De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 23 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 23

23.

 

 

Août 2018

 

Malgré les dizaines de personnes qui patientent dans le hall, l’officier de police me reçoit sans délai. Il faut dire que je connais bien son commissaire, un partenaire de black jack. Je lui raconte le vol de mon arme dans le bois, tandis que j’étais parti me promener. Il lève les yeux de son ordinateur et esquisse un sourire pas dupe quand il entend le mot promener. J’ajoute que j’ai lu dans un magazine qu’une prostituée avait été tuée par balle. L’officier me regarde, comprenant soudain l’importance de ma déposition. Il dit qu’il n’a pas les détails de l’autopsie, il va vérifier.

Le lendemain, au téléphone il me demande de repasser au poste. Cette fois, je suis reçu directement par mon ami commissaire. Sur des photos de la scène du crime du bois de Boulogne, je reconnais mon arme ainsi que mon sac de sport noir abandonné un peu plus loin. Une de mes balles a tué Laura.

— Tu risques une amende de 750 euros pour non-déclaration immédiate du vol, m’explique le fonctionnaire de police.

— Et c’est tout ? je demande en suant à grosses gouttes.

— Oui. Ton arme était déclarée au registre, ta licence de tir est à jour, tu es libre. Mais reste à la disposition de la police pendant l’enquête, on ne sait jamais.

Quelques jours après la parution de l’article, j’apprends que la famille de Laura porte plainte contre Paris Match pour atteinte à la vie privée et à la dignité de la personne. Une association de soutien aux personnes transgenre publie un communiqué qui s’indigne de la photo de son corps parue dans le journal et demande : « Auriez-vous publié la photo du cadavre d’une femme blanche, née à Neuilly-sur-Seine, mère de famille, architecte ou dentiste ? La vie humaine d’une trans vaut-elle moins que les autres ? La rédaction considère-t-elle une victime péruvienne, transgenre, travailleuse du sexe comme une bête de foire dont la dépouille peut être montrée dans un journal à gros tirage ? Une pute qui meurt, c’est un peu comme un personnage de jeu vidéo qu’on tue, c’est pas grave. »

Je prends un café au Flandrin avec le directeur de la rédaction, c’est un ami de mon club de sport du bois de Boulogne. Je lui demande pourquoi il a choisi de publier ces photos d’un cadavre ensanglanté nu et étalé sur deux pages de son journal.

Je vois bien qu’il est embarrassé.

Il m’explique que souvent ce genre de photo suscite dans les rédactions un débat sur ce que les journalistes ont le droit ou pas de montrer. Le devoir d’informer les citoyens est toujours mis en balance avec le respect de la dignité et de la vie privée des personnes présentes sur les clichés. Ainsi, quelques mois plus tôt, la rédaction avait décidé de publier pendant son procès la photo d’Abdelkader Merah, frère de Mohamed Merah, l’homme qui a tué sept personnes dont trois enfants à Toulouse et Montauban en 2012.

La loi française interdit la captation et la diffusion d’images et de sons lors d’une audience judiciaire. Seul le croquis est autorisé. Mais à l’époque, malgré la certitude d’une condamnation à venir, le journal avait assumé la publication de cette photo, car elle éclairait ce qui se passait à l’intérieur du tribunal. Sur ce cliché, on voit l’accusé, en tenue de salafiste, affalé sur lui-même, sourire aux parents des enfants que son frère a tués à bout portant six ans plus tôt. Un sourire de défi ou de mépris selon les interprétations, un sourire qui glace le sang, et qui devait être montré, pour l’histoire, quels que soient les soucis judiciaires à venir.

Point de débat de ce genre concernant l’article dédié à Laura, qui a passé sans difficultés les différentes étapes de validation.

— Cette photo dénonce la violence qui sévit dans cet endroit où la police ne va jamais, m’explique le journaliste. Si ça provoque une prise de conscience chez les policiers et les politiques de la vulnérabilité des personnes qui y travaillent, on aura servi à quelque chose.

Devant mon silence, il soupire puis reprend :

— D’accord, j’ai publié la photo sans me poser de question. Parce que la jungle du bois, les trans, c’est abstrait pour moi. J’ai pris conscience qu’il y avait un être humain sur l’image quand j’ai reçu l’appel de l’avocate de sa famille. J’ai compris qu’au-delà d’une trans abattue comme une bête, il y avait une mère qui a perdu son enfant, des jeunes femmes qui ont perdu leur amie. Des proches qui vivront avec cette image imprimée dans la rétine.

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