De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 25
25.
Trois ans ont passé depuis la mort de Laura, et je me réveille encore souvent en sueur après un violent corps à corps avec elle. Parfois son fantôme me laisse en paix des semaines entières puis surgit de nulle part comme un chat qui vous saute sur les genoux. À l’approche du procès des assassins présumés, il me rend visite toutes les nuits. J’ai suivi l’enquête dans les journaux, classé dans une grande chemise les articles relatant l’arrestation du gang des Égyptiens, traqué sur Internet les témoignages de sa famille et de ses amies, qui me disent un peu plus qui elle était.
Bénédicte est restée près de moi. Elle a chassé les intrus venus prendre des nouvelles quand j’allais mal, m’enlace les nuits où je me réveille en sursaut, me caresse les tempes ou la nuque pour que je m’endorme, multiplie les petites attentions, des fleurs fraîches dans le salon, mon plat préféré – le gratin jambon-coquillettes – et du café chaud quand je me lève. Elle s’est inquiétée quand j’ai demandé à être entendu comme partie civile au procès, elle a craint que je replonge, je l’ai rassurée.
En septembre 2021, j’écris au magistrat du parquet près la cour d’appel de Paris pour connaître la date du procès. J’en profite pour lui demander quand se tient une audience technique concernant le terroriste Carlos, auquel je m’intéresse depuis des années.
Il me répond que le procès « fuentes » débutera début 2022, et l’audience concernant Carlos, le 22 septembre à 9 h 30 en salle Ezratty.
Laura n’a droit ni à son prénom, ni à une majuscule à son patronyme entre guillemets, comme s’il brûlait les doigts, ni à une date, ni à un lieu. Mieux vaut être terroriste international que trans et prostituée.
Pourtant le procès aux assises est exceptionnel par sa durée, trois semaines, et le nombre d’accusés derrière le box, dix.
Je n’attends rien de la confrontation avec les assassins, ni du verdict, je suis là pour Laura, pour ses collègues qui travaillent toujours au bois, et réclament la vérité. Je voudrais leur dire qu’elles ne sont pas seules. Plus le procès approche, plus je me trouve ridicule avec mes états d’âme. Bien sûr qu’elles sont seules. Bien sûr qu’elles souffrent dans le bois et manquent de tout pendant que j’enrichis ma famille qui l’est déjà tant. Je ne suis pas là pour Laura ou ses amies, je suis là pour moi, parce qu’après avoir essayé sans succès le valium, la méditation, le jeûne, ce procès est la seule issue pour retrouver le sommeil, courir à nouveau dans le bois sans trembler, apaiser cet eczéma qui couvre mon cou et ma poitrine. Depuis la mort de Laura, je ne peux plus affronter le bois sans voir des stries rouges sur les troncs d’arbres ni entendre des cris effrayants. Les hêtres le long de la route sont devenus des potences. J’ai besoin de partager ma rencontre avec Laura, son courage, le vol de mon arme, mes remords de ne pas avoir appelé la police immédiatement, ni porté plainte, ni mis la jeune femme à l’abri.
Boulevard du palais, la salle Voltaire, solennelle, majestueuse avec ses boiseries, ses dorures et ses lustres, contraste avec la misère du bois. Je songe que c’est ici même que se sont tenus les plus grands procès d’assises : Petiot, Landru, Pétain, Guy Georges, Merah. Comme si la justice m’avait entendu, les assassins de Laura ont droit à un procès de stars du crime.
Ce qu’ils ne sont pas. Quand entrent les dix accusés, menottés en survêtement ou tee-shirts, leur jeunesse me saisit. Les terreurs de la route du Pré Catelan, presque tous mineurs au moment des faits, des gamins, ont aujourd’hui entre 20 et 29 ans. Agités, certains peinent à rester en place, se tordent sur leur siège, se lèvent, et hurlent en arabe. Derrière chacun d’eux, deux policiers armés qui savent déjà qu’ils auront fort à faire pour maintenir le calme dans le box. Je suis séparée d’eux par une vitre en Plexiglas et une nuée de gendarmes, et pourtant je ne peux m’empêcher d’être sur mes gardes, de sursauter quand l’un d’eux se lève brutalement. Je songe à ce qu’ont vécu Laura et ses collègues qui les affrontaient tous les soirs.
Arrivent la présidente du jury, robe noire à larges manches, les deux assesseurs, les six jurés, et tout le monde se lève en silence.
Je m’assois sur le banc des parties civiles, face à la cour, à côté des collègues de Laura, Jocelyne, Karen et Krystel venues assister à l’audience. Élégantes, coiffées, sanglées dans de grands manteaux beiges ou noirs, sacs Gucci ou Prada à la main, elles se tiennent bien droit, la tête haute. Je défie quiconque les croise ce jour-là d’imaginer qu’elles se prostituent au bois, la nuit, sur des chemins de terre sans éclairage. Les Égyptiens se trouvent à un mètre d’elles dans leur box. Elles n’ont pas revu ces garçons qu’elles connaissent bien depuis la soirée du meurtre il y a plus de trois ans maintenant, mais les reconnaissent tous. Certains les ont volées, d’autres violées, d’autres encore tabassées. L’ironie du sort veut que le plus proche d’elles physiquement soit El Nano, le chef du gang, qui leur sourit avec morgue.
Elles se serrent les unes contre les autres, pour ne pas s’écrouler. Les accusés tournent la tête vers elles, l’un d’eux fait un geste d’égorgement avec son pouce en les regardant fixement. Son voisin mime le silence avec son index. Elles affrontent leur regard. Parfois ils hurlent dans leur direction avant d’être expulsés par les escortes policières sur ordre de la présidente du tribunal.
Les collègues de Laura savent que certains sortiront dans quelques années et reviendront au bois. Mais elles sont là, chaque jour, attentives, écoutant sans broncher le médecin légiste, l’expert balistique, les enquêteurs de personnalité, les témoins, les avocats des uns et des autres. Elles ne se plaignent jamais. Parfois l’une d’entre elles sort de l’audience quand la tension devient trop forte, fume une cigarette et revient aussitôt. Leur simple présence dit nous sommes là, nous sommes vivantes, vous ne nous faites pas peur.
Au bout d’une semaine démarre l’audition des témoins et des parties civiles, j’appréhende un peu, en tant qu’avocat, j’ai beaucoup fréquenté les tribunaux mais jamais à cette place du témoin.
Avant moi s’avance à la barre le premier témoin, qui décline son identité, Ange Robert, peintre en bâtiment, compagnon de Krystel. Frêle, impressionné par l’audience, il s’exprime d’un filet de voix à peine audible. Malgré le micro, les jurés tendent l’oreille. Il a appelé le Samu le soir du meurtre. Depuis des mois, spectateur impuissant de la montée de la violence sur le secteur des Péruviennes, il essayait d’aider, faisait des rondes avec sa voiture, des dizaines et des dizaines de rondes autour de la zone de travail de ses amies. Quand il apercevait les Égyptiens armés de matraques, barres de fer et même couteaux de la taille d’un avant-bras, il klaxonnait pour tenter de les dissuader et attirer l’attention des patrouilles de police. La police d’ailleurs, qu’il a appelée plusieurs fois, et qui répondait « désolé, on ne sait pas exactement où vous êtes », parfois « on arrive » mais personne ne venait jamais.
Ce soir-là, il tourne en voiture dans le bois quand il aperçoit soudain une dizaine d’hommes sortir en courant d’un chemin de terre. Il rejoint les filles choquées car des coups de feu ont été tirés, et inquiètes car Laura manque à l’appel. Peu après, l’une d’elles la retrouve nue, allongée sur le dos, ensanglantée. Ange appelle les pompiers qui lui dictent les premiers secours, il pose ses doigts sur la plaie pour arrêter le saignement. Il entend les sanglots des filles autour de lui, mais ne voit plus rien, pour l’instant, sa seule mission est de garder son index et son majeur collés sur la plaie au thorax de son amie, sans savoir si elle vit toujours. Quand les soignants arriveront, il refusera un instant de quitter son poste auprès de Laura, de peur que sa respiration ne s’éteigne.
Je regarde cet homme dont la voix tremble, il a du mal à articuler, la présidente du tribunal lui demande plusieurs fois de parler plus fort et dans le micro, on sent que chaque mot est un effort, des mots simples qui disent le chagrin, la douleur, l’impuissance. Sa vie a basculé cette nuit-là comme la mienne, je vois dans ses yeux cernés le sommeil chaotique, les cauchemars, je ne sais rien de lui mais nous sommes liés pour toujours désormais, nous vivons avec le meurtre de Laura sur les épaules. « Je l’ai vu mourir, dit-il d’une voix qui déraille, j’essaie d’effacer ces images qui me hantent, j’ai vu ses yeux se fermer et ça, je ne peux l’oublier. »
Pendant les pauses, les Égyptiens se parlent, rient, l’écho de leurs voix résonne dans la salle d’audience et vient frapper au cœur les amies de Laura.
Boubacar est le deuxième témoin à s’exprimer, il raconte comment par amour il est devenu le garde du corps des filles. Ce maudit soir, il est posté devant un arbre quand il entend des voix, des cris, et le fameux todas, todas. S’approchant de la tente de Laura, il reçoit un coup derrière la nuque, un autre sur le poignet, perd connaissance, puis s’enfuit dès qu’il ouvre les yeux.
Pendant son audition, silencieux un long moment, le regard dans le vide, il relève la tête, fixe la présidente et dit d’une voix étouffée : « J’aurais voulu être fort, assez fort pour les chasser, je n’ai pas su protéger Laura, j’ai échoué. Je ne suis jamais retourné au bois. »
Après lui c’est au tour de Krystel de témoigner et de raconter les bagarres quotidiennes, les coups qui pleuvaient sur elles comme la pluie. « Nous sommes toutes des combattantes, dit-elle, nous sommes au bois pour gagner notre vie. Mais Laura était spéciale, décidée à se battre, à résister, moi je n’avais pas son courage, sa force, je me laissais faire. Laura était indestructible enfin c’est ce qu’on croyait. On se retrouvait souvent chez Karen le week-end pour cuisiner et regarder des séries, on riait beaucoup. Je travaille au bois depuis dix-sept ans, c’est un miracle que je sois encore en vie. Combien de morts avant que ça cesse ? »
À mon tour, je me lève pour témoigner, je prends mon temps pour dérouler le texte que j’ai répété tant de fois devant ma glace. Je raconte la soirée au Pré Catelan, la virée avec Bushman, puis l’agression quelques jours plus tard et comment Laura s’est interposée pour me sauver la vie. Je marque une pause. « Poursuivez », me demande la juge aussitôt. Je suis retourné au bois décidé à en découdre avec mes agresseurs, j’avais pris mon arme au cas où, je l’ai laissée dans le coffre, je n’aurais pas dû et Laura est morte.
L’avocate d’une association qui lutte contre la prostitution me demande avec un sourire narquois ce que je faisais au bois à cinq heures du matin. Je lui répète mon histoire à laquelle elle ne semble pas croire une seconde. Je dis que, même si je n’ai pas tiré, je porte le sang de Laura sur les mains, que je fais des cauchemars et ne dors plus depuis. Je sais bien qu’elle est morte par ma faute.
Dans la salle, j’aperçois Bénédicte dans son grand manteau beige, assise à côté des amies de Laura. Je ne sais pas depuis quand elle est là, silencieuse, concentrée, grave. Quand je regagne ma place, ses yeux me sourient.
Après la pause, la présidente d’une association qui défend les trans prend la parole. Elle s’en prend à la loi de 2016 interdisant la prostitution : « Pendant que vous faites des rapports au chaud dans vos palais, nous les putes, on va gagner notre vie au bois. Pendant que vous préparez des lois pleines de bonnes intentions, nous les putes, on meurt seules dans des chemins de terre. »
Après cette journée éprouvante, Bénédicte et moi prenons un café sur la terrasse chauffée du bistrot, en contrebas du Palais. Je croise les regards d’Ange et de Boubacar qui descendent les marches de cet impressionnant édifice. Bénédicte leur fait signe de nous rejoindre. Nous restons silencieux, à contempler le va-et-vient permanent des camions de police devant le tribunal. Les mots sont inutiles, nous savons tous les trois que les morts sont bien vivants, ils vivent en nous et ne nous laissent aucun répit.
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