Bille en tête
Le train s’arrêta le long du quai.…
Le train s’arrêta le long du quai. Des gens descendirent, comme pour nous faire de la place. Mais Claude paraissait encore inquiet.
— On n’a pas de billets, me dit-il la gorge nouée.
— On a mieux que ça, on a un destin.
— Ah…
— Si, si, je te jure. Je m’y connais. Allez, monte.
J’ouvris la portière et nous montâmes dans le train. En première classe bien entendu. On ne commence pas une destinée en seconde classe ; d’autant que ça ne coûte pas plus cher quand on ne paye pas le billet.
Le train était encore à l’arrêt quand une main puissante et résolue se referma sur mon épaule. J’allais me retourner pour protester ; mais je m’aperçus au dernier moment, avec effroi, que cette paluche monstrueuse et velue appartenait à un contrôleur aussi large que haut.
— Billets, fit le pithécanthrope.
Mon épaule bloquée dans l’étau de sa main, je ne pouvais plus fuir. L’écœurement me gagna.
Quand on pense qu’il suffisait d’une grosse main de contrôleur pour arrêter ma destinée ! Attirés par la scène, quelques voyageurs s’approchèrent. Ils avançaient leur cou comme ceux des poules pour mieux voir. Au lieu d’une marche triomphale sur Paris, ma fugue prenait l’allure d’un délit mineur. C’est bien ainsi qu’elle apparaissait au regard des curieux. Je devais contre-attaquer et annoncer la couleur.
— Ecoutez, parlons franchement, dis-je au contrôleur. Le Ministre nous attend à Paris.
— Quel ministre ? fit-il amusé.
— Lequel ? Heu…
Sentant mon désarroi, Claude me jeta une bouée.
— A votre avis, fit Claude, quel ministre pourrait bien nous attendre ?
Je saisis la balle au vol.
— Le Premier, forcément. Le Premier ministre nous attend.
Chose étrange, le contrôleur ne nous crut pas. J’avais pourtant lu quelque part que plus un mensonge est gros, mieux il passe. Il nous attrapa par le col, nous expulsa du train, et nous remit aux gendarmes. Ces derniers, d’ordinaire peu courtois avec les malandrins, nous ouvrirent toutes grandes les portes de leur geôle. Ils flairaient la fugue. On nous posa des questions qui restèrent sans réponse. J’étais décidé à ne pas parler, même sous les coups, et j’interdis à Claude d’ouvrir la bouche. Dans les romans, le héros ne parle pas ; ou bien il cesse d’être un héros. Il m’était d’autant plus facile de résister que je n’avais rien à avouer, sauf notre identité. J’aurais été bien en peine d’inventer un mensonge.
Dans la cellule, Claude me fit la leçon :
— Qu’est-ce qui t’a pris de dire qu’un ministre nous attendait ? Tu ne pouvais pas inventer quelque chose de plus crédible ?
J’aurais naturellement pu trouver autre chose. Mais l’idée que le Premier ministre m’attendait à Paris me plaisait. Claude me traita d’inconscient. Il n’avait pas tort ; mais Napoléon aussi devait l’être pour faire l’Empire. Raisonnablement, l’entreprise pouvait paraître farfelue. Une fois de plus, ce genre d’argument n’eut aucun effet sur Claude qui resta sceptique. Il eut cependant la délicatesse de ne pas me rappeler que je n’étais pas Napoléon, ni même Bonaparte. Cela m’aurait vexé et Claude me connaissait trop pour ne pas s’en douter.
Bien sûr, je savais que je n’étais rien ; rien qu’un garnement qui n’en finissait pas de grandir. J’avais déjà tiré seize ans d’enfance et je sentais que l’on ferait durer encore un peu les choses.
Il fallait grandir en douceur, ne pas brûler les étapes, s’épanouir, disaient-ils. L’affaire était entendue. On avait même inventé un mot épatant, vide de sens donc utile, pour justifier les prolongations : l’adolescence. Ça se rajoute après la puberté et ça permet aux vieilles personnes de nous empêcher de parler plus haut quelles. Et moi qui ne rêvais que de pousser comme une plante pour me rapprocher du soleil. Quand donc serais-je grand ?
Là-dessus, un gendarme pénétra dans la cellule.
— Alors, vous connaissez toujours pas vos noms et adresses ?
Frustré par l’échec de mon coup d’éclat, lors de l’affaire des billets de train, j’esquissai une nouvelle manœuvre et m’avançai.
— Vous ne savez pas à qui vous avez à faire.
— Justement, c’est ce que je voudrais savoir ! rugit le gendarme.
— Mon ami et moi-même sommes, enfin serons des gens très importants. Je vous ferai muter en rase campagne si vous ne nous montrez pas plus d’égards.
Le gendarme m’expédia une claque qui me rassit sur le banc, un peu sonné ; puis il sortit de la cellule. C’est ce qu’on appelle la rapidité d’intervention des forces de l’ordre. Je restai seul avec Claude qui tenta, vainement, de me raisonner :
— Arrête de dire que tu seras ministre. Ça ne sert à rien.
— Il faut bien que je le dise, sinon personne ne me croira.
— Tu fais plein de fautes d’orthographe. T’es mal barré. A seize ans c’est grave pour un type qui veut devenir ministre.
— Pff… J’aurai qu’à signer. Et puis je sais parler ; c’est suffisant pour faire ministre.
La discussion se poursuivit en considérations diverses sur la taille de la main du gendarme. Mais nous étions toujours sous les verrous. La geôle avait l’air solide : impossible d’envisager une évasion. Elément capital, nous n’avions pas de lime. Or c’est toujours avec une lime qu’on s’échappe dans les westerns. Sur ce point, Claude était formel. Il connaissait ses classiques. Nous étions donc vraiment coincés.
Après mûre réflexion, une idée lumineuse vint me délivrer de mes angoisses et indirectement de la prison. J’avais plus efficace qu’une lime : une grand-mère, l’Arquebuse.
Je ne voyais qu’elle qui fût capable d’obtenir la reddition des gendarmes et notre libération. Malgré l’heure tardive, je décidai de l’appeler à mon secours. Trop heureux de se débarrasser de nous, le gendarme me fournit un téléphone.
— Allô, l’Arquebuse ? C’est moi, Virgile. Sauve-moi. Je suis cerné par des flics dans un commissariat.
Le gendarme m’arracha le combiné pour prendre l’affaire en main. On me remit dans la cellule.
— T’as vu l’heure qu’il est ? Elle viendra jamais…, ronchonna Claude.
— Je te dis que si. Je pourrais la réveiller à n’importe quelle heure. Elle m’aime. Pour de vrai.
Pour l’Arquebuse, qui croyait en Dieu, j’étais une sorte de saint. Un être touché par la grâce. Je ne l’ai jamais détrompée, par peur de la décevoir. Elle raffolait de moi comme d’autres ont une passion pour le chocolat. J’étais aimé a priori sans avoir besoin de gagner cet amour. Elle était la seule personne à qui je pouvais confier mes rêves, même et surtout lorsqu’ils étaient délirants. Quand je lui parlais de ma très prochaine élection à la présidence de la République, la seule chose qui la tourmentait était qu’il n’y eût personne à l’Elysée pour me préparer des pâtés de canard. Elle adorait me faire des pâtés de canard. L’Arquebuse ne voyait pas l’extravagance de mes propos. Ce qui eût semblé folie aux yeux des autres lui paraissait raisonnable. Je n’ai rencontré que rarement cette qualité de jugement.
Dans la cellule, Claude se lamentait à la perspective d’être rossé par son père. La prison, quelle honte dans sa famille ! Son père le frapperait sans doute. C’était un père à l’ancienne. L’ennui avec les gens brutaux, c’est qu’ils ne se déchaînent pas à cause d’événements extérieurs. Leur violence vient du dedans. C’est terrible une fureur qui vient du dedans. Il n’y avait qu’à voir le visage décomposé de Claude pour s’en persuader. J’étais pourtant prêt à endosser toute la responsabilité de notre escapade. Mais cela n’aurait fait qu’aggraver les choses : son père l’aurait méprisé de s’être laissé entraîner. Je n’assumerai donc pas cette responsabilité tout seul. En somme, ma clairvoyance évitait à Claude le dédain de son père. On se construit toujours des thèses officielles pour justifier sa lâcheté.
Nous attendions toujours l’Arquebuse. Elle tardait vraiment. Allait-elle m’abandonner ? Non, bien sûr. Mais l’heure tournait. En fait, j’étais drôlement inquiet. Non que l’Arquebuse ne vînt pas nous délivrer. Tôt ou tard les gendarmes auraient bien dû nous relâcher. Je craignais qu’elle ne répondît pas à mon appel.
L’Arquebuse, dans ma petite vie, c’était mon copain qui me défendait quand les adultes s’en prenaient à moi, c’était la mère qu’il m’aurait fallu. Une assurance tous risques qui garantit le cœur, avec en prime des pâtés de canard. Je faisais grise mine au fur et à mesure que le temps passait. Les secondes agaçaient mon impatience. Les minutes amplifiaient mon anxiété. Claude tentait de me rassurer :
— Elle va venir, je te le dis, vieux.
Lui ne risquait pas grand-chose. Les baffes, c’est physique. Tandis que ma trouille à moi était métaphysique. J’éprouvais la même angoisse qu’un curé dans une église qui aurait été désertée par le bon Dieu.
Elle aurait pourtant dû être là. Sa ferme se trouvait à quatre kilomètres d’Evreux, dans un coin de campagne. Nous attendions déjà depuis plus de deux heures. Mon angoisse fermentait. Pour me calmer, Claude disait quelle arriverait dans cinq minutes. Les cinq minutes s’écoulaient. Elle n’était toujours pas là. Du coup, j’engueulais Claude.
Finalement, elle vint.
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