? me demanda l’Arquebuse.

— Roger. C’est un beau nom pour un pigeon, non ?

— Absolument ravissant…, fit-elle essoufflée.

Ses spasmes cardiaques la reprenaient à nouveau et, secouée par une respiration chaotique, elle se força à me sourire pour me rassurer. Elle me tendit même sa main que je serrai en tremblant. Si seulement j’avais pu faire une attelle à son gros cœur boiteux pour qu’il marche un peu moins mal ; mais, désemparé, j’en étais réduit à attendre que la crise passât, ce qui, heureusement, ne tarda pas trop. J’ouvris alors une bouteille de cidre pour la remonter un peu et lui préparai de grandes tartines de rillettes. Elle engloutit la première tranche de pain avec un tel appétit que, craignant qu’elle ne s’étouffât, je dus lui faire promettre de mâcher les suivantes. Elle jura tout et n’en fit rien.

L’Arquebuse avait bientôt rendez-vous avec la mort et désormais plus rien ne pouvait modérer la gigantesque fringale qui la tenaillait depuis sa petite enfance. Tout y passa : les poulets froids, les conserves, les saucissons, etc. Mais il n’y avait dans sa manière de se gaver aucune vulgarité. Elle mangeait certes avec ses doigts, mais ses mains avaient l’élégance de celles des grands pianistes ; et ses dents fines sectionnaient les aliments comme les mandibules d’un insecte très soigneux. J’en vins cependant à penser, au bout d’un certain temps, que je m’étais peut-être trompé de stratégie pour la maintenir en vie et que, loin de la prolonger, j’allais avancer l’heure de son décès ; car son estomac semblait devoir exploser sous peu. Heureusement, après avoir siphonné en moins d’une heure la quasi-totalité du premier panier, elle commença à montrer quelques signes de fatigue.

— Dis-moi ce que tu deviens, me lança-t-elle.

— Tu n’en as pas entendu parler ?

— Non.

— Je travaille.

— Tu apprends tes leçons ? fit-elle en souriant.

— Non, je travaille pour de vrai.

— Et l’école ?

— Papa m’a viré de la maison. Il fallait bien que je gagne des sous.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je travaille, j’te dis. Et pas n’importe quoi… Dans un journal. Je suis journaliste ; alors je déjeune avec des ministres, des banquiers, des évêques. Je fréquente les milieux littéraires et les bordels de luxe. Bref, je suis partout, je règne sur la presse parisienne, on me craint, on m’admire. On murmure même que je dirigerai bientôt le journal…, chuchotai-je avec sérieux.

— Et tu gagnes de l’argent ?

— Beaucoup.

— Alors pourquoi est-tu venu à vélo de la gare ? J’ai entendu ta sonnette. Tu aurais pu prendre un taxi.

Cette garce de grand-mère me coinçait. Je n’avais pas prévu qu’elle pût douter de mes paroles.

— Tu ne me crois pas ?

— J’ai toujours cru en toi plus qu’en ce que tu me dis.

— Tu fais bien, avouai-je en souriant, parce qu’en fait, dans le journal où je travaille, je suis livreur. Mais dans trois ans je serai rédacteur en chef ; alors je ne mens pas. Je prends seulement un peu d’avance…

Posé sur un coussin, aux pieds de l’Arquebuse, Roger bougea un peu ses ailes. Il semblait avoir la nostalgie du ciel. Je le pris dans mes mains et lissai son plumage. Il était bien gras. L’Arquebuse s’en aperçut à nouveau.

— Eh l’Arquebuse, tu te souviens, tu m’as promis de ne pas faire un pâté avec Roger.

Elle me sourit.

— Et Clara ? lança-t-elle soudain.

— Oh Clara… ça bouge ; je vieillis, tu sais.

Ses yeux se fermèrent. Elle avait compris. Elle saisissait tout parce qu’elle se gardait de trop réfléchir. Elle se contentait, en général, de bien sentir les choses. Jamais je n’ai dû m’expliquer devant elle, ou seulement en riant, surtout lorsque c’était important. « Chaque fois que tu vis, que tu écris ou que tu dis avec légèreté quelque chose de grave, tu gagnes en grandeur », avait-elle coutume de me dire. L’Arquebuse était une grand-mère de premier choix.

Les yeux toujours clos, elle semblait réfléchir quand soudain elle refit surface.

— Va me chercher les derniers vers de Ronsard ; un petit livre jaune.

— C’est qui Ronsard ?

— Un vieux poète.

— Il fait de la vieille poésie ?

— Non…

— Il est mort quand ?

— Je ne sais pas s’il mourra un jour ; mais il a dû naître en quinze cent vingt-quatre.

Encore un vieil auteur, me dis-je en allant quérir l’ouvrage. Je descendis l’escalier. La bibliothèque de l’Arquebuse se trouvait dans sa cuisine, au rez-de-chaussée. Elle pouvait ainsi lire ses auteurs favoris, ou ceux qu’elle détestait car elle les lisait aussi pour se donner plus de raison de les haïr, tout en préparant ses repas. Ses livres sentaient l’estragon, le romarin ou le rôti de porc. Certains, les meilleurs, fleuraient bon le pâté de canard. Chaque livre avait son parfum. Chaque plat avait son livre. Elle n’aurait jamais pu parcourir un écrit de Chateaubriand tout en montant une mayonnaise ; elle aurait été ratée. Pour l’Arquebuse, littérature et cuisine n’étaient que l’expression d’une même civilisation ; aussi prenait-elle plaisir à orner les pages de ses livres de taches de graisse. Lire un volume neuf la dégoûtait comme l’idée qu’un homme pût coucher avec une jeune fille vierge. Ses bouquins maculés d’auréoles avaient pour elle autant d’attrait qu’un homme d’expérience qui aurait su lui faire l’amour.

Je cherchai un moment sur les étagères et, finalement, tombai sur le livre jaune de Ronsard, un petit recueil. Il embaumait la confiture de fraises : ce devait être un bon poète. Je remontai dans la chambre et tendis l’ouvrage à l’Arquebuse. Elle l’ouvrit, posa ses lunettes sur son nez et commença à me faire lecture :

Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,

Décharné, dénervé, démuselé, dépulpé,

Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble…

J’aurais dû être bouleversé ; mais l’Arquebuse lisait ces vers de manière si spirituelle qu’elle déclencha mon hilarité. Elle avait décidé de me faire rire de sa mort. Comme Molière, elle voulait jouer jusqu’au bout, partir au beau milieu d’une dernière phrase. Mais la mort ne lui fit pas cette fleur et, arrivée à la fin de la deuxième strophe, elle était encore en vie. Secrètement déçue, elle dut décliner les derniers vers, toujours avec le même humour :

Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble

Quel ami me voyant à ce point dépouillé

Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,

Me consolant au lit et me baisant la face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?

Adieu chers compagnons, adieu mes chers amis,

Je m’en vais le premier vous préparer la place.

Désopilante jusqu’au bout, l’Arquebuse poussa la comédie jusqu’à clôturer le sonnet en parodiant sa propre mort. Son regard se fit plus trouble. Elle referma son livre et laissa soudain retomber sa tête sur l’oreiller, en bêlant. Ses yeux se figèrent alors dans un regard absent et elle affecta un air si bête que, sans penser un instant qu’elle allait bientôt mourir, j’éclatai de rire. Puis elle se redressa et me sourit.

L’Arquebuse, tu savais vivre, tu savais mourir. « Chaque fois que tu vis, que tu écris ou que tu dis avec légèreté quelque chose de grave, tu gagnes en grandeur », me répétais-tu. Comme tu avais raison. Je me souviendrai toujours de cette soirée où tu tournas en dérision la déchéance de ton corps pour mieux exorciser ta crainte de passer de vie à trépas. Mais je ne le compris qu’en sortant de ta chambre, pour aller me coucher. Je réalisai aussi que tu m’avais fait rire pour me laisser de toi un dernier souvenir ensoleiller et que, si je t’aimais vraiment, il fallait désormais que je parte en t’ayant dit « bonsoir » au lieu d’« adieu ».

Je mis donc les voiles au petit matin, avant que le soleil et l’Arquebuse ne se lèvent. Sa mort l’attendait au bout du court chemin qui lui restait à faire en tête à tête avec ses prières. « Après tout, m’avait-elle dit un jour, je n’ai pas à m’inquiéter. Le loup ne me mangera pas. J’ai rendez-vous avec le bon Dieu. » L’affaire était privée. Je partis sur la pointe des pieds et pris le premier train pour Paris.

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