De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 9 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 9

9.

 

L’incendie m’a laissé comme une boule de plomb dans le ventre. Il faut que j’agisse avant le drame.

Après un long footing, incapable de chasser l’image du bâtiment en flammes, je me rends en fin de matinée, sans prévenir chez Lucien Grandpierre, boulevard Suchet.

Sur le seuil de sa maison, le vieil homme, peignoir et charentaises, paraît beaucoup moins flamboyant que la veille, quand, plus colonel que jamais, il haranguait la maire de Paris, encouragé par la meute guerrière des voisins. Ce matin, je vois devant moi un très vieux monsieur appuyé sur une canne.

— Quelle surprise, vous ici ! Depuis la disparition de ma chère Éléonore, je ne reçois plus guère de visites.

Il m’indique un grand fauteuil d’évêque style Louis XV.

Le vieillard tremble un peu, s’assoit avec peine, puis agite une clochette qui fait surgir une femme replète.

— Madeleine, du thé et des biscuits, vous voulez bien. Quel bon vent vous amène, jeune Vladi ? Moi qui ai bien connu feu votre père, un homme remarquable à tous égards, je dois vous avouer que je ne croyais guère en vos capacités à reprendre le flambeau paternel. Pour une fois, je me suis trompé. Quel talent !

— Merci, venant de vous, grand capitaine d’industrie, je mesure la valeur du compliment.

La pièce sent la cire et la mort.

Le vieux bouc se redresse :

— Approchez-vous donc, je n’entends plus guère, il faut parler à ma bonne oreille, la droite.

Collé à l’oreille du patricien, qui mâche avec difficulté un sablé en fermant les yeux, je déroule le discours préparé pendant ma nuit sans sommeil :

— Cher Lucien, vous me connaissez, vous connaissez ma famille, nous avons mené ensemble de nombreux combats pour la préservation de notre quartier, nous partageons des valeurs de concorde et d’unité. Aussi, le moment est venu de ramener la paix dans nos rues. Les habitants du centre ne sont pas des sauvages, mais de pauvres gens perdus, je les ai vus. Laissons-les s’installer, laissons-les tranquilles.

Le vieillard se redresse d’un coup dans son fauteuil et ouvre les yeux, comme s’il avait entendu un coup de feu.

— Jeune homme, vous l’ignorez sans doute, mais je me suis battu au côté du général de Gaulle, et comme lui, je refuse qu’une guerre juste doive s’arrêter. Nous continuerons par d’autres moyens, c’est tout.

Je n’ai jamais entendu parler des faits de résistance invoqués par Grandpierre. D’après mon père, il avait surtout commercé avec les Allemands avant de se coller un brassard à croix de Lorraine en août 1944 et de s’affirmer gaulliste, mais je décide de ne pas m’y arrêter.

— Lucien, hier vous déclenchez un incendie, demain quoi ? Une fusillade ? Une bombe ? Une attaque chimique ? Je comprends votre colère, mais on a déjà les migrants et la mairie sur le dos, vous voulez qu’en plus, la brigade antiterroriste vienne toquer à nos portes ?

— Technique classique de guérilla. Casser le moral de l’ennemi, retirer l’eau du bocal et, à la fin, tirer dans le tas ! Quand les staliniens de la mairie comprendront notre détermination, ils renonceront.

— Tirer dans le tas ? Mais Lucien, ici ce n’est pas l’Indochine, c’est le XVI arrondissement. Et il y a soixante-dix enfants dans ce tas. e

— La guerre est le prolongement de la politique par d’autres moyens. Clausewitz, vous connaissez ? Ou si vous préférez, qui sème le vent récolte la tempête. Il y a aussi la vieille théorie de l’omelette et des œufs, vous voyez ? Allons, jeune Vladi, ne tremblez pas devant l’ennemi. Nous empêcherons l’invasion de nos terres, les viols et les agressions de nos femmes et de nos enfants.

Discussion inutile, ce vieillard à moitié sénile ne changera pas d’avis.

— Je comprends, cher Lucien, restons solidaires, appelez-moi avant toute action, je vous aiderai.

— Une autre tasse de thé, jeune Vladi ?

— Merci non, le travail m’appelle, je me sauve, et surtout, n’oubliez pas, prévenez-moi avant la prochaine offensive.

Le colonel n’a pas le temps de se relever que je suis déjà dehors. Besoin d’air. J’expire et inspire profondément. Dieu sait ce que va encore manigancer ce vieux dingo. Que faire ? Prévenir la police ? La mairie de Paris ? Pas simple. Le vieux a ses entrées à la Préfecture, connaît tous les juges qui comptent à Paris. Je sais qu’il a déjà lancé des fatwas à coups de rumeurs sexuelles et déboulonné des importuns d’une simple dénonciation fiscale. Ce vieux schnock a les moyens de me nuire, il connaît bien les secrets de la famille. Je vais devoir m’y prendre autrement.

Quelques minutes plus tard, posté derrière le grillage du centre, j’aperçois des enfants slalomant sur leurs trottinettes, une femme qui allaite son bébé debout le dos contre un mur, une dizaine d’hommes postés devant le guichet de livraison des repas.

À travers la grille, j’interpelle un vieillard au teint jaunâtre, assis sur un banc, immobile, les yeux rivés sur l’horizon.

— Pardon de vous déranger, je cherche la directrice.

Le vieillard lève la tête, me regarde à peine, puis tend son bras vers la gauche. J’aperçois le profil de la jeune femme, ses cheveux courts et foncés surmontant sa nuque délicate. Aujourd’hui elle porte une combinaison en toile qui épouse sa silhouette androgyne. Autour d’elle, des types avec des casques forment un demi-cercle. Des mots étranges s’échappent au-dessus du petit groupe : encapsulage, séchage, suie volatile. Je me demande où cette femme au physique de moineau a appris à diriger des ouvriers du bâtiment.

Tout à coup, elle tourne la tête et me sourit. L’intensité de son regard me saisit, des yeux vert-bleu, ronds comme des billes, qui me démasquent d’un battement de cils.

— Vous venez aider à repeindre mon bureau ? Vous n’avez pas la bonne tenue, dit-elle à travers le grillage sous les rires des ouvriers.

Je me sens tout à coup ridicule dans mon costume cintré de chez Howards.

— Entrez donc, on n’est pas au zoo ici, dit la jeune femme qui s’est approchée du grillage. Au fait, moi, c’est Jeanne.

Comment lui dire qu’en ce moment précis, où elle semble légère et confiante, un vieillard enragé est prêt à tout pour la faire disparaître ?

— Moi, c’est Alexandre. Je sais que vous ne voulez pas de mon aide, pas de charité j’ai bien compris, merci. Mais je ne vois plus mon fils depuis qu’il passe ses journées ici. Accepteriez-vous de déjeuner avec lui et moi ? Le meilleur bistrot de Paris est à deux pas.

Elle me regarde, perplexe, et avec un haussement d’épaules lâche :

— Oui pourquoi pas, je n’ai rien mangé depuis l’incendie, ça n’arrête pas depuis ce matin. Attendez-moi cinq minutes, j’appelle Sacha et j’arrive.

 

Quelques minutes plus tard, nous traversons d’un pas vif la place de Colombie. Jeanne marche juste derrière Sacha et moi, comme pour marquer une distance.

Lorsque je franchis le seuil du restaurant, le serveur vient immédiatement nous saluer et nous conduit à ma table habituelle.

— Messieurs Vladi, quel plaisir.

— Serge, voici Jeanne, qui vient d’emménager dans le quartier.

— Bienvenue, Mademoiselle. C’est un village ici, tout le monde se connaît, vous allez adorer. Messieurs Vladi, je vous mets comme à chaque fois ? L’entrecôte Vladi, un verre de chablis et un Perrier pour le jeune homme ?

D’habitude, je suis fier d’impressionner mes convives dans ce restaurant où je viens depuis l’enfance et où le patron a même baptisé une entrecôte à mon nom. Mais ce midi, devant l’obséquiosité du serveur et le regard moqueur de Jeanne, je me trouve grotesque. D’un timide hochement de tête, je finis par accepter sous le regard amusé de Sacha.

— Et pour Mademoiselle ? J’ai de la sole. Un régal. Ou les premières girolles de l’automne peut-être ?

— Merci, l’entrecôte machin, ça ira très bien, répond Jeanne sans même regarder la carte. Avec un Coca bien frais s’il vous plaît.

Je vois bien qu’elle se contrefiche du contenu de son assiette, encore sous le choc des événements de la veille.

— Ils servent jusqu’à minuit, c’est très pratique, vous serez toujours dorlotée ici, le patron est un ami.

— Merci pour l’adresse, mais ce n’est pas mon genre de cantine…

Je balance la jambe. Impression d’être un ours devant une gazelle.

Jeanne mange vite, le nez dans son assiette et ne pose pas de question. L’estomac noué, je me lance :

— Je voulais vous dire…

Cœur qui bat trop fort. Sudation soudaine. Langue pâteuse. Devant cette femme de dix ans ma cadette, je me sens comme un enfant au tableau.

— Oui ?

— L’incendie… enfin, je sais que c’est difficile à entendre, mais… il y a des gens qui…

Sacha, peu habitué à voir son père bafouiller, se tourne vers moi. Imperturbable, Jeanne découpe sa viande et relève la tête :

— Vous voulez dire que la cause de l’incendie n’est pas un court-circuit malheureux ou un mégot de cigarette jeté par inadvertance ? J’avais compris, merci.

— Certains sont prêts à tout dans le quartier pour que vous disparaissiez. Je voulais vous mettre en garde, l’environnement est hostile, je me demande s’il n’y a pas des endroits plus…

— Plus appropriés vous voulez dire ? Des endroits où ils ne jureront pas avec le décor ?

Ses joues se sont empourprées tout à coup, elle fixe son assiette.

— Papa s’est mal exprimé, tente Sacha. Il s’inquiète pour vous, c’est tout.

Je n’ose plus bouger un sourcil. Cette femme est une catapulte. Elle sort un tract de sa poche, sur lequel je reconnais le logo de l’Association de défense du bois de Boulogne, et lit à haute voix :

« Centre d’hébergement d’urgence en lisière du bois : que vont devenir nos crocus et nos lapins ? Nos hérons et nos cygnes ? Nos oiseaux migrateurs ? »

Elle repose le tract.

— Les fleurs, les petits lapins et les volatiles, d’accord, mais des humains, on n’en veut pas.

— Je voudrais vous aider, lui dis-je d’une toute petite voix.

Elle me détaille longuement, comme si elle me regardait vraiment pour la première fois, puis se radoucit.

— « Aider », vous n’avez que ce mot à la bouche. Arrêtez de chercher à les aider, cherchez plutôt à découvrir qui ils sont. Vous vous souvenez du vieux monsieur sur son banc à qui vous avez parlé ? C’est Bushman, il vit dehors depuis vingt ans, ne supporte pas d’être enfermé, est malheureux en communauté. Il demande à sortir, à se promener dans le bois, mais la dernière fois, il est parti tout seul, s’est perdu et s’est fait dépouiller. Monsieur…

— Alexandre, s’il vous plaît.

Elle masse sa nuque, plisse les yeux, semble hésiter, regarde Sacha puis plante de nouveau son regard dans le mien, avec un sourire de défi :

— Il y a peut-être quelque chose, si vous tenez tant à nous aider…

— Tout ce que vous voudrez.

— C’est un peu délicat, il faudra de la patience, du tact, du temps…

— Tout ce que vous voudrez, je vous dis.

— Alexandre, accepteriez-vous d’être le tuteur de Bushman ?

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