Bille en tête

Alexandre Jardin · Chapitre 33 sur 38

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Bille en tête

Le samedi matin suivant, je m’éveillais dans…

Le samedi matin suivant, je m’éveillais dans le dortoir du lycée. Un surveillant, chargé du lever, s’avança dans l’allée étroite qui séparait nos lits de fer. Il distribuait un paquet de lettres dans un geste qui semait la bonne et la mauvaise nouvelle. Les quelques élèves qui avaient du courrier décachetaient fébrilement leur enveloppe, comme s’il avait pu y avoir quelque chose d’important dedans. Ceux qui n’en avaient pas feignaient de ne pas souffrir d’être délaissés. Un adolescent prit soudain un air grave et froissa le petit mot qu’il venait de lire. Tous les symptômes de la rupture amoureuse s’affichèrent sur son visage : au chagrin qui lui fit fermer les yeux succéda bientôt une expression de haine qui crispa ses mâchoires. J’aurais voulu lui dérober sa lettre pour voir d’un peu plus près comment on fait pour rompre ; mais le surveillant se présenta devant moi et me tendit une enveloppe. Je la pris, et ô surprise, reconnus les pattes de mouche de mon père, illisibles et nerveuses, à l’image de son cœur serré. Son écriture me toucha comme l’aveu d’une blessure.

A première vue, je ne comprenais pas pourquoi il s’était soudain décidé à m’écrire. Nous n’avions jamais su échanger ces petits mots courtois et insipides qui, paraît-il, normalisent les rapports entre les êtres. Trop tendues nos relations pour que nous puissions nous parler gratuitement. Intrigué, j’ouvris l’enveloppe et en sortis une carte. Le message était si court que j’aurais pu l’écrire sans faute d’orthographe : « Virgile, reviens immédiatement à Paris. Ton père. »

Que s’était-il passé ? Je prévins immédiatement Clara qui vint me voir au parloir du lycée. La pièce était grande, à la taille de la prétention des bâtiments. Clara entra, faussement à l’aise. Ses yeux semblaient me demander où nous en étions. Je ne répondis pas à sa question muette et lui expliquai la situation. Elle me confirma avoir, avant son départ, fait dire dans tout Paris, du moins le sien, qu’elle se retirait quelques semaines à la campagne. Papa ne pouvait donc pas savoir qu’elle se trouvait ici ; à moins que Jean, profitant de la situation, n’eût vendu la mèche. Mais j’écartai cette hypothèse ; Jean n’avait pas une âme de délateur.

Le mystère était d’autant plus inquiétant que je savais, par expérience, que lorsque papa écrivait au lieu de téléphoner, c’était en général pour éviter de s’emporter.

Clara restait sans réponse ; mais elle avait du mal à cacher la satisfaction que lui inspirait la tournure des événements. Je l’avais appelée avec trop de précipitation pour qu’elle ne s’imaginât pas que je l’aimais encore, et, par un effet d’entraînement, je me surpris à la trouver effectivement plus attrayante ; comme si l’idée qu’elle se faisait de mes sentiments avait, tout au moins sur le moment, façonné le regard que je portais sur elle. Sa voix résonnait dans le parloir. Elle redevenait légère, joyeuse et joueuse, prenant un malin plaisir à imaginer les pires éventualités. Elle me confia même, avec une gaieté mal dissimulée, qu’à son avis papa allait me faire séquestrer dans un établissement disciplinaire. Cette perspective semblait l’enchanter. Enfin j’aurais besoin d’elle. Je crois que cette femme m’aimait tant, que si elle s’était écoutée, elle en serait venue à souhaiter qu’un accident me paralysât à vie pour pouvoir me prouver son amour en restant à mes côtés. Depuis ce jour, quand je descends un escalier avec Clara, je tiens la rampe à deux mains, et, lorsque nous traversons une rue, je la laisse me précéder. Un accident est si vite arrivé…

Mais, quelle que fut l’idée que mon cher papa avait derrière la tête, je devais me plier à son oukaze, puisque Clara n’était pas tentée par les Marquises, et regagner Paris.

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