De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 2
2.
Deux semaines plus tôt, le jeudi 16 août, une nuit chaude est tombée sur la canopée du bois de Boulogne. On n’entend plus que le froissement délicat des feuilles soulevées par le vent.
Les coureurs, touristes et amoureux ont déserté les lieux. Piscines, tennis et golf privés se sont barricadés derrière leurs hauts portails sécurisés. Les barques en bois du lac supérieur ont été enchaînées après une journée à promener les enfants. Disparues les familles qui lézardaient quelques heures plus tôt à la terrasse des buvettes et sur les pelouses taillées net. Le peintre argentin qui vient ici tous les jours a ramassé ses pinceaux. Aujourd’hui, il est resté plus tard que d’habitude, profiter de la lumière douce du soir. À vingt-deux heures, il a rejoint sa chambre de la place Parmentier à Neuilly car il sait qu’à ce moment précis le bois se transforme. Quand le soleil a disparu, les filles de joie succèdent aux filles à marier et on ne distingue plus que les tentes de fortune qui abritent les spasmes dans des chemins broussailleux et les camionnettes à passes garées dans les allées. Un bois dangereux éclôt, d’où surgissent tout à coup créatures chimériques et âmes souterraines. En un instant, le bois secret remplace le bois mondain, sans jamais que ces deux mondes se rencontrent. La nuit chasse le jour.
Comme tous les soirs, les quatre cents travailleurs du sexe regagnent leur territoire. Chaque nationalité a le sien. Aux filles de l’Est, l’allée de Longchamp, aux Brésiliennes, celle de la Reine-Marguerite, et aux gays, le parking du restaurant le Chalet des îles.
La petite communauté trans péruvienne a rejoint sa portion de la route du Pré Catelan et guette l’apparition des premiers clients. Arrivées en bus et baskets depuis la porte de Saint-Ouen, où elles habitent, Karen et Laura, les deux inséparables, Jocelyne, la plus ancienne, et Krystel qui voit des fantômes dans les allées, aménagent, comme chaque soir, leur espace de travail, un paravent de tissu tendu entre deux hêtres, ou l’arrière d’une voiture louée à une collègue du jour, sièges baissés, vitres occultées et bâtons d’encens allumés. Puis elles se maquillent, se parfument et enfilent leur tenue de scène. Instants précieux, minutes calmes avant la fureur de la nuit.
À cet endroit, il n’y a aucun éclairage, l’allée est plongée dans l’obscurité. Alors les filles ont installé de petites loupiotes qui éclairent leurs refuges. Ce soir-là, elles sont éteintes, signe qu’elles sont toutes occupées.
Soudain, un cri retentit dans la nuit. Todas, todas. Un cri de ralliement qu’elles connaissent bien : l’une d’elles est en danger. Sur-le-champ, elles abandonnent leur client et, munies de lampes torches, cherchent d’où vient le cri.
Tout à coup, une détonation, puis une autre. Elles se jettent à terre dans les fourrés. Au total, six coups de feu, puis des portes claquent, un moteur vrombit et des pneus crissent. Une collègue, restée dans sa camionnette, prend en chasse la voiture, en vain. Les filles se relèvent et se comptent : Laura manque à l’appel. Elles se dispersent pour la retrouver quand le hurlement de Krystel déchire la nuit. « Ils l’ont tuée, ils ont tué Laura. » À terre, la jeune femme, nue, allongée sur le dos, semble transpirer du sang. Elle agonise.
À ses pieds, une douille d’arme à feu, une bombe lacrymogène et une matraque télescopique dépliée.
Les pompiers, arrivés sur place vingt minutes plus tard, tentent de la réanimer. En vain. Le légiste conclura à une mort liée à une « plaie thoracique par projectile d’arme à feu, dont la trajectoire a été immédiatement déviée par un relief osseux entraînant une inondation hémorragique massive dans les poumons ». La balle a rebondi sur la clavicule puis perforé le poumon. La jeune femme est morte noyée dans son propre sang.
Elle avait trente-six ans, un an de plus que l’espérance de vie d’une femme trans au Pérou. Douze mois de vie conquis grâce à l’émigration vers l’Eldorado, la France, avec le rêve de gagner assez d’argent pour offrir un terrain et une maison à sa mère restée au pays, et la certitude que le pire était derrière elle. Trois cent soixante-cinq jours de répit avant de tomber, sous les balles et les lames, dans une allée sombre du bois de Boulogne.
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