De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 13 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 13

13.

 

Samedi matin, 2 juillet. Tout est calme, le quartier a migré vers Deauville ou la Sologne. Trop calme. Réveillé à l’aube par la certitude que Jeanne est en danger, je surveille les locaux de La Promesse de l’aube depuis ma terrasse et descends faire des rondes toutes les heures. L’incendie et ma rencontre avec Jeanne ont réveillé la part secrète que je cache à mes amis et à la plupart des membres de ma famille : je ne suis pas qu’un paisible bourgeois. Je suis un combattant.

L’apprentissage a commencé chez moi avec la prise de conscience brutale, à l’âge de six ans, que j’appartenais à une minorité en danger : les Juifs. Mes parents, qui pratiquaient un judaïsme libéral, fréquentaient la synagogue de la rue Copernic où ils s’étaient rencontrés adolescents, puis mariés cinq ans plus tard, pour ne plus se quitter. Ils se sentaient juifs par fidélité aux anciens et à ceux qui n’étaient pas revenus des camps, par souci de transmettre des valeurs et une histoire à leurs enfants, mais s’accommodaient très bien de la vie moderne. Ils fêtaient Roch Hachana, Kippour, Pessah, mais pas question de manger casher, de porter la kippa ou de se rendre à la synagogue en fonction des étoiles.

J’ai grandi dans le souvenir de l’attentat de la rue Copernic en 1980, avec ses quatre morts, ses quarante-six blessés qui auraient dû être bien plus nombreux si le rabbin Williams n’avait démarré la célébration du Shabbat avec quinze minutes de retard.

À dix ans, le lendemain de l’attentat, je marchais en tête du cortège silencieux, sur les Champs-Élysées, avec mes parents et ma grande sœur. À la télé, le Premier ministre Raymond Barre, avait déclaré : « Cet attentat odieux a voulu frapper les Israélites qui se rendaient à la synagogue, il a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic. » Les Juifs n’étaient donc pas des « Français innocents ». Mes parents avaient aussitôt éteint la télé. Après l’attentat, le rabbin Williams était venu vivre chez nous pendant plusieurs mois et trois gardes du corps veillaient en bas nuit et jour.

Petit à petit, je découvrais qu’être juif, c’était vivre avec une menace au-dessus de la tête. Bien sûr, mes parents m’avaient raconté la guerre, la fuite à l’étranger pour les plus chanceux, la déportation, pour les autres, mais c’était du passé de manuel d’histoire, et tout à coup, c’était là devant moi.

Quand j’ai eu douze ans, mon père décida d’emmener toute la famille à la découverte d’Israël pendant les vacances d’été. Ébloui, je découvris l’odeur des citronniers, des orangers, la lumière aveuglante du matin, la chaleur des habitants. Un jour, pendant notre séjour à l’hôtel King David de Jérusalem, mes parents, excédés par mon agitation, m’envoyèrent me calmer dans le grand hall. À la réception, un vieux monsieur au costume beige froissé m’aborda et me demanda comment je m’appelais. Je savais qu’on ne parle jamais aux inconnus, je m’éloignai vite et me réfugiai sur la rampe du grand escalier transformée en toboggan géant. Le monsieur tout plissé s’approcha de nouveau et me demanda si par hasard je n’étais pas un Vladi. J’aperçus mon père, blême, dévalant l’escalier pour arracher son fils des griffes d’un dangereux pervers. L’homme, calmement, répéta sa question, cette fois-ci devant mon père. « Ne serais-tu pas un Vladi ? » Interloqués, mon père et moi échangeâmes un regard avant de poser les yeux sur l’homme qui nous souriait. « Pardon pour ma question, mais j’ai passé la guerre à Monte-Carlo, caché avec un certain Isaac Vladi, qui ressemblait tant à votre fils. Isaac a changé de cachette à la fin de la guerre et je ne l’ai jamais revu. » À cet instant, je vis les lèvres de mon père se mettre à trembler. Suivit un long silence. « C’était mon grand frère », murmura mon père, puis d’une voix à peine plus forte, « c’était mon frère ». Les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre et s’étreignirent un moment.

L’oncle Isaac, à l’époque, on n’en parlait pas, ou bien en chuchotant. Bien plus tard, j’appris qu’il avait fait partie d’un des derniers convois envoyés par la France à Auschwitz.

 

À la fin des vacances, mon père nous proposa de venir nous installer tous les quatre en Israël. Saisi par le souffle de l’esprit pionnier, il voulait participer à cette vie de bâtisseur, en hommage à son grand frère disparu. « Mais enfin on ne connaît personne ici, et on ne parle pas la langue », répondit ma mère en haussant les épaules, avant que la famille ne reprenne l’avion et oublie ses rêves de Terre promise.

À mon retour, je commençais le krav-maga et la boxe dans la cave de la maison France-Israël. À quinze ans, j’intégrais le service de protection de la communauté juive, créé après l’attentat de la rue Copernic. Je commençai tout en bas de l’échelle, par surveiller les accès secondaires à des conférences, ou fermer la marche des manifestations. Petit à petit, j’appris à me battre. Le service de protection était reconnu par les services de police, auxquels il venait prêter main-forte.

Lors d’une conférence du grand rabbin à la Sorbonne, un étudiant aux biceps proéminents m’aborda dans la rue. Selon lui, je n’avais rien à faire au service de protection, trop mou, et devais rejoindre le Betar, seul mouvement sérieux de défense d’Israël. C’est ainsi qu’a démarré ma carrière de combattant. Au Betar, les entraînements et les combats étaient quotidiens. Avec mes camarades betarim, je me rendais rue des Rosiers pour taper de l’Arabe, ou à Nanterre du propalestinien. Mes parents venaient régulièrement me chercher à l’hôpital ou en garde à vue, m’admonestaient pour la forme puis passaient l’éponge. Après trois ans de Betar, et une bagarre de trop, je compris que j’avais intégré un mouvement raciste, et frappé plus de cinquante types dans la rue juste parce qu’ils portaient un kéfié.

Occupé à ressasser mes souvenirs, je ne vois pas Jeanne sur le trottoir d’en face qui me fait signe de la main. Elle est flanquée d’une petite fille qui la tient par le bras, et me propose de venir boire un café dans son bureau. Chemin faisant, elle me raconte qu’avec sa fille Chloé, elles jouent tous les soirs à un jeu entre l’école et la maison, dresser la liste des endroits et métiers exotiques qu’elles découvrent ici et qui n’existaient pas dans leur vie d’avant.

— Quoi par exemple ?

— Le bar à caviar.

— L’école Montessori en anglais dès deux ans.

— Un spécialiste du lissage brésilien et du palper-rouler méthode japonaise.

— Une agence immobilière haut de gamme, leader des transactions à Paris, Genève, Monaco, sans les tarifs sur les annonces.

— Les promeneurs de chiens qu’ici on appelle dog-sitters.

Chloé explique à sa mère qu’elle a appris dans sa nouvelle école qu’il y avait deux types d’objets : les objets naturels, comme la lune, le ciel ou les roches, et les objets techniques créés par l’homme pour répondre à ses besoins, le vélo ou le train pour se déplacer, l’électricité pour s’éclairer ou se nourrir.

— À quels besoins répondent le lissage brésilien ou le bar à caviar ? me demande Jeanne. Elle poursuit : On paie des gens pour que les chiens prennent l’air, mais les SDF, eux, qui les promène au bois ?

Je proteste :

— Mais moi ! D’ailleurs, j’ai rendez-vous avec Bushman demain.

Elle me décoche un sourire malgré elle et je sais que je n’ai pas perdu ma journée.

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