Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 1 sur 38

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Bille en tête

Chaque famille a son vilain canard. A…

Chaque famille a son vilain canard. A la maison, ce rôle me revenait de droit. J’y voyais une distinction. En contrepartie de cet avantage, je fus expédié à Evreux en pension. Evreux, ville où l’on est sûr de n’avoir aucun destin. Véritable banlieue de l’Histoire. Les réussites y sont lentes. La province a toujours fait de l’ombre aux ambitieux.

Derrière les hauts murs de la cour de récréation, je fulminais contre mon père. En m’exilant il me privait d’oxygène. En me faisant quitter Paris il confisquait mes rêves de grandeur. Je dépérissais. Durant les rares week-ends où je rentrais à Paris, je respirais l’air de la capitale, l’air du temps. Mais les dimanches soir arrivaient toujours. Je devais retourner au collège faire l’enfant. Quand donc serais-je grand ? Je voulais vivre tout haut et non plus chuchoter ma vie dans les couloirs d’une école.

A la pension, les garçons s’étaient faits loups pour survivre. Il y avait des bandes, des faibles, des forts et des souffre-douleur : tout ce qu’il faut pour rendre la vie infernale. La violence de nos rapports était contenue par le règlement du collège. Cette école chrétienne dans la forme enseignait l’amour du prochain à coups de trique. C’est ce qu’on appelle un bon établissement.

Mon frère Philippe, lui, était resté avec mon père. Ils vivaient à Paris tous les deux dans un appartement triste. Philippe ressemblait à mon père, moi à notre mère qui était morte depuis longtemps. Son corps s’en était allé là où tout se désassemble, me laissant seul comme un domino qui cherche son double. Le cancer avait dévoré sa vie et du même coup la gaieté de notre famille. Les rires s’étaient tus. La maison sentait la mort. Le soleil n’y pénétrait plus. Les rideaux étaient toujours tirés. Le théâtre était fermé. On ne jouait plus chez moi, on se souvenait.

Je dus prendre les devants pour ne pas me faire enterrer vivant. J’ouvrais les rideaux et faisais hurler des musiques rock dans la maison. Après les classes, j’invitais des hordes de camarades qui déboulaient dans les couloirs comme des diables sortant de leur boîte. Nos goûters laissaient des miettes dans le salon, seules traces de vie dans cet univers figé. J’espérais que les rires d’enfants feraient peur à la mort. Je me défendais pied à pied, ne voulant pas que le départ de maman tue mon enfance. Mais j’agaçais mon père. Il m’aurait volontiers écrasé comme on se débarrasse d’un insecte pour que je le laisse à son désespoir.

Ma mère est morte le jour de mes huit ans. Etrange cadeau d’anniversaire. J’ai compris alors que j’étais seul. Il faudrait désormais que je me fasse grandir tout seul, en me tenant par la main. Mon père avait trop à faire avec son malheur pour s’occuper de moi. Alors je n’ai plus pleuré. Mes yeux de petit garçon sont devenus secs et brillants, à cause de tous les pleurs rentrés. J’ai feint la gaieté pour dissimuler ma gravité. J’étais comme une toupie qui tourne pour rester debout. Ma rage de vivre m’a rendu insupportable. Papa m’a exilé en pension. Maman était partie pour le ciel sans laisser d’adresse. A huit ans, je ne savais plus où j’habitais. A seize ans, j’avais déjà un passé. Il m’aurait fallu un avenir, un futur qui commençât tout de suite.

Du fond de mon collège sinistre, les bruits de la ville me venaient par échos. Les week-ends où je rentrais à Paris, la vie grandeur nature m’apparaissait à chaque fois plus tentante. L’existence ne se résumait pas à l’emploi du temps étriqué de la pension.

Dehors, au-delà des murs, il y avait l’Amérique à découvrir, Paris à conquérir. A l’aube de ma vie que je devinais déjà riche, le désir m’habitait. Désir de voir, de tout voir. Je voulais explorer tout ce qu’il était possible d’explorer : la tendresse, la peau des femmes, la foi des curés, l’ivresse de l’argent, le vertige du talent. J’avais une fleur dans le cœur et cette fleur voulait voir le soleil. Je voulais connaître Dieu en moi, et Satan aussi. Faire l’ange et puis la bête, en démontant mes ailes.

Mais pour le moment, la cloche du collège rythmait encore ma vie.

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