De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 20 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 20

20.

 

Vers quatorze heures, le nom de Jeanne s’affiche sur l’écran de mon téléphone. D’une voix victorieuse, elle m’annonce qu’elle est en bas de chez moi et m’attend pour aller chercher Bushman. Ricardo, le peintre argentin, a retrouvé le vieil homme dans sa cabane en bois nichée dans le parc de Bagatelle, au milieu des paons et des chats sauvages.

Je réponds que je suis cloué au lit par un mauvais virus, elle insiste, alors, comme envoûté, je me lève et parviens à me traîner jusqu’à la douche. La voix et l’assurance tranquille de Jeanne lavent mes douleurs. Je cache comme je peux les ecchymoses noires et violacées derrière des lunettes et le fond de teint caramel de Bénédicte.

 

Jeanne et sa fille sursautent en me voyant, mais ne posent pas de question et nous partons. Sur place, nous trouvons le vieil homme assis sur un banc, un chat sur les genoux, un autre dormant à ses pieds.

— Je veux vivre avec mes chats, lance-t-il, pas du tout surpris de nous trouver là. Vous savez qu’ils sont interdits dans les maisons de retraite ?

— Ils mangent les vieux ? demande Chloé, intriguée.

Il sourit :

— Quand un vieux va mourir, sa température augmente un peu. Les chats le sentent, se collent à lui, tout le monde sait qu’il va clamser et ça fait désordre. Moi, j’aimerais bien partir réchauffé par mes chats.

Jeanne reste silencieuse, elle sait qu’il ne reviendra pas.

— Qui t’a arrangé le portrait mon gars ? me lance Bushman. Il t’a pas loupé. Et puis regarde-toi, tu marches comme un vieillard.

— Oh, c’est rien, juste un combat de boxe un peu viril, ça va vite passer.

Jeanne s’engouffre dans la brèche :

— Depuis quand on griffe l’adversaire sur un ring ? Depuis quand on étrangle ?

Elle désigne les marques rouges dans mon cou.

Las, je décide de tout raconter. L’appel inquiet de Jeanne après la disparition de Bushman, mon expédition nocturne auprès de ses amies péruviennes, les agresseurs surgis de nulle part comme des oiseaux de proie, le passage à tabac, l’intervention de Laura qui me sauve la vie. Et ma fuite sans un regard ni un merci.

— Ma Laura… reprend Bushman, songeur. Sacrée fille, elle cogne dur, hein ! J’aime pas ça, c’est de la mauvaise graine, ces types, ils sont rancuniers, ils vont revenir se venger. Ils ont déjà violé et tabassé plusieurs filles. Ma Laura, elle sait se défendre, mais j’aime pas ça du tout. Des fous j’vous dis, capables de vous égorger pour un mauvais regard.

— Moi non plus, je n’aime pas ça, j’ai vu la haine dans leurs yeux. Sans Laura, je serais mort pour un sac de sport dans mon coffre. Je sais qu’ils reviendront, je vais les retrouver avant que ça dégénère.

Jeanne intervient :

— Hé, oh, on n’est pas dans la jungle ici. On ne se fait pas justice soi-même. Ce qu’il faut surtout, c’est sortir cette femme de cet enfer, la mettre à l’abri le temps que ça se calme. Je pourrais la loger au centre. Et puis ça donnera peut-être envie à Bushman de revenir vivre avec nous. (Elle adresse un clin d’œil au vieux bougre.) Je vais me renseigner auprès de la mairie.

— Elle sait me parler, dit Bushman en me regardant.

Avec Jeanne et sa fille, nous traversons la roseraie. Elles s’attardent sur chacune, des dizaines de variétés de roses, de toutes les couleurs et formes, émerveillées par tant de nuances et de parfums.

Plus tard, je les emmène au Jardin d’acclimatation où j’ai passé tant d’après-midi avec Sacha. La descente de la rivière, les miroirs grossissants, les chaises volantes, je connais les manèges qui effraient délicieusement les enfants et ceux qui donnent mal au cœur. Après avoir essayé chaque attraction, Chloé demande à faire un autre tour. Sa mère répond qu’elle n’a que dix tickets, qu’il vaut mieux les garder pour les trampolines qu’elle adore.

— C’est quoi ce parc où on paie d’abord pour entrer et encore pour monter dans les manèges ? me demande Jeanne en levant les sourcils.

Je lui souris :

— C’est une coutume du XVI , tout a un prix, et encore, note que les e toilettes sont gratuites.

J’envie à Jeanne sa capacité à dire non à sa fille, sans que celle-ci se renfrogne ou se roule par terre. Ces deux-là semblent s’accorder parfaitement, la fille prend souvent la mère par la main, la mère touche la nuque de sa fille et dépose des baisers sur son front. Dans le regard de Jeanne, je lis la fierté ; dans celui de Chloé, la confiance ; dans les deux, l’amour. Si la beauté, c’est ce qui est beaucoup aimé, ces deux-là en rayonnent.

 

Nous rentrons à Paris par la route des lacs. Quand je vois l’embranchement vers la route du Pré Catelan, je repense à Laura, aux Égyptiens, et je me raidis. Je sens les battements de mon cœur accélérer et à nouveau la honte me vriller le cerveau. Je n’ai pas répondu à Jeanne mais je compte bien faire passer l’envie de revenir à ces salauds. Aucun crime ne doit rester impuni, leçon retenue de la Torah : œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied. Cette pensée me fortifie et atténue mes douleurs.

Chloé dit qu’elle meurt de faim alors j’improvise et propose de traverser en barque le lac supérieur pour rejoindre le restaurant Le Chalet des îles, véritable maison alpine plantée au milieu du lac. Le propriétaire, un partenaire de tennis, vient nous saluer, un peu surpris de me voir en compagnie d’une autre jolie femme que la mienne, mais ne pose pas de question, préférant m’informer de l’évolution inquiétante de notre cher bois : incivilités de plus en plus graves, dépôt sauvage de déchets, voitures forcées, violence. Jamais le bois n’a été aussi sale et dangereux, dit-il sans la moindre question relative à mon visage marqué de coups. Ce type serait capable de parler de l’alopécie à un chauve.

Chloé semble à peine écouter, occupée à mastiquer son omelette, elle est encore à l’âge où on mange par plaisir et non par obligation, où on ne convertit pas chaque bouchée en calorie, fibre, gras ou protéine. Après le dessert, elle lance, miette après miette, le pain de la corbeille aux canards, oies, cygnes et autres volailles, retardant le moment du départ pour mon plus grand bonheur. Jeanne et moi restons côte à côte, en silence, à regarder les va-et-vient de cette basse-cour. Plus tard, je penserai souvent à ces moments de rien, au joli trio que nous formions.

Je raccompagne la mère et la fille puis rentre chez moi le cœur lourd. Je n’ai jamais ressenti le besoin d’avouer mes aventures jusqu’à aujourd’hui. Entre Jeanne et moi, rien de coupable, quelques regards, sourires et pensées magiques, mais je ressens l’urgence de dire à Bénédicte le torrent qui m’emporte malgré moi. Cette pensée me terrifie et me soulage tout autant. Au seuil de cette décision qui va bouleverser nos vies, je songe à celle qui m’accompagne depuis vingt ans.

Avec les filles, très vite, j’ai eu du succès. Je voulais en profiter mais j’étais timide, et me suis trouvé un allié infaillible, la coke, qui me transformait en un double de moi en mieux : sûr de lui, entreprenant, sans tabou. Entre vingt et trente ans, j’ai accompli le même rituel deux à trois fois par semaine : rail de coke, nuit en boîte, retour au petit matin avec une fille, parfois deux.

Quand Bénédicte a surgi dans une salle de classe à Assas où je donnais un cours de droit des affaires, un magistère familial, je voulais en finir avec cette vie qui ne menait nulle part ; je m’étais lassé des filles de la nuit, et elle est apparue comme un ange que je ne devais pas laisser passer. Étudiante en droit et en lettres, elle passait son temps libre à lire quand je ne parvenais jamais à la page vingt d’un polar. Moi, pilier du Baron et du Mathis bar, elle, abonnée à la Cinémathèque et à la BNF, on ne pouvait faire plus étrangers l’un à l’autre. Elle aimait Schubert et la viole de gambe, moi Sting et Serge Gainsbourg. Après dix ans de danse classique, elle ne jurait que par les exercices physiques qui travaillent la posture, les muscles profonds, quand je passais mon temps à transpirer à la salle de muscu pour gonfler mes pectoraux.

On s’est mariés très vite, puis Sacha est arrivé très vite aussi. Disparus, ses amis de la fac aux cheveux longs qui sentaient le tabac roulé. Envolés, ses projets de faire le tour du monde. Bénédicte s’est impeccablement fondue dans mon mode de vie de grand bourgeois : ski en Suisse l’hiver, bateau en Méditerranée l’été, brunch le dimanche avec tous les importants du quartier. Peu à peu déguisée en baronne, elle a aimé le costume et vite maîtrisé les codes. Abandonnant toute velléité de travailler ou d’écrire, elle s’est reconvertie en architecte d’intérieur, avec, à mon exemple, une seule cliente, elle-même. Quand je l’ai rencontrée, elle avait un charme sauvage et des rondeurs d’adolescente qui me faisaient fondre ; elle n’avait pas besoin de l’approbation des hommes pour aimer son corps, se sentir belle et libre, jouir, plusieurs fois en fermant les yeux. À force de gymnastique et de régimes, elle est devenue une de ces femmes sèches et inquiètes, guettant dans le regard des hommes sa date d’expiration.

Parfois, tard le soir, je la trouve emmitouflée dans un grand plaid, ses lunettes rondes sur le nez, absorbée dans un livre, et cette vision me renvoie quelques instants aux jours heureux de notre rencontre.

J’ouvre la porte, entends des rires dans la cuisine, aperçois Sacha et sa mère en pleine partie de Scrabble, leur passion honteuse. Bénédicte lève les yeux vers moi, fronce les sourcils et soupire :

— Tu t’es encore battu avec des Arabes ?

— Ce serait trop long à raconter mais oui, on peut résumer ça comme ça.

— Sacha a encore inventé des mots inconnus. Je ne sais pas d’où ça lui vient, cette manie de tricher.

— Pas du tout inconnus, rétorque le garçon, des mots venants du Chinois acceptées par le dictionnaire, vérifie si tu veux.

Et il lui tend le petit ordinateur qui valide des mots farfelus ou difficiles à orthographier.

Incapable de formuler une phrase, je les embrasse et disparais dans ma chambre.

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