Bille en tête
Le lendemain, à la récréation du matin,…
Le lendemain, à la récréation du matin, j’errais dans la cour lorsque j’aperçus mon professeur principal – l’homme au long nez – qui venait dans ma direction. Nous ne nous étions plus revus depuis que, par une fenêtre, il m’avait vu embrasser goulûment Clara dans la cour d’honneur. Dans son esprit, l’affaire était non seulement incestueuse mais aussi fort complexe : il en était resté à la thèse du récent décès de ma mère.
Fuir m’aurait discrédité plus encore à ses yeux. Il m’avait vu. Je le saluai timidement quand il passa devant moi.
— Je vois que votre mère va beaucoup mieux, me lança-t-il avec ironie sans prendre le temps de s’arrêter.
La bouche sèche, je le regardais s’éloigner. Son humour pincé m’avait pris de court. Je le rattrapai en courant et m’adressai à lui, un peu essoufflé :
— Vous ne m’en voulez pas ? Vous comprenez, dans la famille on aurait tendance à ressusciter, ajoutai-je en souriant.
— J’ai aussi remarqué son immense tendresse, très maternelle, à ton égard, insinua-t-il avec malice.
— Si je vous disais la vérité, vous ne me croiriez pas.
— Pourquoi ? rétorqua-t-il soudain intéressé.
— C’est une sorte de conte de fées amoral, mais aussi une très belle histoire d’amour. Tout a commencé un soir, à Paris…
Tout en marchant vers le bâtiment des classes, je lui racontai mon aventure. A mesure que je faisais revivre mes souvenirs avec Clara, presque malgré moi, je refermais la parenthèse de ce premier amour. Le futur manquait à mon récit. Que le passé me fût venu naturellement pour conjuguer notre histoire était déjà un signe ; mais l’usage répété de ce temps achevait, à mon insu, de me détacher de Clara.
Je ne la retrouvai qu’après les cours du matin, à son hôtel. Claude était rentré à Paris. Elle avait voulu déjeuner en tête à tête avec moi. J’avais accepté, moins par plaisir que parce qu’un refus de ma part aurait été lourd de signification. Je n’osais pas encore déchirer le voile. J’étais comme un automne qui retarde l’hiver. Dans la rue, pour aller au restaurant, je remarquai que, lorsque je marchais sur la chaussée, elle montait sur le trottoir ; comme si elle avait voulu gommer les quelques centimètres que j’avais pris depuis que nous nous étions rencontrés. Voulait-elle par cet artifice me dispenser d’âge adulte ? Elle m’avait bien dispensé de cantine.
Nous nous installâmes à la terrasse d’une petite trattoria, face à quelques ruines squelettiques de l’Empire romain : triste décor pour un déjeuner qui sentait la fin d’une époque. L’éclat de Clara avait l’intensité de ce qui est précaire. Sa fraîcheur menacée me fit palper le temps qui passe. Le maquillage ne suffisait plus à dissimuler ses premières rides. Bientôt l’âge viendrait à petits pas ronger son visage et ses traits s’affaisseraient sans espoir de jamais retrouver leur vigueur d’antan. Elle parlait. Je ne l’écoutais plus que distraitement. Elle en souffrait et sentait que je m’éloignais d’elle comme un radeau dérive parce que le vent a tourné.
— Alors, on y va aux Marquises ? lui demandai-je soudain en l’interrompant.
Mal à l’aise, elle esquiva la question et me prit la main. Le numéro de charme qu’elle fit pour tenter de me reconquérir était touchant ; mais plus elle manifestait son affection plus elle m’indifférait. Ses yeux fébriles cherchaient à capter mon regard toujours plus absent. Sa tension montait. Mon inattention l’exaspérait.
— Tu m’écoutes, à la fin ? me lança-t-elle excédée.
— Mais oui, lui répondis-je d’une voix doucereuse.
— Virgile, dit-elle gravement, quelque chose ne va pas ; alors maintenant on arrête de jouer et on met tout à plat.
— Mais de quoi parles-tu ? demandai-je, hypocrite.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? insista-t-elle en pesant chaque mot.
— Mais rien, je te jure. A l’île Maurice, à l’île Maurice…, chantonnai-je. Tu connais ? C’est une chanson de Trenet. C’est beau l’île Maurice, mais les Marquises…
Clara était à bout. Elle se mordit la lèvre, de nervosité. Je jubilais.
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Les jours suivants, à chacune de nos sorties, je lui reparlais des Marquises avec ironie. Elle s’efforçait de sourire, histoire d’alléger l’atmosphère, mais elle supportait de plus en plus mal mes allusions à son petit confort. Conscient de me trouver désormais du bon côté du manche, je voulais qu’elle se sentît coupable. Narquois et insidieux, je lui vantais les charmes de Bora Bora. Désemparée, elle baissait les yeux. Plus je prenais mes distances, plus elle ramait pour me séduire. Parfois, magnanime, entre la poire et le fromage, je feignais d’être affectueux. Elle s’en rendait compte et rougissait de honte à l’idée qu’elle ait pu m’inspirer de la pitié. Je me vengeais comme une bête blessée, comme un ange déçu par son Dieu qui arrache ses ailes pour se changer en Lucifer.
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