De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 15
15.
La vie en Argentine n’est pas différente de celle de Lima. Certes, on peut y choisir son état civil, mais la police se montre tout aussi brutale qu’au Pérou. Les viols et assassinats commis sur les bords des routes par des hommes en uniforme sont fréquents. Laura et Karen sont devenues des rocs, des soldats de la rue, rien ne peut les faire vaciller. Elles savent échapper à la police, aux clients énervés, et, malgré la fureur de la rue, se sentent invincibles. À trente et trente-cinq ans, elles font partie des plus vieilles, et voient déferler des adolescentes qu’elles essaient de mettre en garde contre les pièges du métier : la violence, la drogue, le VIH. Laura n’a jamais touché le moindre stupéfiant, elle sent au-dessus de son épaule la présence désapprobatrice de sa mère même à distance, même après des années de séparation.
Elles ont économisé assez d’argent pour acheter un petit appartement et échapper à la pension où les filles s’entassent à dix dans des chambres prévues pour quatre.
Depuis le vote de la loi, les trans de tous les pays voisins déferlent en Argentine avec l’espoir d’obtenir des papiers et une vie meilleure. Trop de filles, pas assez de clients, l’argent rentre difficilement. Les deux amies aimeraient sortir de la prostitution et commencer une autre vie, mais laquelle ?
Un soir, une fille revenue de Paris décrit le bois de Boulogne comme un paradis, où en un an, elle a gagné plus d’argent qu’en dix à Buenos Aires. Elle arbore fièrement son sac Vuitton et une ceinture Gucci, offre des parfums aux copines, des foulards en soie, des cartes postales de la tour Eiffel. Le bois est une fête, les clients sont nombreux, l’argent pleut sur nous, et la police nous laisse tranquilles, le rêve pour travailler, explique-t-elle aux collègues fascinées. Demain, elle rentre au village superviser la construction de sa villa de deux étages et retrouver ses neveux dont elle finance les études.
Karen part la première pour Paris. Je me fais une place et tu me rejoins, dit-elle à son amie. Elles n’ont pas été séparées depuis l’adolescence. Dès que la silhouette de la jeune femme s’éloigne vers la porte d’embarquement, Laura s’écroule en larmes sur une chaise du terminal 2.
Incapable de sortir travailler sans sa sœur d’armes, la jeune femme décide de rentrer dans son village. Elle n’a pas revu sa famille depuis son départ, il y a vingt ans. Pendant toutes ces années, elle a téléphoné régulièrement à sa mère, envoyé de l’argent chaque semaine, suivi à distance les étapes de la vie familiale, le mariage de ses sœurs aînées, l’arrivée des petits-enfants, les baptêmes et communions, mais pour la première fois, sa famille la découvrira avec sa nouvelle apparence physique. Elle appréhende, vont-ils se moquer d’elle ? La chasser ?
Dans le regard de sa mère quand elle franchit le seuil de la petite maison en bois, elle sait qu’elle est la bienvenue. Aux yeux du monde, elle est un objet dont on détourne le regard, une incongruité dont on se moque. Aux yeux de sa mère, elle sera toujours le petit Luis Elias, qui venait se réfugier sur ses genoux après les terrifiants entraînements de foot.
La vieille femme la prend dans ses bras et elles restent ainsi un long moment, joue contre joue, peau contre peau, à se respirer. La mère pose peu de questions sur la nouvelle vie de sa fille, se contentant d’accepter les cadeaux qu’elle apporte.
La pauvreté de la famille saute à la figure de la jeune femme. La grande maison de son enfance n’est qu’un minuscule carré de deux pièces rectangulaires sur un sol en terre battue. Pour aller aux toilettes, il faut traverser le poulailler en slalomant entre les fientes. Laura change les fenêtres, achète un radiateur à pétrole, règle les dettes de la famille, fait venir un médecin de la ville pour soigner son père affaibli depuis des mois par la maladie, malgré prières et cataplasmes. Pendant plusieurs semaines, elle loue une maison et s’installe au village, veille son père dont les forces s’amenuisent, cuisine pour la famille, joue avec ses neveux trop heureux de découvrir cette riche tante venue de la ville.
Un jour, son père meurt. L’argent commence à manquer, et Laura songe à rejoindre Karen à Paris. Elle n’aura pas d’enfants, sa mère, ses sœurs et ses neveux sont tout pour elle, qui sera à jamais la tata un peu excentrique revenue au village les bras chargés de paquets, et à qui on ne pose pas trop de questions.
Il lui faut revenir au trottoir, pas le choix, avec l’argent elle achètera à sa mère une maison moderne avec climatisation et chauffage comme celles qui se construisent partout à Lima ou à Buenos Aires, elle paiera les études de ses neveux qui auront ainsi une vie meilleure que la sienne.
Elle annonce à sa famille qu’elle part en Europe, à Paris. Ses sœurs la regardent avec envie, lui disent qu’elle peut être fière, que l’Europe, c’est la grande vie. Personne à Cayalti n’a jamais traversé l’Atlantique ni même la frontière. Et elles commencent à décrire ce qu’elles imaginent de Paris, les belles voitures, les vêtements chics, les bijoux. Laura comprend que la France n’est plus son projet, mais celui d’une famille entière, qui enfin a une raison d’être fière et va répandre la nouvelle dans tout le village. Dorénavant, sa famille sera regardée avec respect et envie car le petit dernier est parti à Paris.
À l’automne 2017, munie d’un visa de touriste, elle arrive en France, pays dont elle ignore tout mais forcément un pays de cocagne où l’argent coule plus vite. Karen l’attend à l’aéroport et l’héberge dans sa petite chambre de la porte Saint-Ouen qu’elle partage avec son compagnon. Sa meilleure amie semble enfin heureuse ici, avec un appartement à elle, un travail, un amoureux, une vie en somme. Elle ne parle plus de rentrer au pays.
Quelques jours plus tard, Laura se rend pour la première fois au bois avec Karen, les deux escortées en voiture par l’ami de celle-ci. Par la fenêtre, elle observe cet océan de verdure qui s’étend à l’infini. Karen lui présente ses collègues, péruviennes, mais aussi colombiennes et équatoriennes. Très vite, elle se lie avec ses voisines de bosquet, Maria, Jocelyne, Krystel. L’idée de travailler à côté d’elles la rassure. Ici, c’est un peu comme à la maison lui dit Jocelyne, la doyenne, on travaille dur, mais on s’entraide, chacune est toujours là pour les autres. Les filles échangent un café, une cigarette, puis rejoignent leur radeau de nuit.
La première sensation de Laura, c’est le froid, qui s’engouffre jusqu’à l’os et les vêtements glacés de pluie. La nuit au bois ressemble à celle de Lima ou de Buenos Aires, incertaine et dangereuse, mais en plus froid. Elle découvre des températures inconnues qui bientôt descendront en dessous de zéro. Dans ce lieu humide, elle ne parvient jamais à se réchauffer, doit porter des gants, des collants, comment font ces filles qui se présentent à moitié nues en culotte et soutien-gorge de dentelle ? Tu t’habitueras, lui dit Karen. Elle ne s’habitue pas, et entre deux clients, enfile sa longue doudoune.
Deuxième déconvenue, le bois n’est pas la fête qu’on lui a promise. Les clients sont rares, nerveux, négocient les prix. Considérés comme délinquants depuis la nouvelle réglementation sur la prostitution, ils ont déserté le coin pour des réseaux plus discrets. Ceux qui transgressent la loi sont pressés, agressifs, gênés, le premier mot français qu’elle apprend est combien, avant que les rapports ne s’enchaînent, très vite, sans un mot, pas même un au revoir. Elle commence en bas de l’échelle, la nuit, et bricole son espace de travail avec un drap accroché aux arbustes dans un chemin creux, invisible de la route. Ses arbres, elle les reconnaît vite aux dizaines de chewing-gums collés dessus, mâchés inlassablement pour tromper la faim et l’ennui, et abandonnés à la hâte dès qu’un client rapplique. Les bancs sont réservés aux filles plus anciennes, Laura passe six heures debout ou adossée à un arbre, à attendre des clients qui ne viennent pas ou peu. Tu te souviens du héron majestueux de Cayalti, capable de rester immobile des heures avant de capturer sa proie ? lui répond Karen quand elle se plaint des heures sans client. Eh bien voilà, nous sommes des hérons majestueux.
Physiquement, elle a changé, le collagène qui bombait ses fesses est descendu dans les genoux et chevilles désormais enflés comme des poteaux. Jocelyne lui dit que, comme beaucoup de filles, elle s’est fait avoir par un charlatan, le produit qu’elle s’est fait injecter à haute dose dans le corps n’est pas du collagène mais de l’huile de turbine d’avion, un ersatz. Certaines collègues ont un œuf de pigeon au-dessus du nez, conséquence d’une opération ratée qui devait leur lisser le front. Dernière arrivée ici, elle se sent déjà vieille, elle voit bien que les clients préfèrent les plus jeunes, dont le corps n’est pas encore marqué par cette vie d’errance.
Il y a si longtemps qu’elle vit sur l’envers du monde. La plupart des gens regardent la télé, font l’amour puis s’endorment dans des draps chauds sans se douter qu’au même moment, sous leurs fenêtres, d’autres s’apprêtent à entrer presque nus dans la nuit froide. Laura voudrait sortir de cette vie souterraine, connaître celle des gens du jour qui se disputent au bureau, avant de se rabibocher au restaurant. Avec son visa périmé, elle ne peut prétendre à un logement social et se contente de partager un souplex avec une collègue colombienne dans l’immeuble où vit Karen. Pour gagner ses papiers, il faudrait qu’elle fasse le ménage la journée, ou des gardes d’enfants. Krystel, sa voisine de trottoir, lui a promis de lui présenter sa patronne du jour. Elle pourrait aussi se « pacser », elle a vite appris ce mot que les filles présentent comme le talisman pour les papiers, mais avec qui ? L’amour, elle le voit dans les films mais il n’a jamais frappé à sa porte. Elle n’y a pas accès. L’amour est pour les riches.
Peu à peu, elle apprivoise le bois, ses codes, sa routine, ses visages devenus familiers. Reconnaît les voitures de flics et détale dans les chemins de terre et les sentiers perdus quand ils rappliquent. Sait d’instinct les clients qu’il faut refuser, ceux qu’il faut amadouer car ils craignent la police qui rôde, les timides. Ses talents de boxeuse lui permettent de se tirer des situations dangereuses et de venir au secours des copines. Au bout de quelques mois, elle devient une figure de l’allée du Pré Catelan, à la fois chaleureuse et protectrice des collègues, intraitable avec les voyeurs et les mauvais payeurs.
Si on travaille dur, l’argent rentre et les nuits sont calmes. Parfois, même, il y a des fous rires, comme le jour où Jocelyne chasse un client qui a laissé son bébé hurlant dans la voiture le temps d’une passe, ou un autre qui lui propose de faire le boulot à sa place et de lui laisser l’argent parce que son rêve, c’est faire la pute.
Les filles se soutiennent et s’entraident. Quand Krystel, depuis dix ans au bois, est visitée par des fantômes d’ancêtres qui lui reprochent ce qu’elle fait, Laura lui répète les paroles du padre de Lima qui la réconfortent : Dieu aime tous ses enfants sans faire de différence, sans conditions, sans jugement. Prostituée, c’est un métier, vous exercez le métier de travailleuses du sexe, mais ce métier ne vous définit pas, il ne vous résume pas, vous êtes avant tout des êtres humains et tous les êtres humains se valent.
Dans la nuit, quelques anges veillent sur elles. Il y a d’abord un prêtre, père Jean-Philippe, qui tous les soirs fait la tournée avec son camping-car. Toujours en soutane, aidé de quelques bénévoles de la paroisse de Boulogne-Billancourt, il accueille les filles qui se réchauffent quelques minutes. Elles entrent sans frapper et se plaignent les rares jours où le petit équipage ne passe pas. Le prêtre prie avec elles, signe leur front figé sous les couches de fond de teint, leur offre une soupe, un café. Sur son van, il a inscrit cette phrase de Bernadette Soubirous à propos de sa rencontre avec la Vierge : « Elle m’a regardée comme une personne. »
Il y a aussi un dénommé Bushman qui vient les saluer tous les soirs. Il vit un peu plus loin dans une cabane, n’arrive jamais les mains vides, toujours avec un petit cadeau, une cigarette, un carré de chocolat, une fleur. Et il y a le peintre argentin qui prend toujours le temps de leur dire quelques mots en espagnol sur la vie du végétal et la couleur du ciel.
En été, quand elles arrivent, elles le croisent parfois qui remballe ses pinceaux au crépuscule, après avoir capturé dans sa toile la fureur du bois. Lui n’est pas un voyeur, c’est un voyant. Il voit dans ce lieu une magie que les filles ignorent, c’est un rêveur disent-elles, mais elles l’apprécient avec son dos voûté, sa blouse, ses pantalons larges couverts de peinture, sa touffe de cheveux hirsute. Lui aussi est une créature de l’envers, qui, de l’obscurité, fait jaillir la beauté des tordus, des hérétiques, des invisibles.
Puis un jour, arrivent les Égyptiens, une petite bande bien décidée à faire de l’allée du Pré Catelan son territoire, sa colonie, son poulailler aux œufs d’or. Beaucoup plus rentable que les petits boulots sur les chantiers de la Défense. Au début, ils traînent, viennent insulter les filles, les traiter de sales pédales, leur balancer des œufs, des tomates ou de l’urine par la vitre de leur voiture. On n’est pas des pédés, répètent-ils sans cesse, comme pour s’en convaincre.
Commence une guerre pour le contrôle de la zone.
La violence monte d’un cran quand ils s’en prennent aux filles directement. Laura parle tous les jours à sa mère, vers midi, et elles récitent ensemble un Je vous salue Marie. Comme toutes les mères du monde, celle-ci se soucie de savoir si son enfant est bien couvert, a mangé correctement et parvient à gagner sa vie. Oui, oui et oui, répond sa fille, mais en réalité elle a peur. Elle continue à sourire, parce que, dans ce métier, si on fait la gueule, pas de clients. Mais l’angoisse lui serre la gorge et ne lâche plus son étreinte.
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