De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 10
10.
Banni de l’école et des plantations, le petit Luis a néanmoins le droit de sortir, dans la journée, quand tout le village travaille aux champs. Il flâne à la pulperia, qui vend tabac, fruits, légumes et ustensiles en tout genre. Ensuite, il marche jusqu’au lac entouré de dunes de roches. Un lac bleu cyan bordé au nord par un sol sablonneux, au sud par une abondante végétation. Une fois descendues les marches très raides, c’est un endroit tranquille, où personne ne vient jamais, paradis des papillons et des oiseaux multicolores. Le garçon s’allonge à l’ombre des flamboyants, et, bercé par le murmure de l’eau, contemple les hibiscus en fleur, les manguiers, les papayers qui montent au ciel comme des échelles et qu’il aimerait tant escalader. Le monde est-il plus beau quand on le voit d’en haut ? Souvent, il pense à la mort. Il n’y a aucune autre solution à son problème. Sa disparition libérerait sa mère du fardeau de sa naissance. Il pourrait veiller sur elle de là-haut, comme les colibris géants au sommet des bougainvilliers protègent l’équilibre de la lagune.
Adolescent, il parvient à gagner un peu de sous comme employé de la tenancière de l’épicerie du village, qui le connaît depuis l’enfance. Il défait les cartons, range la marchandise, chasse les araignées, garde la boutique quand la vieille femme est en ville.
Un jour d’ennui ordinaire, il aperçoit une silhouette près du lac, assoupie sous un manguier, à l’ombre du soleil qui cogne fort. Il s’approche, et un visage lui sourit. Le visage d’un beau jeune homme qui lui dit s’appeler Karen. De cinq ans son aînée, Karen est, comme lui, une fille prisonnière d’un corps de garçon, rejetée de tous, qui survit en volant des mangues et des papayes. Immédiatement, les deux se reconnaissent. Karen met des mots sur ce que Luis ressent mais n’arrive pas à nommer. « Tu n’es pas malade, tu es différente c’est tout. Tu n’as pas à avoir honte. »
Quelques jours après cette rencontre, à quatorze ans, Luis se rebaptise Laura et, bientôt, les deux amies décident de ne jamais se séparer. À la vie à la mort.
Karen lui parle des oiseaux de la lagune qu’elle sait tous nommer, et, cachées dans les branchages, elles assistent en silence à la parade des flamants roses et à la méditation du héron majestueux, immobile, attendant sa proie. Parfois, le grand condor descend des montagnes.
D’après Karen, l’existence des oiseaux et le reflet du ciel dans la lagune sont les preuves de la beauté du monde. Peut-être que, par-delà les montagnes, la vie est différente. Elle parle de Lima, la capitale, où les gens comme eux sont plus nombreux et mieux acceptés. « Là-bas, nos vies compteront autant que celles des autres, là-bas on ne sera plus seules. » Rapidement, le rêve de Karen devient celui de Laura. Les deux amies économisent centime après centime en vue d’acheter les billets pour le paradis.
À seize ans, avec quelques soles en poche, Laura quitte pour la première fois ses parents et son village pour une ville effrayante et tentaculaire, peuplée de huit millions d’inconnus.
Le car les laisse sur la grande promenade de Miraflores, où elles découvrent émerveillées le murmure de l’océan, les cris des mouettes, le ciel tacheté de voiles de parapentes multicolores. Enivrées de vent et de liberté, elles déambulent le long des cafés et des petites maisons aux façades colorées et jardins fleuris. Ici, une autre vie semble possible.
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