De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 6
6.
Laura est née Luis dans le village de Cayalti, sur la côte nord du Pérou. Ses parents travaillent dans un champ de canne à sucre, pour le compte d’un grand complexe agro-industriel qui déduit de leur paie déjà misérable un loyer exorbitant pour leur cahute de deux pièces faite de planches et de torchis. Ils ne possèdent rien à part quelques poules déambulant dans la petite cour derrière la maison.
Quand Luis naît, sa mère Teresa exulte : un garçon ! Le premier après deux filles, un bébé aux yeux noirs si perçants que la jeune femme a le sentiment qu’il a déjà eu plusieurs vies. Elle adore son fils, le trimballe avec elle au champ et à l’épicerie, noué à califourchon sur son dos, comme un bébé gorille. À la différence de ses deux sœurs délurées, pressées de découvrir le monde, le garçon, sage, silencieux, semble habiter sa propre planète. Un bébé tellement calme la journée qu’on l’oublie parfois. En revanche, les couchers sont difficiles, on l’appelle le chewing-gum car il refuse de quitter les bras de sa mère, elle le berce des heures durant avec une comptine de son enfance :
Enfin le printemps
On chante on chante dans les champs
Les arbres fleurissent
De nulle part les oiseaux surgissent
Le soleil accourt
Tout est amour
Le printemps est arrivé
Vêtu de fleurs
Et je voudrais
M’habiller de mille couleurs
Avec les années, le petit garçon se referme de plus en plus sur lui-même, reste allongé sur son lit à rêver tout seul plutôt que de traîner avec les enfants du coin. Ses nuits sont peuplées de cauchemars. Il ne veut jouer qu’avec ses sœurs, s’amuse à se coiffer et à s’habiller comme elles et, l’air de rien, épie leurs conversations. Le soir de ses dix ans, il fond en larmes au moment du dîner et sa mère, perdant patience, lui dit qu’elle n’en peut plus de son cinéma. Les yeux dans son assiette, il prononce cette phrase à voix basse qui sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel rouge de Cayalti :
— C’est parce que je suis une fille.
Teresa comprend et prend peur. Elle connaît le sort qu’au Pérou on réserve à ce genre d’enfant. À cette époque, le pays est déchiré par la guerre civile qui oppose les forces armées péruviennes aux guérillas communistes du Sentier Lumineux et du mouvement révolutionnaire Tupac Amaru. Les deux camps ennemis ont en commun une haine farouche des homosexuels et des trans, accusés de propager le VIH dans le pays. Ils les kidnappent, les torturent et les exécutent, fiers de nettoyer la société de ses indésirables. Il n’est pas rare de voir des cadavres flotter dans la rivière, ou abandonnés dans les cimetières avec, dans leurs mains, inscrite sur une feuille de papier, la mention « c’est ainsi que meurent les pédés ». Teresa a entendu parler du massacre de Tarapoto, qui a vu l’arrestation par le mouvement Tupac de huit hommes choisis au hasard dans un bar gay clandestin, traînés dans la rue, et abattus sous les yeux de la population.
La première fois qu’elle voit son fils habillé en fille avec les vieux vêtements de ses sœurs, elle implore les saints, lui interdit de s’habiller ainsi et lui coupe les cheveux. En cachette de son mari et de ses voisines, elle se rend plusieurs fois chez la sorcière du village, la Santera, qui vend amulettes et remèdes ancestraux à base d’herbes. La vieille femme administre au garçon des potions, et il repart avec une petite médaille de la Vierge autour du cou.
Mais les choses se dégradent. À l’école, le garçon, jugé efféminé, est moqué par les élèves et rejeté par les profs. Maigre comme un coucou, harcelé par les autres enfants qui lui jettent des pierres, il revient régulièrement le visage en sang.
Teresa finit par tout dire à Pedro, son mari, qui s’effondre à genoux devant la statue de la Vierge, comme frappé par la foudre. Le diable s’est introduit dans leur maison, lui dit-il en tremblant, il faut partir avant qu’un malheur encore plus grand ne s’abatte sur eux. Elle hausse les épaules, lui répond d’arrêter ses balivernes, les paroles de Luis sont des enfantillages, une lubie qui passera avec le temps.
Désormais, tous les dimanches, Pedro emmène son fils jouer au foot. Luis déteste le foot, les heures passées sur le banc comme tous ceux qui ne courent pas assez vite, les hurlements de l’entraîneur, les douches communes obligatoires après le match.
Un jour, sa mère revient du village les cheveux coupés à ras et un grand sourire sur le visage. Grâce à la vente de sa tignasse, elle est parvenue à rassembler l’argent pour entreprendre un voyage en bus vers Huancabamba, au nord du pays, à la lisière de l’Équateur, village célèbre pour ses sorciers et guérisseurs. Ses chamanes promettent la guérison grâce à un cochon d’inde, symbole de purification et de sagesse, qui prend en charge la maladie du patient avant d’être tué. Pour la première fois depuis longtemps, la mère de Luis s’endort légère : la magie va sauver son fils.
Après des heures en autocar serré contre sa mère, le garçon est conduit dans une pièce sombre au cœur d’un marché animé du village. Il s’assoit, entouré de bougies et de fleurs, et un vieil homme vêtu d’une cape en laine bouillie s’approche, un cochon d’inde au pelage poivre et sel entre les mains. Le sorcier passe la bestiole le long des bras et de la poitrine de l’enfant, avant de la poser sur ses cheveux. Luis, chatouillé par les petites pattes du rongeur, rit de bon cœur, d’un rire contagieux qui envahit sa mère et le chamane, et, le temps d’un instant, la joie revient.
À leur retour, Teresa est convoquée par le directeur de l’école, petit bonhomme bancroche qu’elle connaît bien, ils ont grandi ensemble dans le village d’à côté. Le fonctionnaire demande au garçon d’attendre dehors. À ses yeux fuyants et à sa façon de se gratter la nuque, Teresa sait qu’il est porteur de sombres nouvelles.
— Je n’irai pas par quatre chemins, Luis doit quitter l’école.
— Et pour quelle raison ? Qu’a-t-il fait ?
— Il perturbe la classe. Des parents se sont plaints.
— Plaints de mon Luis ? Tu le connais, il ne ferait pas de mal à un moustique.
L’homme à la chemise trempée de sueur se gratte les mains et regarde fixement la pile de courrier posée devant lui.
— Il y a ces lettres anonymes que j’ai reçues, les insultes, les parents craignent que la maladie de ton fils ne soit contagieuse et s’empare de leurs enfants.
La mère du jeune garçon sent ses yeux s’embuer de larmes, elle regarde par la fenêtre.
— Teresa, je vous ai toujours soutenus, toi et ta famille, mais Luis doit partir. Sinon les parents retireront leurs enfants et l’école devra fermer.
La jeune femme ravale ses larmes, pas question d’offrir son chagrin à ceux qui les rejettent, elle rejoint son enfant, serre fort sa main et bien droite, traverse la cour de l’école lentement.
Le lendemain, elle emmène Luis au champ. Après tout, beaucoup d’enfants travaillent dans les plantations, il aidera ses parents. Mais là encore, au bout de quelques semaines, le chef du secteur lui demande de ne plus amener son fils, dont la malédiction pourrait gâcher la récolte et courroucer les dieux. Elle n’a plus le choix, elle sait la violence qui peut frapper et laisse son fils seul enfermé à la maison toute la journée en priant pour que, grandissant, il renonce à ses manières et se fonde dans la masse des garçons de son âge.
Sur sa chaise en plastique dans le hall du commissariat, Laura pense à sa mère, veuve depuis peu, obligée de vivre sous le toit de sa sœur à Arequipa, loin de son village natal. Sa mère qui la croit cuisinier à Paris. Vingt mille euros, c’est la somme qu’elle doit rassembler pour rentrer au Pérou, lui offrir un terrain dans son village et y faire bâtir sa maison. Elle pense à ses neveux, les enfants de ses sœurs, qui iront à l’université si elle parvient à leur envoyer assez d’argent. Pour le bonheur de sa famille, elle est prête à tout endurer : les heures d’attente dans le froid d’hiver sur sa portion de trottoir, les moqueries, les crachats, l’indifférence hostile de la police, et même la violence. Un jour, une fois fortune faite, elle rentrera au village et lira la fierté dans les yeux de sa mère. Son passage sur terre n’aura pas été vain. Son village lui manque. Enfant, de la fenêtre de sa chambre où elle passait des heures à s’ennuyer à chaque exclusion de l’école, elle apercevait les feuilles des orangers, des manguiers, des papayers et rêvait qu’elle vivait dans ces branches colorées et fraîches, au-dessus du monde, à l’abri de la chaleur étouffante et des enfants lanceurs de pierres. Au bois aussi, elle vit au milieu des arbres, mais ici ils sont sombres et menaçants.
Elle sait qu’elle repartira seule au Pérou, sans Karen. Son amie fait partie des rares filles qui n’aspirent pas à sortir du bois. Elle est heureuse, avec son compagnon chauffeur-livreur, un ancien client ; ils vivent dans un petit appartement de la porte de Saint-Ouen. Karen aimerait seulement travailler le jour, et passer les nuits avec l’homme qu’elle aime plutôt qu’au bois.
Quand la jeune femme sort du bureau du policier, son mascara a coulé le long de ses joues, elle tremble.
— Viens, on se barre d’ici, lance-t-elle en tirant Laura par le bras.
Dans la rue, assise sur un banc, elle sort une flasque de whisky de son sac à main, avale une gorgée, tremble de tout son corps, mais ne pleure pas. Depuis longtemps elle n’a plus de larmes. Elle raconte qu’elle a parlé au flic du Nain et de son gang, mais qu’il écoutait à peine, affalé sur son siège, les jambes écartées, absorbé par un match de boxe sur l’écran de son ordinateur. Il lui a demandé de baisser son pantalon, puisqu’elle refusait de lui dire si elle était fille ou garçon. Devant son refus, il l’a insultée, a saisi sa matraque et a tâté ses testicules comme s’il choisissait une pomme sur un marché. Ensuite il a ouvert sa braguette et exigé une fellation. Karen sentait le bout de sa matraque dans son cou. Enfin, il lui a dit de dégager, et que si un gang l’assassinait, il mériterait une médaille.
Les deux filles rejoignent l’arrêt de bus et s’affalent sur le banc, à l’abri du vent. Avec leur détour au commissariat, elles ont raté le premier bus du matin.
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