Bille en tête
Je profitai de l’absence de Jean pour…
Je profitai de l’absence de Jean pour m’introduire, sur la pointe des pieds, dans son bureau d’homme important. La pièce était solennelle et vaste. Je m’approchai du trône, le fauteuil sur lequel Jean s’asseyait lorsqu’il signait des chèques sur sa table, et me hissai dessus pour m’installer bien au fond. L’ironie du hasard est parfois cruelle. Mes jambes trop courtes ne touchaient plus le sol que du bout des pieds. Vexé d’être ridicule à mes propres yeux, je changeai de fauteuil pour m’attribuer un siège plus à ma convenance : une petite chaise qui tramait dans un coin. Mais on n’échappe pas à sa condition. La table était désormais trop haute. Honteux de mes propres dimensions, je me mis à maugréer contre Jean. Après tout, c’était lui qui était trop grand. Son mètre quatre-vingt-dix était aussi monstrueux qu’un nez trop long. Je m’en pris également à cette habitude qu’il avait de se faire faire des meubles sur mesure, comme des chemises. Ne pouvait-il pas poser son cul démocratiquement sur des chaises standard ? Agacé, j’attrapai une pile de dossiers que je fourrai sous mon derrière pour rehausser mon personnage. Si j’avais eu de l’argent, j’aurais bien signé d’affilée une dizaine de gros chèques pour me rassurer. A défaut, j’entrepris de faire les gestes du pouvoir. Je mis la main sur le téléphone qui tramait sur le bureau et composai un numéro.
— Allô, New York ? dis-je au téléphone.
— Non, ici Evreux, répondit la voix de l’Arquebuse.
— L’Arquebuse ! C’est moi ! hurlai-je dans l’appareil. Je t’appelais pour que tu me dises que tu m’aimes.
— Pourquoi ? fit-elle essoufflée.
— Parce que j’aime que tu m’aimes et je t’aime de m’aimer.
— Virgile, je t’aime. Mais ne tarde pas trop à venir, dit-elle gravement. Tu sais, je suis une très vieille bête et j’ai un cœur usé…
— Mais il est très grand, rétorquai-je en récupérant mon sang-froid. L’Arquebuse, tu ne vas pas te mettre à mourir. Je te le défends. Qu’est-ce que je deviendrais ?
— J’ai tout prévu, fit sa vieille voix dans l’écouteur. Je te lègue mon amour… et mes réserves de pâtés de canard.
— L’Arquebuse, tu m’entends ? dis-je affolé dans le combiné. Je te défends de mourir.
— Virgile, on ne choisit ni l’heure ni le lieu.
— Oh, écoute, tu n’as qu’à faire attention, ajoutai-je furieux.
— Dieu nous rappelle quand il veut.
— Alors change de Dieu ou deviens athée, mais fais quelque chose. Allez, je te quitte. J’ai un rendez-vous. Je t’embrasse.
Je raccrochai brusquement pour ne pas pleurer au téléphone. L’éventualité de la mort de l’Arquebuse faisait crier en moi l’enfant menacé d’être privé de tendresse. La vieillesse n’avait pas le droit de la tuer. Respirant à en perdre la tête, j’espérais chasser de mon cœur cette idée si lourde d’injustice. Des larmes commencèrent à perler dans mes yeux ; mais j’eus le réflexe de taper sur la table. D’un coup, j’évacuai ma souffrance comme on tire la chasse d’eau.
Albert choisit cet instant pour entrouvrir la porte du bureau et passer son museau.
— Monsieur Virgile, je vous cherchais partout.
— Je vous attendais…, dis-je avec le plus grand naturel.
Interloqué par cet accueil, Albert vint docilement s’asseoir devant moi. Vingt années de service avaient achevé de réduire sa fierté à néant. Mais ces mêmes vingt années avaient infiniment développé sa malignité. Il fallait donc jouer serré. Je relevai mon buste pour mieux le dominer, avec un air très « banquier ». La scène était ridicule mais Dieu que j’aimais m’amuser sérieusement quand quelque chose me faisait mal.
— Alors Albert, que puis-je faire pour vous ?
Il paraissait désorienté. Je ne sais trop ce qui l’impressionnait : mon culot, mon air dérisoire ou sa propre participation à cette farce.
— C’est au sujet du train électrique, commença-t-il. Il faudrait peut-être le démonter, ça encombre.
— Démonter ! sursautai-je. Ecoutez, puisque nous en sommes aux confidences, je vais vous confier mes projets. J’envisage de prolonger la ligne.
— Vous n’y pensez pas !
— Je ne pense qu’à ça. « Une ligne de train qui ne progresse pas est une ligne qui meurt », vieux proverbe chinois. Par conséquent, on ne démonte pas.
C’est ainsi que se termina cette entrevue capitale pour l’avenir de la construction ferroviaire dans l’hôtel particulier de Clara. Je jouais pour penser à autre chose qu’à la mort de l’Arquebuse. Chacun fait comme il peut. Mais j’appris par la suite que son cœur allait mieux. La vie lui accordait un sursis.
OceanofPDF.com