Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 7 sur 38

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Bille en tête

Mon père Raoul, Philippe, Claude et moi…

Mon père Raoul, Philippe, Claude et moi entrâmes dans ce qu’il fallait bien appeler un hôtel particulier. Les invités rivalisaient d’élégance et de fatuité. Tout le monde parlait fort comme si chacun avait eu quelque chose d’important à dire. Le champagne coulait. Les femmes portaient des pierres précieuses autour du cou. Elles étaient belles comme des femmes de riches. Ce devait être un dîner interdit aux pauvres. N’ayant moi-même que fort peu d’économies, je ne me sentais pas dans mon assiette. Mais il fallait faire bonne figure. Je suivis donc papa en affectant des airs de vieil habitué.

Un peu plus loin, au fond de la pièce, j’aperçus un groupe d’adolescents. Je les négligeai ; ils ne comptaient pas. Mais la glace qui me faisait face me rappela le bouton d’acné que j’avais sur le menton : perfide signe extérieur de jeunesse. D’un petit geste, je le dissimulai avec ma main quand Clara arriva vers nous.

Ce devait être elle puisque Philippe avait dit qu’elle était belle. Ses hanches fuyaient sous sa robe et sa démarche affola mes cinq sens. De la pupille aux papilles, tout en moi était en émoi. Elle était si femme, si lourde de sa beauté qu’elle aurait fait faire des folies à un homosexuel convaincu. Mais ses yeux étaient comme voilés par la tristesse.

J’aurais presque voulu fuir. Comment l’aborder sans tenter de la séduire, et comment lui plaire ? J’étais trahi par mon âge et ne pouvais plus battre en retraite.

Elle s’adressa à mon père :

— Bonsoir Raoul. Enfin je vois ta tribu.

Les présentations se firent. Je la regardais. Philippe la salua. Je la dévorais des yeux ; et alors qu’elle me tendait la main, j’eus l’audace des timides : je repoussai sa main et l’embrassai.

— Je vous embrasse parce que vous êtes jolie, dis-je en rougissant.

— Qui es-tu ? me demanda-t-elle.

— Virgile.

— Le deuxième fils de Raoul ?

Vexé, je remis les choses à leur place : je n’étais pas un fils de second rang, ni même le fils de Raoul. C’est Raoul qui était mon père. Clara voulut ensuite me présenter à ceux qu’elle appelait « mes amis » : ceux de mon âge, les amis de Philippe qui jacassaient en groupe.

— Non, présentez-moi à « vos amis », insistai-je.

— A ta place, j’irais plutôt avec ceux de ton frère.

— Pourquoi ?

— J’irais bien moi… C’est un peu installé tout ça, dit-elle en montrant la horde de parvenus vautrés sur les canapés qui sirotaient leur coupe de champagne.

Elle avait prononcé ces mots avec une nonchalance qui trahissait l’ennui de sa vie et les compromis qu’elle avait dû faire pour continuer de la mener. Nous parlions en déambulant parmi les invités. Je la harcelais de questions. Je ne voulais pas qu’elle pût s’intéresser à quelqu’un d’autre qu’à moi.

— Qui sont tous ces gens ? demandai-je.

— Des gens qui ont tous quelque chose à perdre, me répondit Clara.

— Quoi ?

— Ce qui les a fait rêver, avant : des places, de l’argent.

— Avec moi vous êtes tranquille. Côté titres c’est pas terrible et je manque justement de fric.

Elle me sourit. Je la suivais, fasciné par son aura de femme. Un très léger parfum flottait autour de sa gorge fine. Transporté par l’émotion, je me mis à respirer l’odeur de Clara à pleines narines, tant et si bien que l’excès d’oxygène me fît tourner la tête. J’étais grisé.

— Tu vois cet homme, me dit-elle tout bas, c’est l’ambassadeur d’Egypte, un ami.

L’héritier des scribes de Tout Ankh Amon semblait aussi francisé que l’obélisque de la place de la Concorde. Sa trogne et l’allure générale de ce qui lui servait de corps rappelaient certains bas-reliefs de Haute-Egypte ; mais, contrairement à ses ancêtres, ledit diplomate ne se tenait pas de profil. Il était même de face quand nous nous approchâmes de lui.

Clara le salua en plaisantant :

— Bonsoir, monsieur l’Ambassadeur.

— Ah, bonsoir Clara. Je vous en prie…

— Hosnie, je vous présente Virgile.

J’inclinai légèrement la tête. Clara poursuivit :

— Comment vont vos deux femmes !

— Très bien, merci.

— Tout de même, les musulmans exagèrent…

— C’est qu’il nous faut plusieurs femmes à nous pour réunir toutes les qualités d’une Française, répliqua le diplomate.

— A tout à l’heure, je suis désolée mais on me réclame, conclut Clara.

Nous nous éloignâmes. Je pressai Clara de mettre les choses au clair :

— Il vous fait souvent la cour, celui-là ?

— Oui.

— Comme je le comprends…, chuchotai-je.

— Tu me fais la cour, toi aussi ?

Je lui répondis par un sourire où se mêlaient le jeu et la vérité. Difficile d’être plus franc.

Autour de nous, je sentis le flot des invités se diriger vers la salle à manger ; et, dans l’embrasure des portes, j’aperçus une grande et une petite table. Je tressaillis, tremblai, puis je repris mon aplomb. J’avais oublié que l’organisation du dîner allait me séparer de Clara en me reléguant à la table des moutards.

Je serrai son bras.

— Clara, j’ai quelque chose à vous demander. A table, je voudrais être assis à votre droite, pas à la table des enfants, dis-je la voix tremblante.

Elle me regarda, surprise. J’insistai en silence, avec les yeux et tout le faible poids de ma présence. Elle ne me répondit pas et se déroba pour aller accueillir un hôte qui venait d’arriver.

Je ne la retrouvai qu’au moment où un laquais, un vrai comme dans les films, annonça que le dîner était servi. Les convives se pressèrent autour de la table des grands. A mesure que Clara plaçait tout le monde, mon anxiété croissait. Je sentais qu’elle ne pouvait qu’attribuer à quelqu’un d’autre la première place à sa droite. Un barbichu sembla croire qu’elle lui était destinée. Je pâlis. Mais Clara le repoussa une chaise plus loin. Je respirai. La place tant convoitée restait libre.

Mon regard se posa un instant sur la table des enfants, à l’écart. Ils semblaient être au coin, comme s’ils avaient dû purger une punition. Claude était là, assis à côté d’une petite blonde mièvre. Il me serrait le cœur. Pauvre Claude, il n’était pas très combatif.

La main de Clara m’effleura.

— Assieds-toi, Virgile.

Je m’assis à la droite de Clara. Tout le monde me regardait. Je rougissais au-dedans mais restais impassible en apparence. Je ne devais à aucun prix rater mon entrée sur la scène. Puis les gens se détournèrent de moi. Seul papa me décocha un coup d’œil meurtrier.

J’étais comme ivre d’avoir atteint cette chaise, première étape vers l’âge adulte. Je bus un verre de vin pour me donner une contenance. Les hommes regardaient Clara en coin, comme pour dissimuler leur convoitise. Ils semblaient tous la désirer. Mais c’était moi qui étais à sa droite. Une fierté immense accélérait les battements de mon cœur.

Puis le repas commença.

La discussion allait bon train. Les hommes déclamaient leurs opinions. Les femmes s’ennuyaient déjà. Devant moi, un cuistre prenait à la conversation la part du lion. Il faisait des phrases pour expliquer le déclin de l’Europe, justifiant ainsi sa médiocrité car son déclin à lui semblait irrémédiable et imminent. Il n’avait pas tort : son monde s’effondrait effectivement ; mais que l’Europe des emmerdeurs et des gens sérieux s’effondrât n’était pas pour me déplaire. Je savais que la mienne était en train de naître et qu’elle serait à coup sûr moins sinistre.

Dans le fatras d’inepties que susurrait l’imbécile, certaines idées sonnaient juste. J’en étais désolé. C’est embêtant quand les cons pensent comme vous. Je bus encore une gorgée. Le vin me donnait l’impression d’être adulte. Je me sentais fort.

Mais je devais paraître minuscule à côté de mon voisin, le barbichu, qui lui était très grand. Il me regarda donc d’en haut, en souriant. Je lui répondis la main sur le cœur :

— C’est un dîner comme dans les romans.

— Vous écrivez ? me demanda-t-il, ironique.

— Mal. Mais je sais lire.

— Je voulais dire des romans.

— Ah… non. Pourquoi, vous écrivez ?

— Naturellement. Les romans durent plus que les gouvernements.

— Que faites-vous dans la vie ?

Il but une gorgée d’eau.

— Je suis ministre.

Je m’étranglai et posai mon verre.

— Pour de vrai ?

Il sourit, amusé.

— Oui, pour de vrai.

C’était un vrai ministre. Je n’en revenais pas.

Ma surprise grandit encore quand ce géant barbu m’apprit qu’il était ministre de l’Education nationale. Il avait pourtant une bonne tête. J’avais toujours imaginé le grand chef des écoles, responsable du désarroi de millions d’enfants, comme une créature vraiment vicieuse. Mais, malgré sa barbe, ce brave homme me parut plutôt gentil. Il me proposa même un cigare. Je refusai :

— Non merci, j’ai décidé d’arrêter.

Il me sourit à nouveau. C’était un officiel vraiment sympathique. Peut-être ne l’avait-on pas informé de ce qui se passait à la base, au niveau des pupitres. Sans doute ignorait-il que l’école cultive l’enfance au lieu de la faire disparaître. En tant qu’homme de terrain, je savais de quoi je parlais. Je l’en informai précipitamment. Il chercha à se défendre.

— Mais on ne peut tout de même pas fermer les écoles !

— Notez que je ne doute pas de l’utilité de votre fonction.

A défaut de pouvoir sauver la destinée des écoliers français, je décidai de gérer la mienne en parant au plus pressé. J’avais eu quelques difficultés avec un professeur de mathématiques. Je suggérai donc à mon ministre de lui donner de l’avancement, du côté du Massif central… La mutation en rase campagne fut prévue pour la rentrée suivante. Je goûtais pour la première fois aux délices de l’arbitraire.

Alors que je parlais, je sentais le regard de Clara se poser sur moi. Impossible de savoir si elle contemplait l’enfant ou le jeune homme. Mon cœur palpitait. Mais tout à coup, j’eus le sentiment de mon aspect dérisoire. Comment avais-je pu un instant penser qu’elle me considérait comme un homme ?

Pourtant elle insistait. J’en étais presque gêné ; même si j’y trouvai une secrète satisfaction. Sans doute était-elle surprise de me voir jouer l’adulte avec mon voisin. J’avais tellement envie de l’étonner. Mon imagination s’emballait comme lorsqu’on tire une pelote de laine par un fil et qu’elle nous échappe. Je me voyais déjà à son bras, à l’ombre des platanes du jardin du Luxembourg. Comme elle serait belle, cet après-midi-là. Je lui aurais offert mes premiers gestes d’amoureux maladroit. Elle m’aurait payé de caresses. Je l’aurais aimée.

Cette rêverie prit fin avec l’irruption d’un maître d’hôtel.

— Du dessert, Monsieur ?

Si je n’étais pas privé de dessert, ce brusque rappel à la réalité me fit réaliser que j’étais privé de baisers. Très sincèrement, j’aurais préféré ces derniers. Pour me consoler, je pris une double part de gâteau.

Au bout de la table, un homme n’avait d’yeux que pour Clara.

Agacé, je pris mon regard le plus noir et le dévisageai. Il me répondit par un sourire. J’aurais voulu le gifler. Cette marque de gentillesse signifiait qu’il ne voyait même pas en moi un éventuel rival.

— Je ne sais pas si vous avez remarqué, dis-je à Clara, mais il y a un homme qui vous regarde.

— Je sais. Il me regarde depuis… longtemps.

Elle me cachait quelque chose.

— Regardez-le, il insiste.

L’homme fit même un sourire à Clara, au vu et au su de tout le monde. J’étais vexé, moi qui prenais tant de précautions.

— Maintenant il vous fait un sourire ! Vous trouvez ça normal ?

— Oui… C’est mon mari.

Je reçus cette réplique en plein cœur. J’avais donc été devancé. Je me doutais bien que Clara n’était pas vierge. Mais avoir devant moi la preuve qu’elle m’avait trompé m’écœurait. Je faisais l’apprentissage de la perfidie des femmes. Elle m’avait charmé, séduit, et puis au dernier moment elle me sortait un mari de son chapeau. Je lui en voulus. Elle me sourit. Je ne lui en voulais plus. C’est si beau un sourire de Clara.

Au fond, qu’elle m’ait trompé avec un mari était peut-être une bonne chose pour moi. Si elle avait eu un amant, la place aurait été déjà prise.

Je fis un sourire au mari qui m’en renvoya un. Le malheureux, s’il avait su qu’il faisait risette à l’homme qui voulait le faire cocu ! Délicieux dîner qui me faisait voyager à travers mes désirs. Je nageais dans l’ambiguïté comme un poisson dans l’eau. Mais il fallait bien que je lui dise ce que j’avais sur le cœur, ou plutôt dans le cœur.

— Clara, votre mari, vous l’aimez ?

Elle sembla déconcertée par ma question et resta pensive. Je bouillonnais. Si la réponse n’apparaissait pas évidente, il y avait de la place pour moi.

— Si je l’aime ? reprit-elle.

— Oui.

— Je lui écris encore et il m’apporte souvent des fleurs.

— Quelles fleurs ?

— Cela dépend.

— Pourtant on se souvient toujours de l’odeur des fleurs quand on est amoureux, dis-je en rougissant.

J’étais allé plus loin que mon culot. Je ne savais plus quoi dire. J’étouffais du dedans. Clara baissa les paupières pour cacher sa pensée. Son silence pesait sur mon angoisse. Je me répétais ma phrase : « Pourtant on se souvient toujours de l’odeur des fleurs quand on est amoureux. » Je craignais d’être allé trop loin, qu’elle ait deviné mon désir, tout en le voulant.

Clara sortit de son silence :

— Comment le sais-tu ?

Je risquai le tout pour le tout. S’il y a des sottises qu’on se reproche après coup, il y en a qu’on regrette plus encore de n’avoir pas commises.

— Parce que je sais trop bien que vous ne m’en avez jamais encore données, dis-je en me cramponnant à ma chaise.

Elle me regarda, dépassée par les événements, ne sachant plus comment réagir. Je lui souris, comme pour me faire pardonner de la mettre dans l’embarras. A nouveau ses paupières se baissèrent. Son souffle semblait suspendu.

— Clara…, chuchotai-je.

— Oui.

— Je repars pour Evreux ce soir. Venez me chercher vendredi soir à l’école : au collège Racine.

Elle était comme désorientée par mes avances. J’eus peur qu’elle ne me donnât une claque. Mais non, ses mains restèrent immobiles. Ses doigts semblaient seulement vouloir se rattraper au rebord de la table.

Je lui parlai encore, la sincérité en travers de la gorge :

— Vous comprenez, si je mourais bientôt, je ne voudrais pas partir sans vous avoir connue avant.

Dans le brouhaha du dîner, nous étions comme isolés. Je la regardais. Elle me regardait. Un homme et une femme, c’est parfois si simple.

— Je sors de classe à cinq heures, ajoutai-je à voix basse.

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