De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 5 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 5

5.

 

Tandis qu’une fois les plateaux de petits fours vidés, les voisins du quartier regagnent leurs appartements, Laura commence sa nuit de travail et enchaîne les clients à quelques centaines de mètres de là. Vers six heures du matin, elle quitte sa tente bricolée avec un drap rouge noué autour de trois troncs d’arbre. Jean et tennis enfilés, elle rejoint à pied son amie Karen, postée un peu plus loin dans une clairière. Elle soupire : la recette de la nuit, à peine quatre-vingts euros, ne lui permettra pas d’envoyer de l’argent à sa mère.

Les clients sont de moins en moins nombreux. Depuis la loi sur la prostitution d’avril 2016, ils peuvent être condamnés à une amende en cas de contrôle, et préfèrent désormais les chambres d’hôtel, plus discrètes. Les filles du trottoir, en manque de travail, acceptent des tarifs beaucoup plus bas. Surtout, la peur ne les quitte plus : les clients exigent des lieux isolés, à l’abri de la police, les forçant à s’enfoncer toujours davantage dans le bois, sur des chemins sans éclairage, à la merci d’un voleur ou d’un violeur.

Alors qu’elle marche dans l’allée d’un pas rapide, elle se trouve tout à coup nez à nez avec un petit homme qu’elle connaît bien, El Nano, venu ce soir avec du renfort. Depuis quelques mois, à la tête d’un groupe de jeunes Égyptiens ultra-violent, le Nain écume le bois. La technique du gang est simple : les clients abandonnent, le temps d’une passe, leur véhicule, dépouillé en quelques minutes. Les victimes se savent dans l’illégalité et ne portent jamais plainte. Mais parfois, les clients se vengent en tabassant les filles, qu’ils croient complices des voleurs. Quand elles ont compris le manège des Égyptiens et prévenu les clients de ne rien laisser traîner dans leur voiture, la violence est montée d’un cran et le gang s’en prend désormais directement à elles. Certaines acceptent les passes gratuites pour échapper au racket. Laura, elle, résiste et affronte les voleurs. Mais ce soir, elle voit la lame d’un couteau briller dans la nuit. Le complice du Nain sort un cutter, et, d’un geste du pouce, menace de lui trancher la gorge. Seule face à deux hommes armés, elle ne peut rien, leur abandonne la recette de la soirée, serre les poings et ravale ses larmes.

Cette fois, elle dénoncera ses agresseurs à la police. Karen, arrivée du Pérou un an avant elle et qui parle mieux le français qu’elle, l’aidera. Mais Karen ne veut pas se rendre au commissariat. Depuis son adolescence à Lima, elle sait de quoi la police est capable à l’égard des trannies, comme on les appelle là-bas. D’ailleurs, certains de ses clients sont des flics qui viennent en civil et ne paient jamais. Elle leur a déjà parlé des gangs qui s’attaquent à elles, mais ils ont toujours mieux à faire. Pire, quand ils n’ont pas leur quota de contraventions, ils reviennent leur infliger une amende pour stationnement illégal ou racolage. Mais Laura insiste, si elles ne parlent pas, le sang va couler alors les deux amies marchent jusqu’au commissariat du XVI . e

Dans le hall, Karen, épuisée après sa nuit de travail, dort sur les genoux de son amie, qui rumine encore sa colère d’avoir lâché cet argent si durement gagné. Après une heure qui pèse une éternité, un policier les reçoit enfin dans son bureau.

— Bonjour Messieurs, dit-il en appuyant sur ce dernier mot.

Il regarde leur carte de séjour périmée depuis longtemps et leur demande de décliner leur identité.

— Tu dis que tu t’appelles Karen, mais y a marqué Oscar Da Silva. C’est Karen ou Oscar ? lance le policier goguenard sans les regarder.

Laura ne parle pas bien français, mais elle comprend la question. D’instinct, elle n’aime pas le sourire de cet homme qui lui rappelle celui de la police péruvienne. Un sourire qui précède les coups et les humiliations. Le sourire du diable.

Le policier parle à sa copine de manière autoritaire, semble la réprimander. Ce ton aussi, elle le connaît bien. À un moment, Karen, les yeux apeurés, se tourne vers elle.

— Il dit que tu dois sortir. Il va prendre mon témoignage et, s’il a des questions, il te les posera après. Attends-moi dans le couloir.

Laura fait non de la tête. Elle sait qu’il ne faut jamais être seule avec des policiers.

— Je reste, dit-elle.

— Tu sors ou vous dégagez toutes les deux, hurle le flic.

— Todo bien todo bien, lance Karen à son amie, signe qu’elle n’est pas en danger et va se débrouiller avec le flic.

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