De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 26
26.
La deuxième semaine commencent les auditions des Égyptiens, qui se rejettent la faute avec des scénarios plus rocambolesques les uns que les autres, si bien que plus la fin du procès approche, moins on comprend l’enchaînement des événements et encore moins qui a porté le coup fatal. À la barre, les terreurs du bois se révèlent décevantes, ils n’ont rien fait rien vu rien entendu, se trouvaient là « par hasard » ou « à la demande d’un ami ».
Ce qui me frappe, c’est la similarité de leurs parcours. Enfance pauvre en Égypte, souvent dès six ans sur les chantiers, puis le départ vers la Libye et la traversée de la Méditerranée avec le rêve d’une vie meilleure. Les barques prévues pour cinquante où l’on embarque à deux cents, le chavirage, les cadavres qui flottent, la fin de la traversée à la nage jusqu’à la Sicile. Et enfin, l’arrivée à Paris, porte de la Chapelle, dans la petite communauté des Égyptiens. Les petits boulots au noir qui s’enchaînent, les soirées dans un bar à chicha à regarder le foot et jouer aux jeux vidéo, jusqu’à la découverte du bois, corne d’abondance où ils commencent à voler, c’est facile et ça rapporte, puis à racketter, encore plus lucratif.
La dernière semaine, arrive le moment le plus attendu du procès, la déposition d’El Nano. Le cerveau du clan se tient debout, chemise blanche un peu ouverte, face à la cour. Il parle vite, sans hausser le ton, et accompagne ses paroles de gestes jusqu’à mimer certaines scènes. Il déclare :
— Je suis triste pour la victime et je souhaite exprimer mes condoléances à sa famille, aux avocats des parties civiles et à toutes les personnes ici présentes. Je suis un voleur. J’allais dans les bois pour voler les clients des prostituées.
Il charge un de ses complices :
— Le soir du meurtre, Mohamed m’appelle, me dit qu’il veut régler cette histoire, on se retrouve au bar à chicha où il passe son temps. On était censés aller au bois pour faire peur aux gardes du corps et rien d’autre. Mohamed tenait le pistolet, moi la matraque. Quand la victime a vu que nous étions nombreux, elle a crié. Elle avait une bouteille en verre qu’elle a cassée. Avec la matraque je l’ai touchée au niveau de la jambe. Pardon, excusez-moi. Paix à son âme. Une personne noire est apparue avec une lampe torche. Je voulais lui faire peur, je l’ai poursuivie. Puis j’ai entendu des tirs et des cris. Je n’ai pas vu le corps de la victime, le tireur était derrière moi. Je me suis retourné et j’ai vu qu’il pleuvait des coups sur la victime. Mohamed a crié « Courez tous, il y a la police ».
Le Nain marque une très courte pause et déclare : « Je suis un sale voleur. » Il se met à pleurer. Sa voix se fait plus grave, se brise, ses paroles sont accompagnées d’une longue plainte larmoyante. Durant toute la déposition, les accusés regardent devant eux ou baissent la tête. Mohamed, lui, s’est tourné, il fixe El Nano d’un air impassible en le massacrant du regard.
La présidente rappelle au Nain qu’il est décrit comme le plus violent, le plus méchant selon les témoignages des prostituées.
Elle cite les témoignages des filles, les violences, les vols, les viols :
— L’une d’elles, Maria, vous l’avez violée avec un couteau sous la gorge.
— Je vole, je peux menacer verbalement. Mais vous croyez vraiment que je violerais un homme !? En plus, on dit que je suis riche, si je voulais une prostituée je pouvais la payer. J’ai commis des vols. Mais j’ai été gentil avec les prostituées. Je leur donnais des cigarettes.
La présidente lit des interceptions téléphoniques avec une certaine Linda, sa petite amie, et avec sa mère :
— Le 4 septembre 2018, avec votre mère vous parlez beaucoup d’argent, d’acheter un terrain à bâtir, une robe de mariage.
— Oui, mes parents étaient très heureux de recevoir des cadeaux de ma part.
Il revient sur son parcours, celui d’un ouvrier consciencieux.
— Je suis en France depuis onze ans, je travaille dans le bâtiment. Je n’ai commencé à voler qu’il y a deux ans, pas plus.
La présidente lit de nouvelles écoutes téléphoniques :
— Par Allah le Majestueux, lui, je vais le mettre en morceaux. Lui, je vais lui ouvrir le crâne en deux.
Commentaire du Nain :
— C’est une façon de parler.
Je suis frappé par l’intelligence d’Ibrahim, le vrai nom du Nain, et par son sens de la formule. À la juge qui lui rappelle qu’il est désigné comme faisant régner la terreur sur son petit carré au bois de Boulogne, il répond : « Je ne suis pas propriétaire de terrain en France. »
Puis il conclut : « Aux filles, je leur souhaite du courage car elles galèrent, comme moi. Je ne cherche pas les problèmes, ce sont les problèmes qui viennent à moi. Si je suis celui qui a commis ce crime, je vous demande de me tuer tout de suite. »
L’avocat du Nain, dans sa plaidoirie, parlera longtemps du choc de deux misères venues des antipodes, mettant les bourreaux et les victimes dans le même grand sac de la pauvreté et de ses ravages sur les individus, qui poussent à quitter ses parents très jeune, à fuir son pays, à voler ou à se prostituer pour survivre. Laura et son meurtrier appartiennent à la même humanité souffrante, nous dit l’avocat. Que peuvent donc comprendre ceux qui les jugent de leurs parcours et de leurs vies ?
Je songe que la même humanité souffrante peut produire le meilleur et le pire. Je regarde Ibrahim puis les filles, me demande d’où vient le mal, pourquoi, avec des parcours similaires, certains sont dans le box des accusés encadrés par des policiers, d’autres libres sur le banc des parties civiles. Est-ce que certains d’entre nous sont porteurs d’un gène pathologique dès le départ ou sont frappés aléatoirement au cours de leur vie ? Sommes-nous tous des porteurs sains, que la vie va faire basculer d’un côté ou de l’autre ?
Les deux principaux suspects, El Nano et Mohamed, sont condamnés à vingt et vingt-deux ans de prison pour « meurtre en bande organisée ». Quatre autres sont condamnés à cinq ans dont deux avec sursis et sortent libres, après deux années de préventive. Le dernier écope de six ans pour violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, compte tenu de la préventive, il sort bientôt.
Les amies de Laura, qui attendaient « la vérité » et « des réponses », sont déçues. On ne saura jamais qui a tiré.
Pendant ce procès, je comprends que la justice n’est pas faite pour qu’éclate la vérité. Elle se réunit un jour, deux jours, trois semaines, entend les témoins, les accusés, les experts, les enquêteurs, écoute les plaidoiries des avocats de la victime, de l’avocat général, celles de la défense, qui se succèdent selon une chorégraphie très prévisible, puis la cour se retire, délibère et rend une décision convenable, balancée, prononce une sanction humaine, qui à la fois rassure l’opinion, apaise les parties civiles et tient compte de la surpopulation carcérale.
Le travail de la justice s’arrête là, elle ne répare pas, ne dit pas la vérité, n’apporte pas de réponse, ne sonne pas la fin. Elle fait ce qu’elle peut. On ne saura jamais ce qui s’est passé cette nuit-là. Seuls deux hommes connaissent la vérité et ils l’ont emportée avec eux dans leur cellule. Deux hommes et les hêtres de la route du Pré Catelan.
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