De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 21 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 21

21.

 

 

Au sous-sol de la maison France-Israël, j’ai rendez-vous avec deux camarades qui m’accompagnent depuis l’adolescence à la Ligue de défense juive. Protection des synagogues à Sarcelles ou rue de la Roquette, actions ciblées contre des antisémites notoires, ils étaient toujours là. Francis, policier le jour, militant la nuit, ancien combattant contre Occident ou L’Action française, et Yohann, mon instructeur de krav, m’ont formé au combat et remis sur des rails à une époque de ma vie où j’aurais pu mal tourner. À seize ans, j’avais demandé à mes parents de vivre seul ; je sortais le soir, fréquentais le Betar et cassais de l’Arabe. Ma mère s’acharnait à faire comme si tout était normal, m’emmenait au cinéma voir les films de Satya jit Ray, Fellini ou Marguerite Duras, dont elle sortait émerveillée et moi silencieux, n’osant lui avouer que la plupart du temps, je m’étais endormi épuisé par mes expéditions nocturnes.

J’hésitais entre passer à des actions encore plus violentes et devenir un Juif religieux et contemplatif quand j’ai rencontré Francis et Yoann. Ils m’ont appris à me calmer, à canaliser ma colère pour l’utiliser à bon escient et m’ont détaché de ma fascination pour la violence. Eux n’éprouvent aucun plaisir à taper, font juste leur devoir. Parfois, de plus en plus rarement, quand ils ont besoin de renfort, je me joins à eux pour un service d’ordre ou une démonstration de force.

Souvent, ils me disent qu’avec ma Position Sociale, je serais plus utile comme avocat du mouvement, à défendre les collègues poursuivis pour coups et blessures, ou à lever des fonds pour la cause grâce à mes réseaux. Mais je refuse de rester à l’arrière. Et Bénédicte ne veut pas que je devienne une personnalité publique juive militante, et donc une cible.

Je leur explique la situation, il ne s’agit pas d’une action habituelle, aucun Juif n’est en danger dans cette histoire, juste une personne vulnérable qui m’a sauvé la vie au cœur du bois, un des endroits les plus dangereux de Paris.

Francis veut bien me donner un coup de main, par amitié. « Si on t’agresse, c’est moi qu’on agresse, mais ça doit rester secret, parce que ça n’a rien à voir avec notre combat. »

Nous convenons qu’un premier repérage à deux en début de soirée suffira, inutile d’attirer l’attention. Malgré la présence de mon maître, un peu fébrile depuis l’humiliante séance du bois, j’ai emporté avec moi dans une mallette, au fond de mon coffre, l’arme que j’utilise lors des entraînements de tir, un SIG-Sauer 9 millimètres qui le plus souvent dort au fond de mon coffre-fort. L’objectif du jour est de comprendre le modus operandi des Égyptiens, par où ils arrivent, à quelle heure, avec quelles armes et à combien. Francis à mes côtés, à bord du break Volvo nous sillonnons l’allée au ralenti ; tous les cent mètres, une fille vient nous proposer ses services, mais aucune trace de Laura. Ce n’est pas encore son heure. Je me gare, la fille la plus proche toque au carreau, je lui dis que j’attends Laura, elle me regarde, méfiante : « Qu’est-ce que tu lui veux à Laura ? ». Les minutes passant, je sens la nervosité me gagner et en viens à espérer qu’elle ne travaille pas ce soir.

Vers vingt-deux heures apparaît la relève. Les filles de la nuit arrivent à pied en bande serrée comme une nuée d’étourneaux. Vêtues de survêtements, baskets aux pieds, elles ne ressemblent en rien aux créatures qu’elles vont devenir dans quelques minutes. Laura se tient en début de cortège, sans maquillage, un béret sur la tête, elle pourrait être n’importe quelle femme de son âge qui fume et rit avec ses copines. Je me demande bien où elles habitent, elle et toutes ses collègues, ce qu’elles font de leur temps libre quand elles ne sont pas au bois.

Je m’approche de la bande et fais signe à Laura.

— Encore toi, le bello chico ? Mais on dirait que tu aimes le bois. Ça t’a pas suffi l’autre jour ?

Francis se tient derrière moi, visage fermé, attentif.

— Ici, c’est chez moi aussi vous savez, j’habite tout près.

— Ici, c’est chez toi ? Pfff, je crois pas non, dit-elle en prenant ses copines à témoin.

Dans ma poche, j’ai glissé une liasse de billets, cinq cents euros que j’aimerais lui donner, mais je crains qu’elle ne le prenne mal, elle n’est pas mendiante, elle travaille, quoi qu’on en pense. Et puis pourquoi cinq cents et pas cinq mille ou cinquante mille, qui fixe le prix d’une vie sauvée ?

— Mon ami et moi, on voulait être sûrs que tout va bien, que les types de la dernière fois ne sont pas revenus.

— Sont pas revenus car sont jamais partis. Ils sont quelque part dans les bois et attaquent quand ça leur chante. En général à la fin du service, vers quatre heures du matin, mais parfois aussi à minuit, il y a plus de règles.

— Je vous donne mon numéro, appelez-moi en cas de problème.

— En cas de problème, soit je tape soit je cours, c’est la vraie vie ici mon chico, c’est pas une novella.

— Laura, je voulais vous dire. J’ai une amie qui héberge des sans-abri pas loin d’ici. Elle pourrait vous accueillir, vous trouver un travail. Bushman y est déjà pensionnaire. Vous y seriez bien je crois.

Elle hausse les épaules et s’approche d’une voiture qui vient de ralentir. Le boulot n’attend pas.

Quand je reviens à la Volvo avec Francis, je sens immédiatement que quelque chose ne va pas. Le coffre de la voiture a été forcé. Blême, je commence à trembler : le sac de sport qui contenait la mallette avec mon arme a disparu. J’explique la situation à Francis qui explose de rage.

— Putain mec, tu déconnes, on se sépare jamais de son arme, encore moins dans un lieu comme ici, on fait quoi maintenant ? Le minimum, c’est de porter plainte, tu imagines si quelqu’un est tué avec ?

 

Le lendemain, après une nuit sans sommeil, je me précipite au centre pour demander de l’aide à Jeanne. Je la trouve assise sur un banc dans la cour ensoleillée, en grande conversation avec Sacha. Ils lèvent les yeux vers moi et me sourient. Jeanne raconte les dernières aventures des habitants du centre. Il y a celui qui vole tout et n’importe quoi en le niant mordicus, même quand on retrouve les objets dans sa chambre, celui qui écoute tous les soirs le répondeur de sa femme morte et explique qu’elle est juste partie faire un tour, celui qui va hériter d’une grosse somme, c’est imminent, et fait sa valise tous les matins. Elle ne les juge pas mais parfois n’a plus la patience d’écouter leurs jérémiades, de chercher à résoudre des problèmes sans solutions, parfois, elle voudrait tout arrêter.

J’attends le départ de Sacha pour lui parler de Laura, lui demande de lui trouver une chambre ici. Dès demain, j’ai un mauvais pressentiment.

D’ordinaire si prompte à se battre pour les âmes perdues, ce matin elle soupire, hausse les épaules, répond qu’elle ne choisit pas ses résidants, Laura doit appeler le 115, prendre un rendez-vous, remplir un dossier. Et puis un trans prostitué, on n’a pas l’habitude, il ne faudrait pas effrayer les autres pensionnaires, ni qu’elle ramène des clients ici.

Sans transition, elle me dit qu’elle songe à s’engager en politique. La maire de Paris vient de lui proposer un poste d’adjointe au logement, elle n’est pas sûre d’avoir une carapace assez épaisse pour la politique mais ne peut pas sans arrêt se plaindre que les élus ne font rien et rester là sans bouger. Au moins elle pourra agir.

Je la regarde, effaré. Je ne sais ce qui me blesse le plus : qu’elle ait expédié aussi vite le sort d’une personne en danger dans les bois, qu’elle ne soit pas là pour moi quand j’ai besoin d’elle ou qu’elle se révèle ambitieuse et attirée par la lumière. J’espérais être son guide dans la vie parisienne, je me rends compte que son petit canot zigzague très bien entre les paquebots. Je comprends son désir de grimper les marches, mais j’ai peur qu’elle m’échappe. La Jeanne que j’aime porte une vieille salopette et n’est qu’amour d’autrui, sans ambition pour elle-même.

Je ne peux m’empêcher d’être déçu, frustré. Est-ce que je compte pour elle ?

 

En rentrant, je tombe sur Patrick à qui je raconte les événements des dernières vingt-quatre heures. Il me répond, goguenard :

— Installe la pute dans un studio et prends un pourcentage.

Nous rions et ces rires me hanteront longtemps.

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