De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 12 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 12

12.

 

Karen a griffonné dans sa poche le numéro d’un type prêt à les embaucher comme serveuses, le patron d’un petit bar de quartier à la terrasse très fréquentée dans le Bario Alto. Quand le chef s’aperçoit qu’elles ne sont pas des serveuses comme les autres, il les chasse de son établissement. Après deux nuits à dormir sur la plage glacée et à traquer en vain le moindre emploi, les deux amies échouent dans le centre historique de la ville, où, dans d’anciennes maisons closes, les trans n’ont d’autres perspectives que le travail du sexe. Les filles sonnent à la porte d’une vieille bâtisse coloniale à l’abandon, à quelques mètres de la Plaza Mayor. Karen a entendu parler de cette maison des trans, tenue par une ancienne, qui héberge les filles contre un loyer qui inclut repas, protection et droit au trottoir.

La tenancière que les filles appellent la Madre, bandeau sur l’œil et jambe raide, distribue les règles de vie à la pension, les lits dans les chambres, les corvées de course et de ménage. Appuyée sur sa canne, toujours au balcon à surveiller les allées et venues dans le quartier, c’est la seule à ne plus travailler dans la rue. Elle ne se confie jamais, mais la rumeur dit que des policiers se sont acharnés sur elle et l’ont laissée pour morte devant un tas d’ordures, avant qu’un éboueur ne la trouve au petit matin et la dépose à l’hôpital. Attribuant sa survie à un miracle, elle se donne pour mission d’aider les jeunes trans qui déferlent à Lima, attirés par la promesse de l’argent facile et se retrouvent à la merci de la violence.

Elle accueille les deux filles avec le discours qu’elle réserve aux nouvelles. Vous êtes nées avec un sort contraire, vous avez tiré le mauvais numéro à la loterie, c’est un sport national de tuer les trans ici, si vous voulez survivre, échapper au destin que Dieu a prévu pour vous, apprenez d’abord à vous battre, à rendre les coups. Sinon, c’est la mort.

Les deux amies commencent les leçons de boxe dans la petite cour derrière la pension, sous le regard des chiens boiteux, des chats pelés et d’une poule désorientée qui erre au milieu des détritus. Luisa, ancien champion de boxe, entraîne les filles tous les matins sans relâche. Elle leur apprend à répéter et répéter les enchaînements de directs, crochets, uppercuts, pour devenir des machines, sans état d’âme devant l’adversaire, comme une moto face à la route. Elle leur montre comment broyer un genou en brisant en deux une planche en bois, le geste est le même, et le bruit sec aussi, comme une noix qu’on casse.

— L’œil est lâche, leur répète Luisa. Il jauge un adversaire à sa taille, sa corpulence, son attitude et se laisse influencer. La règle est simple : soyez à la fois confiantes et vigilantes. Rien n’est acquis mais rien n’est insurmontable.

Laura adore ces séances, apprendre lui donne confiance. Après l’entraînement, quand Karen et elle flânent sur la promenade qui longe l’océan, elles ont moins peur, marchent tête haute et rendent aux passants les regards appuyés ou hostiles qu’ils lancent.

Face aux insultes, menaces et crachats quotidiens, elles savent dorénavant se défendre. Grâce aux enseignements de Luisa, Laura gagne facilement ses premiers combats. La rue exige de dominer des sensations inconnues à l’entraînement, quand personne ne veut vous fracasser pour de vrai : la sudation aussi soudaine qu’incontrôlable, l’accélération du rythme cardiaque, la gorge desséchée, le champ de vision qui se rétrécit. Laura sait reconnaître l’émotion de la violence, la maîtriser.

Trois mois passent et la Madre lui annonce qu’elle est prête à travailler, qu’elle peut accompagner les anciennes dans la rue. Laura apprend à se maquiller, à porter des perruques, des faux cils, à s’habiller comme une femme. La première fois qu’on lui lisse les cheveux et qu’elle voit une femme dans le miroir, un vertige la saisit. Elle a tant attendu ce moment.

Le premier soir de travail, elle imite les autres filles, lève le menton, redresse les épaules, ondule de ses hanches maigres, tend la pointe des pieds en dehors comme une danseuse. Ses collègues lui disent de ne pas détourner la tête, de sourire, de regarder les clients droit dans les yeux. Mais ses poings serrés trahissent la gêne, la peur, l’envie de fuir et de retrouver son village. À cet instant, elle n’est qu’une enfant, qui voudrait se blottir dans le cou de sa mère et respirer son odeur de jasmin et de transpiration mêlés, si rassurante. Pourquoi l’enfance se termine-t-elle un jour ? Son premier client, à peine plus âgé qu’elle, demande une fellation, mais doit percevoir sa gêne, son malaise, et ne s’attarde pas.

Très vite, les passes s’enchaînent ; huit heures par jour en moyenne, quinze clients, parfois plus. Pendant le travail, elle pense d’abord aux billets gagnés. « Quand tu travailles, tu es une machine à calculer », lui a dit la Madre. Pas de sentiments. À la fin de la journée, son esprit quitte son corps, s’envole loin de la terre ferme. Parfois, elle revoit les flamboyants rouges de son enfance, les bougainvilliers, les papayers qui se dressent vers le ciel. La plupart du temps, avec les clients, il n’y a aucune tendresse, c’est rapide, brutal, transactionnel. Parfois, ils veulent de la douceur, l’appellent ma chérie, lui apportent des petits cadeaux, elle entre dans leur jeu, souvent ils payent plus cher. En quelques jours, elle gagne autant que ses parents au champ en un mois. Quand elle compte les billets, elle est saisie de vertiges.

 

Les violents, elle sait les affronter. Souvent des homosexuels refoulés qui n’assument pas, se sentent mal après et deviennent agressifs. Capable de frapper un foie, de saisir une gorge, de mordre une oreille voire de casser un genou, elle n’a plus peur de personne, ceux qui s’y frottent s’y piquent et détalent, perclus de douleur et de honte. Les coups ne sont plus qu’un déroulé mécanique, répété encore et encore, elle ne voit même plus l’autre, juste ses organes que visent ses poings. La rumeur se répand et rares sont ceux qui osent la défier.

Les filles passées par les cours de combat de Luisa montent un service d’ordre avec la bénédiction de la Madre. Dès qu’un trans est brutalisé quelque part, elles interviennent. La violence ne résout rien, elles le savent bien, mais dire aux agresseurs, on vous retrouvera, et on vous tabassera, c’est leur façon de rester dignes. De mériter leur passage sur terre. Après sa journée de travail, Laura enfile sa coque protectrice en carton bouilli, ses gants plombés, son blouson, et part en expédition. Après quelques années, elle en a tapé des dizaines, il y avait toujours une petite appréhension avant, mais ensuite elle déroulait, connaissait le programme par cœur. Elle n’a aucun goût pour la violence, sait s’arrêter avant la blessure qui paralyse à vie ou défigure, même si parfois la tentation est forte de défoncer le crâne des plus féroces.

Beaucoup de blessures, des doigts foulés, des coupures, mais depuis l’école et les pierres reçues au visage, elle sait se soigner toute seule. Beaucoup de séjours en prison aussi, où l’on parque les trannies ensemble dans une cellule, sans eau ni accès aux toilettes, comme du bétail. Puis on les relâche. Entre seize et trente ans, elle passe dix-huit mois derrière les barreaux.

Avec les flics, les serenazgos, qui les arrêtent pour un oui ou pour un non, elle ne résiste pas, ils sont nombreux et armés, elle ne fait pas le poids, se laisse frapper, insulter, parfois violer. Moins on résiste, plus ça passe vite, lui a appris la Madre.

Un matin, à l’heure du cours de boxe, dans la petite cour derrière la pension, Luisa annonce à Laura et Karen qu’elle est tombée malade mais ne veut pas en parler, et continue les entraînements comme si de rien n’était. Elle leur laisse croire qu’elle est indestructible, alors elles la croient. Un jour, elle disparaît. Partie à l’hôpital soigner une mauvaise grippe, les rassure la Madre. Elle ne prononce pas le mot sida, mais les filles comprennent immédiatement. Contre les clients tordus, elles savent rendre les coups, mais contre le VIH, elles ne peuvent rien. Quelques mois plus tard, Luisa rejoint, à trente ans, après tant d’autres de leur communauté, le petit cimetière de Baquijano y Carrillo. Les filles de la pension, venues avec des fleurs, des dessins et des médailles porte-bonheur, assistent à l’enterrement de celle qui les a formées et protégées. Toutes se demandent laquelle d’entre elles sera la prochaine victime.

 

Heureusement, chaque semaine, revient le dimanche, jour de repos à la pension, jour de fête. Les filles chantent, cuisinent des empanadas, petits chaussons de pâte feuilletée farcis de viande, poisson, pommes de terre, regardent des films romantiques ou jouent aux cartes ; elles ne parlent jamais boulot. En fin d’après-midi, sous un nuage d’encens, un padre vient leur donner la bénédiction. Friandes de chapelets en plastique phosphorescents, d’icônes et autres objets sacrés bon marché, les filles n’aiment rien tant que se taire pour partager un moment de prière devant une statue de la Vierge. Les Je vous salue Marie récités à la lueur des petites bougies les réconfortent pour la semaine. Elles aussi sont des enfants de Dieu, et plus que d’autres ont besoin de lui. Le padre leur dit que l’homme est sur terre pour éclairer le monde. Que chacun porte en soi sa petite flamme, et doit juste trouver sa façon de l’allumer puis de la faire grandir.

Après le départ du prêtre, à l’abri des regards et des jugements, elles échangent des astuces pour avoir moins de poils, plus de poitrine ou une bouche pulpeuse. Laura trouve beaucoup trop maigre son corps de grande liane musclée. Avec l’argent des passes, elle commence les injections de silicone, qui lui donnent des formes de femme, des seins, des fesses, une peau douce, des cheveux brillants. Elle ne peut plus s’en passer.

Certaines, par conviction, se font opérer ; pas elle, ses clients préfèrent les trans non opérées, ils recherchent de l’étrangeté, des centaures au sexe d’homme et au corps de top-modèle, si éblouissants dans les phares des voitures.

Le soir, seule dans son lit, elle pense à sa famille restée à Cayalti, compte les Noël, les anniversaires loin de sa mère et de ses sœurs. Un jour, elle rentrera. En attendant, nourrie, logée, joliment vêtue, elle s’habitue à cette vie qui lui permet d’être elle-même, de ne plus se cacher.

Dans les années 2000, Lima change, la capitale du Pérou se transforme en immense chantier, des millionnaires reviennent au pays, fortune faite aux États-Unis, et veulent conserver un confort yankee. Les concessions de voitures de luxe et les boutiques de vêtements chics essaiment sur Miraflores. Les pauvres sont repoussés de plus en plus loin dans les hauteurs de la ville.

Le maire ordonne la démolition de la vieille pension, comme de toutes les bicoques du quartier, remplacées par des immeubles luxueux, avec climatisation, terrasses et piscine sur le toit. Les nouveaux riches veulent du neuf, du moderne, du lisse. Personne ici ne comprend la notion européenne de charme de l’ancien. L’ancien rappelle la poussière, la saleté, la pauvreté dont ils se sont extraits. Les filles se dispersent, condamnées à une nouvelle errance. Aucun propriétaire ne loue à des trans.

Karen et Laura atterrissent dans une pension misérable, dont l’unique avantage est sa vue sur l’océan. En hiver, Lima est noyée dans la brume qui obscurcit l’horizon et cache les falaises.

Le dimanche, fini la fête, le padre, la prière. Malgré la pluie glacée, les deux filles descendent l’escalier qui mène à la plage de galets noirs et observent les quelques surfeurs qui s’aventurent dans la houle. La mer agitée soulève les coques des bateaux. Assises dans le sable, une couverture sur le dos, elles avalent un sandwich au porc garni de patates douces.

Un soir, après le boulot, Karen rentre le regard fiévreux et pose le journal sur la table. L’Argentine voisine vient d’adopter une loi permettant à chacune de choisir son état civil. Toute personne assignée homme à la naissance peut, sur simple présentation, devenir femme sur ses papiers. Aujourd’hui est un jour de réparation. Pardon d’avoir tant attendu. Karen lit à haute voix le discours de la présidente argentine Cristina Kirchner et les deux amies restent silencieuses, sonnées par ces paroles. Un État, tout proche, qui poursuivait les trans il y a quelques années, leur demande pardon. Laura arrache le journal des mains de Karen, elle sait à peine lire mais veut vérifier ce qui est écrit.

Il faut partir ! Là-bas, elles auront un statut, des papiers, elles pourront quitter la prostitution, mener une vie normale. « Nous sommes des oiseaux migrateurs, dit Karen. Sauf que pour notre espèce, il n’y a pas de retour possible. Nous sommes nées pour nous enfuir. » En quelques jours, elles rassemblent l’argent et quittent le pays pour un nouvel exil.

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