Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 5 sur 38

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Bille en tête

Au collège, les choses se passèrent rondement.…

Au collège, les choses se passèrent rondement. Notre cas fut déféré devant un conseil de discipline. Il y avait là, assis devant nous et entourant le directeur, une demi-douzaine de professeurs. N’ayant pas l’habitude de ce genre de cérémonie, j’hésitais, un peu comme à la messe, ne sachant pas si je devais me lever ou m’asseoir.

Les questions de protocole m’ont toujours angoissé. C’était la première fois qu’on me jugeait et je voulais être à la hauteur de l’événement. J’avais même mis une chemise propre et repassée pour qu’on ne puisse pas dire dans ma biographie que je n’étais pas convenable devant mon jury.

Le directeur me fit signe de me lever. Claude passerait après moi :

— Vous reconnaissez donc vous être enfui, mercredi, en rentrant du stade ?

— Oui.

J’avais l’air penaud. On n’est jamais très fier d’avoir raté quelque chose.

— Pourquoi vous êtes-vous enfui ?

— Parce que j’ai eu peur.

— De quoi ? poursuivit le directeur.

— Je me suis dit que s’il y avait un Molière ou un Mozart en moi, l’école le tuerait.

Les professeurs semblaient désarçonnés. Pour une fois que je disais la vérité, je sentais qu’on ne me croyait pas. J’étais pourtant bien incapable de mentir sur le fond, sans le faire exprès d’ailleurs, par nécessité intérieure, un petit coin de pureté.

— Qu’est-ce qui a bien pu vous donner des idées pareilles ? me demanda un professeur.

— Je ne sais pas.

Comment justifier que j’aie pu un instant me prendre pour Molière, ou même pour Mozart ? Ça fait couillon. Surtout pour un type qui cultive les fautes d’orthographe. Sans doute était-ce le désir de vivre plus, un peu plus qu’une vie, d’étendre mon existence au-delà de ma mort.

Un autre professeur m’invita à me pencher plus sérieusement sur mon « avenir ». Bien entendu, ce qu’il mettait derrière ce mot ressemblait fort à un enterrement de première classe. Je n’étais pas un bon client pour l’école ni quelqu’un de facile à juger. Je gênais : on m’exclut du collège, pour ma plus grande joie.

Le directeur se pencha alors sur le cas de Claude.

— Et vous ? Vous vous prenez aussi pour Mozart ?

— Non, pas moi.

— Ah ! Mais alors vous êtes peut-être récupérable.

— Très franchement, je ne crois pas, avoua Claude.

Claude, il était solidaire. Alors il fut chassé, lui aussi.

Nous avions moins été renvoyés du collège que bannis. En exil de l’école, comme privés d’enfance. J’en étais ravi mais Claude prit les choses avec moins d’enthousiasme. Son père était en colère. Fils indigne ! Il avait dix-sept ans et dut déguerpir au plus vite du logis familial. Sa mère pleura. Il partit pour Paris travailler comme coursier dans un grand journal. Le père savoura la prolétarisation de son fils.

Mais Claude, plutôt doué pour la vie, n’en parut pas mécontent. Il loua une petite chambre et y installa les vestiges de son enfance : une photo de sa mère, un exemplaire du Petit Prince et une carte du ciel. Le regard fixé sur les étoiles, il avait toujours contemplé l’espace. Là-haut, il y avait plus de place pour ses rêves.

Pour moi, le dénouement de cette affaire fut moins heureux. Mon père me reçut dans son bureau. Sa mine grave témoignait de son manque d’humour. Le collège l’avait prévenu de mon expulsion. Il fut bref, sec et bête. Son projet était de me faire embastiller dans une autre pension d’Evreux, plus sévère que la précédente. Les ecclésiastiques de l’endroit se chargeraient de me mettre au pas. Il signa les feuilles d’inscription à mon nouveau collège comme on paraphe un ordre d’incarcération. Mais j’obtins une grâce : celle de pouvoir rentrer à Paris de temps en temps, le week-end. Je dus partir le lendemain même pour mon nouveau lieu d’internement. Toujours à Evreux. J’avais fait un tour de piste pour rien.

Mais si mon père pensait m’avoir maté il se trompait. Cette fugue m’avait échauffé le sang. Quand on a goûté une fois au vent frais de la liberté, on n’y renonce plus. La vie miniature du collège me devenait chaque jour plus insupportable. Je voulais désormais vivre en grand, monter sur des podiums et non plus seulement sur des estrades, au tableau noir.

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