De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 16
16.
Quand je propose à Jeanne d’organiser un gala de charité en faveur de La Promesse de l’aube, elle refuse. Pas question de demander l’aumône, d’offrir à ceux qui lui ont craché dessus et l’ont traitée comme un animal nuisible l’occasion de se racheter une conscience et de l’exhiber en smoking ou robe de soirée. S’ils veulent nous aider, pas besoin de gala, qu’ils envoient des chèques, ils connaissent l’adresse, conclut-elle avec sa moue butée et ses yeux plissés de myope.
Brûlant de passer une nouvelle soirée avec elle, j’avais trouvé l’habile paravent du raout caritatif, encore fallait-il la convaincre car, à son regard amusé, je savais qu’elle n’était pas dupe de mon petit manège et qu’elle lisait en moi comme dans un livre d’images.
J’avais insisté, ça se faisait beaucoup ici, une tradition de début d’été, l’occasion, avant la transhumance estivale, de sortir une dernière fois du placard robes légères et costumes en lin, et de donner aux orphelins de la police, à la SPA, aux chrétiens d’Orient. Alors, pourquoi pas aux sans-abri ?
— Je m’occupe de tout, tu te contenteras de prononcer un discours et de porter une jolie robe, lui avais-je dit, regrettant immédiatement la dernière partie de ma phrase. Nous allons changer leur regard sur ton action, avais-je continué, espérant me rattraper aux branches.
Je ne sais par quel miracle elle avait fini par accepter. Le sens du devoir ? Comment refuser tant d’argent quand la trésorerie de l’association tangente le zéro et que la mairie de Paris préfère financer des bancs anticlochards que leur hébergement ? La curiosité ? À quoi ressemblent les soirées des riches ? La vanité, l’occasion de vivre enfin son quart d’heure de festival de Cannes, sa soirée Cendrillon ?
Non, non, elle appartenait au camp des orgueilleux, pas à celui des vaniteux comme moi. Et si, de cette soirée, avec nos deux noms sur le bristol, posés l’un à côté de l’autre, à bonne distance mais reliés par un fil invisible, elle avait envie tout autant que moi ? Cette hasardeuse hypothèse me donnait des ailes de libellule.
Elle se mit à préparer ce gala comme un combat, sans rien laisser au hasard, me posant d’infinies questions sur le prix des tables, le placement des invités corrélé à l’importance de leur don, le menu, la longueur des robes et des talons, le type de coiffure.
Je n’avais jamais songé à l’importance que revêtaient ces événements mondains dans la vie d’une femme. Son choix s’était porté sur une robe en mousseline de soie gris perle prêtée par une bénévole et qu’elle m’avait montrée en photo, geste que j’avais interprété comme une marque ultime de confiance et d’intimité tout en regrettant l’occasion manquée d’une séance d’essayage avec elle dans une boutique de l’avenue Montaigne. La préparation du discours fut plus laborieuse. Je lui avais demandé un texte qui fasse rire et pleurer, dessille les yeux sans culpabiliser, réconcilie cœur et portefeuille. Elle m’avait montré plusieurs essais. Le premier commençait par :
« La rue n’est pas un domicile. Et celui qui y vit, pas un ennemi. Ni un vulgaire sac-poubelle laissé sur le trottoir. Savez-vous que derrière chaque âme cabossée, fracassée par la vie, se cache une histoire singulière, et qu’avant l’errance, il y a eu une enfance ? Il en faut du courage pour mendier, se heurter au silence, aux têtes baissées, aux sourires gênés une fois, dix fois, cent fois, et recommencer. Nous sommes tous frères en humanité. Approchez-vous de lui, tendez la main. On ne peut pas sauver le monde mais chacun d’entre nous peut faire un geste. »
Radotage moralisateur. À jeter, m’avait-elle dit sans attendre mon avis.
Ouf…
Elle avait aussi tenté l’ironie :
« Il est temps pour moi de vous remercier de votre chaleureux accueil. Ces bouquets de roses, ces sourires bienveillants, cette haie d’honneur le jour de l’inauguration, tout cet amour, je n’y étais pas habituée et ça me touche. »
J’avais froncé les sourcils et lui avais demandé d’éviter le second degré agressif. Ce gala était l’occasion de solder le passé, d’aller de l’avant, pas de touiller de vieilles rancœurs.
Un jour, radieuse, elle m’avait annoncé qu’une idée s’était imposée à elle, et qu’elle tenait son discours. J’avais convenu que l’idée était originale.
Le soir du gala, sanglé dans un costume en lin couleur crème, j’accueille les invités à l’entrée du jardin. Tape dans le dos pour les hommes, baisemain pour les femmes, compliment pour les inconnus. Quand tu ne reconnais pas quelqu’un, parle-lui de son teint sublime ou de sa ligne affûtée, m’avait dit mon père. Obéissant, je complimente à la chaîne.
J’ai choisi le restaurant du Pré Catelan, un pavillon style Napoléon III posé au milieu du bois, trois étoiles au Michelin. Malgré l’orage annoncé depuis plusieurs jours, j’ai fait monter un énorme barnum sur la terrasse. Je veux éblouir Jeanne, lui montrer l’homme puissant que je suis, capable de défier les éléments.
Arrive enfin celle que j’attendais, belle et perdue au milieu de visages inconnus et des éclats de conversation. Elle m’aperçoit et se rapproche comme si j’étais le grand phare au milieu d’un océan hostile et glacé. Élégante sans s’en apercevoir, elle rabat une mèche derrière l’oreille ou se passe la main sur la nuque et chacun de ses gestes provoque une décharge dans ma poitrine.
Le monde autour cesse d’exister.
D’autorité, je l’attrape par l’épaule et l’emmène à l’intérieur vers les tables du banquet. Le contact de sa peau me donne des frissons, un shot de plaisir, qui me traverse du creux de la nuque jusqu’à la pointe des pieds.
Je lui montre la table d’honneur – la sienne, donc –, où elle est placée en face de moi, entre un ancien ministre et le PDG de la Banque Palatine. Un coup d’œil à la pendule, dans vingt minutes, début des enchères.
Je lui demande si elle est prête. Elle esquisse un sourire forcé, je sens qu’elle a le trac, qu’elle donnerait sa robe gris perle et ses boucles d’oreilles tourmaline pour être loin d’ici, à préparer le dîner de sa fille. Avec son trait d’eye-liner qui rehausse son teint de porcelaine, elle ressemble à un faon affolé.
Les femmes emperlousées arrivent par grappes, cherchent leur place, sûres d’elles, sourires carnassiers, masques figés, impossible de leur donner un âge. Les hommes, regards complices, se congratulent avec discrétion. Ce petit monde, décontracté, contraste avec l’embarras de Jeanne, déjà assise seule à sa table, bien droite, cernée par cette assemblée qui l’agresse de son aisance et de son opulence.
Devant nous, une femme virevolte, de dos, sublime, dans une robe qui laisse voir en transparence des fesses rondes et musclées, et se faufile avec grâce d’une table à l’autre, comme un chat. Peau dorée, cheveux raides et noirs, elle se retourne, me sourit, c’est ma femme. Elle raconte à sa voisine qu’elle a refait la décoration de Maunoury. Elle dit Maunoury comme si notre maison était l’épicentre du quartier, comme d’autres diraient Notre-Dame ou la Concorde. Exprimer le tout par la partie, n’est-ce pas le comble du snobisme ? Son essaim d’admiratrices l’entend expliquer qu’elle a tout aménagé elle-même avec des objets chinés aux puces, qu’elle voulait éviter ces décorations bâclées par un architecte d’intérieur prétentieux et sans personnalité. Jeanne ne perd pas une bribe de la conversation, et doit songer à son trois-pièces tout Ikea, dont elle confierait bien la décoration à un architecte, même prétentieux, même sans personnalité.
Enfin, je me lève et lance la soirée sous les applaudissements, avec un éloge de Jeanne où résonnent les mots courage, partage, combat, humanité. Au moment où je lui demande de me rejoindre, la pluie commence à tomber et j’élève la voix pour couvrir le bruit de la mitraille qui grêle la bâche.
Les visages de cire l’observent et sourient avec embarras. Elle s’avance lentement, prenant soin de ne pas se prendre le pied dans les câbles. Menton collé sur le micro et regard fixe vers le quatrième rang, comme on lui a appris à la répétition, elle se lance non sans m’avoir adressé un sourire. Je ne sais si ma présence l’apaise ou l’enivre ; à ce stade de l’histoire, je prends les deux.
Par un miracle, dont son apparition ne peut être que la cause, l’averse cesse et le silence se fait.
— Chers amis, plutôt que de vous faire un long discours sur notre association, je voudrais vous parler d’un homme. Il s’appelle Bushman. Il y a vingt ans, il aurait pu être vous, il aurait pu être moi. Il avait un travail, une famille, une maison, bref une vie heureuse et bien remplie. Pas une vie sans nuage, non, mais une vie digne d’être vécue. Ensuite, les choses ont mal tourné pour lui, il déteste qu’on s’apitoie sur son sort, je ne vais pas m’attarder sur ce qui lui est arrivé. Bushman est l’un de nos deux cents résidants.
Elle marque un long silence, c’est le signal. Elle a été parfaite, élégante mais pas menaçante, intelligente sans être humiliante.
— Mesdames, Messieurs, je vous demande d’accueillir Bushman parmi nous.
Des applaudissements timides montent de la salle, mais pas de Bushman en vue, je m’étais pourtant assuré de sa présence, l’avais caché dans la cuisine, avec la complicité du traiteur, pour ménager un effet de surprise sur l’auditoire. Jeanne et lui avaient tous les deux écrit et répété plusieurs fois son discours, émouvant mais bref et sobre, pas tire-larmes, juste quelques épisodes d’une déchéance. On lui avait trouvé une tenue et des chaussures. Tout était prêt.
Enfin, il arrive, avance vers la scène, son smoking bien trop grand fait ressortir sa maigreur. Il y a quelque chose qui cloche dans sa démarche, il titube, comme s’il foulait le pont d’un navire par gros temps, lance un regard honteux à Jeanne. Je comprends qu’il a bu et pas une bière ou deux, histoire de se donner du courage, je parie que ce corniaud a englouti les fonds de verres du cocktail, des fonds bien hauts car chez nous on trempe à peine les lèvres dans les verres, trop de sucre et d’alcool. Je m’en veux d’avoir accepté ce scénario, cette mise en scène était bien trop risquée, lui dans le rôle de l’ours savant, elle dans celui du dresseur malhabile, venus confirmer que décidément ces gens-là ne sont pas comme nous.
Bushman prend le micro et lance :
— Bonjour, euh bonsoir à tout le monde.
Long silence. Il cherche Jeanne du regard.
— Euh, c’est pas vrai ce qu’elle a dit la patronne. J’ai jamais été comme vous. Pis ma femme non plus. Pour ce que je m’en souviens, elle était sacrément moins bien roulée.
Silence. Quelques rires fusent dans l’assemblée.
Je vois Jeanne plonger les yeux sous la nappe, presque aussi blanche qu’elle.
— Bon, vous voulez que je vous raconte ma vie ?
Murmure d’approbation dans la salle.
Et là, il lève la main, une main à trois doigts : pouce, index, majeur.
— Je commence par la fin, quand la presse m’a bouffé deux doigts. C’était chez Renault, mais Renault vous devez pas connaître, hein ? Ici c’est plutôt Mercedes et compagnie.
Rires gênés. Jeanne, toujours livide, ne peut s’empêcher de sourire.
— Donc, après le coup de la presse, on m’a mis à l’entretien, avec le même salaire. Autant vous dire qu’au premier plan social, ils m’ont pas loupé et j’ai pris la porte.
Soudain, splash, la bâche qui abritait la petite estrade s’effondre sur le bonhomme, le douchant des dizaines de litres d’eau qu’elle contient.
D’un même élan, Jeanne et moi bondissons de nos chaises mais pas assez vite pour rattraper Bushman trempé qui fend la foule et se perd dans la nuit. Je me précipite sur l’estrade pour lancer une blague sur ces nouveaux voisins qui décidément n’ont pas de chance, sous le regard pétrifié de Jeanne.
Pour une fois qu’on s’amuse dans un gala, lance une comtesse au premier rang. Jeanne reste immobile, comme si son cerveau s’était dissocié de son corps pour se mettre en sommeil.
Bien plus tard, après le départ des invités, Jeanne et moi sommes assis tous deux à une table abandonnée. Salle déserte, nappes tachées, bouquets fanés. Autour de nous, le personnel s’affaire et le directeur du restaurant papote avec le chef de rang.
J’annonce à Jeanne que les dons ont atteint un total de cent soixante mille euros, un excellent score pour ce type de soirée. La mésaventure de Bushman a ému les convives qui ont sorti leurs chéquiers. Ébahie par la somme, elle rit et l’éclat de son rire est une caresse.
Jusqu’à présent, Jeanne et moi ne nous sommes jamais vus sans chaperons, sans ces boucliers que sont Sacha, Chloé, les résidents, les bénévoles ou les voisins, et ce tête-à-tête me paralyse.
Hier, je lui ai fait porter des hortensias bleu Atlantique – mes préférés. Elle m’a remercié d’un texto poli, mais froid.
Elle me parle du dîner, de ses regrets d’avoir exhibé Bushman comme un animal de foire, mais je n’entends plus rien, je sens mon cœur tambouriner, ne vois que sa bouche que j’aimerais contre la mienne, ses yeux qui me transpercent, sa peau blanche presque transparente. Je voudrais arracher ses vêtements et que nos corps se mélangent. Il n’y a plus rien que le désir, brûlant et impérieux.
Le bruit de l’aspirateur nous interrompt, j’ouvre les yeux et aperçois le chef de rang venu me saluer. Je me ressaisis, appelle un taxi pour Jeanne, lui ouvre la portière, et vois s’effacer sa silhouette dans la berline. J’imaginais ce gala comme une délivrance, il n’en est rien, je suis amoureux et cet amour me fait mal, comprime ma poitrine et me laisse seul et désorienté.
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