De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 3
3.
Trois mois plus tôt
Au début de cet été-là, j’étais encore le roi de la fête. Le bonheur m’avait été donné à la naissance, sans effort, et je n’imaginais pas qu’un jour il s’éloignerait.
Je m’appelle Alexandre Vladi. Quand on me demande quel est mon métier, je réponds avocat d’affaires, parce que c’est la formation que j’ai reçue, mais je n’exerce en réalité que pour un seul et unique client : moi-même.
Être le fils du baron Pierre Vladi et petit-fils du grand Horace Vladi, descendant direct du patriarche Joseph Vladi, parti de rien dans un shtetl de l’Empire russe, est plus qu’un métier. C’est l’engagement d’une vie entière. Et une « vie entière » ne nous est pas toujours donnée. J’aime à rappeler que, dans la famille, on peut se vanter d’avoir été persécutés à la fois par les communistes et par les nazis. Et d’abord par de bons orthodoxes, mais ne compliquons pas tout.
Les Vladi ont tout connu. D’abord l’ascension sociale au e XIXsiècle, la réussite flamboyante dans la banque, l’assurance, et même la construction des chemins de fer, le tourbillon de la vie mondaine entre Saint-Pétersbourg et Paris.
Puis le tragique. D’abord les pogroms sous Alexandre III et Nicolas II, ensuite la révolution bolchevique et l’exil à Paris. Vingt ans après, nouveau départ tous azimuts vers Londres, New York, l’Argentine, pour échapper à l’occupation allemande. Certains membres de la famille n’ont pas voulu ou réussi à fuir à temps et beaucoup ont disparu. Des vivants, il en reste, disséminés entre l’Europe et les États-Unis, que j’ai cessé de compter tellement ils sont nombreux. Petit, le soir, dans mon lit, je comptais les Vladi, pas les moutons. Je suis issu d’une famille de migrants en somme, je me souviens que mes parents avaient toujours une valise prête au cas où, on ne sait jamais, disait mon père.
De la période faste reste un somptueux immeuble parisien des années trente, avenue du Maréchal-Maunoury, face au bois de Boulogne, réquisitionné et pillé par les Allemands en 1940 puis rendu aux Vladi survivants à la Libération, à la fois symbole éclatant de la splendeur familiale et témoignage de ses misères. J’ai la chance d’y habiter avec ma femme Bénédicte et mon fils Sacha.
Depuis la mort de mon père, j’assume le rôle de patriarche du clan et régente les affaires des multiples branches de la dynastie réunies au sein d’un trust. Et, selon une tradition bientôt séculaire, c’est à un Vladi qu’échoit l’organisation des plus belles fêtes du XVI arrondissement, où e se pressent tous les rejetons de l’élite parisienne. Je n’ai aucun mérite, mon grand-père et mon père m’ont préparé à ce rôle, je l’assume et ne laisserais personne l’occuper à ma place. Un métier, vous dis-je.
Mais je n’avais pas prévu que ma demeure devienne le quartier général de la résistance à une invasion barbare.
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