De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 4
4.
Tout commence début juin 2018, quand mes voisins me supplient de rentrer toutes affaires cessantes d’un long week-end dans le Perche. J’ai omis de préciser que je règne également sur le pâté de maisons et d’immeubles du quartier dit du bois de Boulogne, par tout un ensemble de règles non écrites mais communément admises. C’est à moi que revient le maintien de l’ordre, du calme et de la tranquillité. Ici, on n’appelle pas la police ou le syndic. Ceux qui s’aventurent à organiser des fêtes bruyantes sur leur terrasse ou à enfumer les balcons en grillant des côtelettes dans leur jardin ne tardent pas à recevoir la longue enveloppe portant les armoiries de la famille et contenant les arguments propres à les dissuader de recommencer.
Mais jamais on ne m’avait demandé de rentrer de la campagne « compte tenu de l’urgence de la situation ». L’urgence, c’est l’inauguration d’un centre d’hébergement pour sans-abri en bas de chez moi. Un petit matin de janvier a surgi sous mes fenêtres une palissade blanche entourant le chantier de construction d’immeubles modulables en bois, destinés à accueillir « deux cents personnes isolées ou en famille avec des difficultés sociales importantes, orientées par le Samu social ».
Constatant que le XVI ne compte que dix-huit places d’hébergement e
d’urgence contre plus de mille dans d’autres arrondissements, la mairie, bien décidée à remédier à cette injustice, a préempté une friche à la lisière du bois de Boulogne.
Un projet qui a transformé le quartier en forteresse assiégée, et cela bien au-delà de mes ouailles : quarante mille riverains ont signé une pétition contre l’installation de ces nouveaux voisins. Les plus motivés tractent sur les marchés avec des banderoles « TERRITOIRE OCCUPÉ », « RÉSISTANCE », « NON AU SANGATTE DANS LE XVI » et collent des affiches sur les arbres. Avec quel objectif ? e
Intimider les associations d’aide au logement ? Attirer l’attention des médias ? Je ne l’ai jamais bien su, mais tel le général de Gaulle à son balcon d’Alger devant la foule adorante des pieds-noirs, à chaque réunion de riverains, je lève les bras et clame à tout mon pâté de maisons « je vous ai compris ».
Vendredi dernier, alors que je faisais route plein ouest, la présentation du projet dans une salle de l’université Paris-Dauphine a tourné à l’émeute. Au point que la police a dû exfiltrer par une porte dérobée son directeur, la représentante de la mairie et l’architecte, venus tenter d’expliquer le pourquoi du comment et surtout le ici et maintenant. Sur la scène du grand amphithéâtre, cibles de projectiles et d’insultes, ils ont vite renoncé devant un public chauffé à blanc, hurlant son hostilité, son indignation, son émotion, et, ma foi, sa trouille, face à cette provocation de la mairie socialiste. Patrick, mon meilleur ami en plus d’être un excellent avocat, m’a tout raconté, et la lecture du Figaro m’a confirmé le récit.
Me voici donc de retour ce dimanche soir. Ma femme Bénédicte organise chez nous une réunion de crise pour partager les derniers développements de l’affaire. Elle m’avait promis de faire simple, « une petite dînette, l’heure est grave, on n’est pas là pour festoyer », elle a quand même sorti nappes en lin brodé, cristal de Bohême et porcelaine de Saxe. Résister, oui, mais pas dans de la vaisselle en carton.
Les voisins commencent à arriver sur la terrasse panoramique de l’immeuble qui offre une vue spectaculaire sur l’immensité du bois. À l’est, la tour Eiffel semble à portée de bras, au nord, les lumières de la Défense jaillissent d’un tapis de verdure. Je salue l’antique Lucien Grandpierre, dit le colonel, ancien PDG du Loto qui habite juste derrière, boulevard Suchet, et préside entre deux tremblements, l’Association des riverains du bois de Boulogne dont mon épouse est trésorière. Sébastien Chiche, animateur de télévision pour ménagères, locataire d’un appartement dans l’immeuble d’à côté, me tape dans le dos comme s’il visitait son cousin de campagne. De vieilles dames apprêtées se rapprochent du buffet. « Tiens v’là les ch’veux bleus », se moque mon fils Sacha quand il croise ces voisines sans âge aux reflets céruléens provoqués par les excès de teinture blanche.
Patrick, flanqué de sa nouvelle compagne Maya, salue la bande d’octogénaires, qui voient en lui le sauveur qui va les tirer de ce mauvais pas. À ma demande, il a pris en main la défense des riverains contre le projet et multiplie les recours depuis des mois pour arrêter – ou au moins ralentir m’a-t-il avoué – la construction des bâtiments. À l’oreille, il me chuchote que les nouvelles sont mauvaises.
Ce soir, les invités n’ont d’yeux que pour cette palissade de chantier intercalée entre l’immeuble et le bois, comme si de derrière ces planches allait déferler une horde assoiffée de sang, de numéraire et de bijoux. J’entends le colonel hurler à l’oreille de sa voisine que depuis la guerre, il a enduré la construction du périphérique, de l’université Dauphine et d’une piscine municipale. Mais un foyer pour SDF, c’est la timbale ! Il y aura des assassinats, des viols, des incendies. L’échauffourée de vendredi n’était qu’un avertissement, une répétition. S’ils veulent la guerre, ils l’auront, dit-il en pointant du doigt la palissade.
— J’y étais à Dauphine, j’ai lancé ma bouteille de Badoit sur la conasse de la mairie, elle a dû reculer, lance une autre, en sirotant son Spritz. On veut emmerder le bourgeois, eh bien, il va montrer de quel bois il se chauffe, le bourgeois.
Une profonde envie d’être ailleurs m’envahit quand j’entends le filet de voix à peine audible de la bonne philippine résonner dans mon dos.
— Mister, your guests are waiting, Madam said you should speak, dit-elle le nez sur ses chaussures, avant de s’éclipser comme une ombre.
À la recherche d’un sursaut de courage, je regarde mon fils Sacha, tout juste de retour d’un stage humanitaire en Inde. À 19 ans, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, le jeune homme papillonne entre les convives flattés que le regard de cet être solaire à l’insolente jeunesse se pose sur eux. J’observe ce grand oiseau moqueur piquer des canapés au foie gras, ses préférés, avant de disparaître Dieu sait où.
Je vide d’une traite ma deuxième flûte puis fais tinter le cristal :
— Chers amis, merci de votre présence. L’heure est grave, mais heureusement, le colonel, notre cher président, veille au grain et nous a immédiatement alertés. Je vais être franc, la mobilisation de tous n’a servi à rien. Le bâtiment est prêt et on parle d’une inauguration imminente.
Un brouhaha horrifié monte de l’assemblée, que je couvre tant bien que mal en haussant la voix :
— Je cède la parole à Patrick Golfino, notre avocat, notre meilleur soldat dans cette bataille.
Patrick s’avance vers l’assemblée, non sans m’avoir jeté un regard plein de flèches.
— Eh bien, Mesdames, Messieurs, vous me connaissez, je suis un battant, un têtu, je mords le jarret et ne le lâche pas. Votre insurrection de vendredi a dépassé toutes mes espérances, bravo pour ce coup de force qui a eu les honneurs de la presse. Mais je dois vous avouer que la situation n’est pas favorable. Tous nos recours ont été rejetés.
Nouvelle clameur de protestation. Le colonel se met à hurler :
— Vous vous fichez de nous ? La mairie installe des bâtiments dans une forêt classée, des habitations en bordure du poumon de la ville. Le tribunal ne peut pas laisser passer ça !
— Argument rejeté par la cour. Ce sont des cubes en bois, entièrement démontables, cachés par la végétation, qui n’auront selon elle aucun impact sur l’environnement, répond Patrick d’une voix qui se veut complice, avant de descendre son verre de whisky.
Un frisson de stupeur traverse les convives.
— Et la sécurité ? renchérit Sébastien Chiche, l’animateur télé. On vit déjà dans un quartier où les trafiquants et les proxénètes sont rois, si tu ajoutes les sans-abri, tu imagines le bordel dans le quartier ?
— Les juges ont balayé l’argument. Rien ne permet de penser que les résidents seront violents, on ne condamne pas les gens sur des préjugés, continue Patrick, de plus en plus mielleux.
Dans ses yeux, je lis qu’il se demande de quel droit ce guignol de la TNT ose le tutoyer.
Grandpierre se lance alors dans une longue tirade sur le prix de l’immobilier du quartier qui aurait baissé de trente pour cent depuis l’annonce de la création du centre et hurle :
— Nos biens ne valent plus rien, la mairie nous spolie, qu’en est-il de nos demandes d’indemnisation ?
Patrick, imperturbable, répond :
— Vous avez entendu comme moi l’adjointe au maire vendredi dernier. Sur quatre mille places d’hébergement d’urgence dans Paris, moins d’une vingtaine se trouvent dans le XVI . La mairie est en croisade e contre nous au nom de la solidarité, elle veut nous punir, vous m’en voyez navré.
— Foutaises ! hurle Grandpierre, une coupe de mon Cristal Roederer à la main. On paie déjà la moitié des impôts de Paris, elle est là, la solidarité !
Mme de La Renardière, la plus âgée et aussi la plus riche de l’assemblée, se redresse à l’aide de sa canne et, d’une voix lente mais assurée, les yeux fermés, lance :
— Ne craignez rien les amis, le XVI arrondissement est une jungle, e avez-vous déjà vu les faibles écraser les forts dans la jungle ?
La doyenne se rassoit difficilement dans un silence de chambre mortuaire. Son mari, Hubert Gallaud de La Renardière, déplie son grand corps raide et enchaîne :
— Comment peut-on installer ces pauvres gens dans un quartier où la baguette coûte deux euros ? La maire veut les aider, elle va les stigmatiser encore davantage, leur mettre des rêves inaccessibles plein les yeux.
Rumeur d’approbation. Une des cheveux bleus, encouragée par le champagne, se lance :
— C’est quand même révoltant de loger des familles avec enfants juste à côté du périphérique, dans ce nuage de fumée toxique. Les voitures roulent vite à cet endroit, vous imaginez le risque de laisser des enfants jouer au foot à proximité ? Je me demande bien ce qu’ils ont dans le crâne, la maire de Paris et toute sa clique d’incompétents. Entendons-nous bien, les amis, je n’ai rien contre ces gens, bien sûr on a un devoir d’accueil envers eux, et je suis une femme de devoir vous le savez, mais pourquoi en bas de chez nous ? Le bois est grand !
Accoudé à un muret de la terrasse, je remarque que le sourcil gauche de ma femme, plus haut que le droit, n’obéit pas aux mouvements de son visage. Je me force à ne pas regarder Maya, mais c’est comme tenter d’éviter la lune par une nuit d’été.
Avant l’arrivée de Maya dans sa vie, Patrick et moi avions suivi des trajectoires parallèles : dépucelés à seize ans, séducteurs compulsifs à vingt, mariés et pères de famille heureux à trente, mariés et pères de famille malheureux à quarante, luttant contre la calvitie et l’embonpoint à l’approche de la cinquantaine. Des années d’amitié rassurantes, sans surprise, rythmées par les mariages de notre bande du lycée Franklin, puis les naissances et de plus en plus les divorces et les enterrements. Un jour de printemps, nos trajectoires ont divergé, quand Patrick a quitté sans crier gare sa femme pour Maya, romancière de vingt ans sa cadette, que Bénédicte avait immédiatement qualifiée de vulgaire. Vulgaire, peut-être, mais excitante songeais-je en écoutant les convives vociférer que « Paris n’est plus Paris mais une ville poubelle et que la maire de Paris, cette communiste, souhaite l’exode des plus riches. » Maya ne me plaisait pas vraiment, trop voyante, mais elle m’attirait. Le genre de fille qu’on ne présente pas à sa mère. Lors de notre première rencontre, elle m’avait en même temps décoché un sourire enjôleur et broyé la main. « Je m’appelle Maya, voile d’illusion en sanskrit », avait-elle précisé. À ce moment, ma seule certitude avait été que ses seins, eux, n’étaient pas une illusion. Ils étaient prodigieux. J’enviais l’audace et la liberté de mon ami.
Patrick me sort de mes divagations mammaires en se plantant devant moi.
— Alexandre, tu as quelque chose à ajouter ?
Envie de fuir. Je n’en peux plus de ce sujet. J’aime régner sur mon royaume en temps de paix, mais tout ce désordre pour quelques malheureux logés dans des cubes en bois plantés dans la verdure me dérange. À dire vrai, je déteste ce rôle de chien de garde qu’on me fait jouer. Chez les Vladi, il y a depuis toujours une tradition d’aide et de générosité à l’égard des plus démunis. Je sais que j’ai beaucoup reçu, et je veille à rendre un peu. Je paie mes impôts sans trop gruger, donne aux associations, finance des soupes populaires, organise chaque année le gala de la Fondation Vladi au Pré Catelan pour financer les études de jeunes de banlieue.
Résigné, je finis par reprendre la parole :
— Chers amis, vous le savez, je suis né dans cet immeuble, comme ma sœur, comme mon père. Ce quartier, pour moi, c’est bien plus qu’un lieu de vie, c’est l’âme de ma famille, l’histoire de mon pays. Je me battrai jusqu’au bout pour empêcher ce saccage. Nous allons déposer de nouveaux recours contre cette folie, vous avez ma parole.
Sous un tonnerre de bravos, je cherche mon fils des yeux, besoin d’une présence aimante après cette épreuve. Mais aucune trace de Sacha. Patrick m’entraîne vers le buffet et me glisse :
— Bien jolies tes promesses, mais l’inauguration est dans trois jours.
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