De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 11 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 11

11.

 

À l’arrivée du serveur qui lui colle la carte des desserts sous le nez, Jeanne me laisse lui servir un verre de chablis et je la vois desserrer ses petits poings, redresser les épaules, s’ouvrir comme une tulipe au printemps. Et nous raconter qui elle est.

Elle arrive d’une petite ville de banlieue sud, près de Fontainebleau, avec ses friches abandonnées et ses poulaillers en plein centre-ville. Jeanne et son mari s’y étaient installés dix ans plus tôt, à la naissance de leur fille Chloé, dans une petite maison flanquée d’un jardin en pente atterrissant sur les bords de Seine. Elle dirigeait le foyer d’hébergement d’urgence de Fontainebleau, lui une école primaire de la ville. Ils songeaient à mettre en route un deuxième enfant quand, sous le soleil du mois d’août, le père de Chloé s’était écroulé, foudroyé par une crise cardiaque. Il avait trente-six ans. Quitter cet endroit où ils avaient été si heureux mais devenu un tombeau s’était rapidement imposé à Jeanne.

Sa lettre de nomination au poste de directrice d’une toute nouvelle structure d’accueil dans le XVI arrondissement était arrivée par la poste e

à Noël. Un projet expérimental, casse-gueule, avec des opposants déterminés, avait précisé le président de l’association. Jeanne avait dirigé des maisons éducatives fermées pour adolescents délinquants, un abri pour femmes battues, un refuge pour autistes profonds. Alors, héberger des SDF dans le XVI relevait de la colonie de vacances. Et savoir que e

l’endroit portait le même nom que le livre de Romain Gary qui avait illuminé sa vie d’adolescente renfrognée avait achevé de la convaincre qu’elle y serait à sa place.

Elle se tient le cou, comme si revenir sur son passé l’épuisait. Résistant à l’envie de lui masser les épaules, je la regarde en silence avec des questions au bord des lèvres, mais Sacha me devance et lui demande d’où vient sa vocation. Elle répond en haussant les épaules qu’elle ne s’est pas réveillée un jour avec l’envie d’aider son prochain, elle est née dedans, c’est tout. Ses parents, médecins humanitaires, se sont rencontrés lors d’une mission au Mali avant de se fixer à Bagneux à la naissance de leur fille. Leur cabinet installé au rez-de-chaussée du pavillon familial ne désemplissait jamais. À toute heure et tous les jours, quand quelqu’un sonnait, on l’accueillait. Souvent, elle devait partager ses jouets avec les enfants des patients. La maison, capharnaüm géant, bruyant mais joyeux, servait d’étape à tous les nécessiteux du coin.

Elle ne veut pas sauver l’humanité, se sentir utile, donner un sens à sa vie et toutes ces salades que débitent les candidats dans leurs lettres de motivation. Bonne élève, elle a fait une école de commerce sans trop se poser de question. Embauchée chez Lancôme comme chef de produit pour inventer la nouvelle génération de crèmes anti-âge, chargée non pas de dégommer la ride mais de la sublimer, elle a démissionné, pressée de retrouver le vacarme de son enfance, l’adrénaline de l’urgence, la surprise de chaque nouvelle rencontre.

Finalement, elle a atterri chez Emmaüs et découvert le monde des travailleurs sociaux pour ne plus en sortir. Elle aime ce métier qui chaque jour charrie son lot d’émotions brutes, de grandes souffrances et de petites victoires, emportant tout sur leur passage, comme des vagues, avant de se retirer le soir. Jusqu’au lendemain.

 

Après le déjeuner, je la raccompagne au centre social. La mairie a relogé les sans-abri dans un hôtel de la porte Dauphine, le temps de réparer les dégâts. Malgré le chaos des dernières heures, elle a maintenu ses rendez-vous avec ses pensionnaires. Quelques minutes plus tôt, l’adjoint au maire l’a appelée pour l’assurer de son soutien et de sa détermination. D’une voix légère, elle a répondu qu’elle en avait vu d’autres, qu’elle trouvait plutôt stimulant de commencer sa mission par un brasier géant.

Elle m’avoue qu’en vérité, elle n’a pas dormi, l’esprit envahi par les images du bâtiment en feu. L’inauguration avait pourtant bien commencé, la maire de Paris saluant chaque résidant d’un mot et d’un sourire, suivie par tous les importants de la ville, en extase devant la réussite de ce projet, modèle de « vivre-ensemble », d’hybridation sociale, de réconciliation urbaine. Habituée à la visite des édiles, députés et autres élus de la République venus démontrer à leurs électeurs leur profonde humanité, Jeanne, pas dupe, avait joué au guide de bonne grâce.

Vêtue d’un ensemble jean tee-shirt, elle se sentait néanmoins décalée au milieu de cet aréopage encostumé. À trente ans, elle acceptait d’incarner la jeune et pétillante illuminée de service, cheveu hirsute et tenue en vrac, qui se bat pour sauver des âmes perdues. Mais à presque quarante, elle veut qu’on la respecte, qu’on la considère comme une chef d’entreprise. Sont-ils si nombreux à pouvoir gérer un accueil pour deux cents personnes sortant de la rue, lestés de problèmes psychiatriques lourds et d’addictions diverses ?

C’est deux heures après le départ de la maire, dans un brouhaha de cris et d’invectives, que des flammes avaient surgi d’un des bâtiments.

Elle s’attendait aux insultes, pas au cocktail molotov. « On veut nous faire disparaître physiquement, moi et les barbares que je représente », me dit-elle en se frottant le cou comme si elle remontait derrière elle une petite clé invisible.

Je la trouve forte et fragile à la fois, émouvante, avec un je-ne-sais-quoi de terriblement féminin que je croyais avoir perdu de vue depuis longtemps.

Elle a rendez-vous avec Bushman, et aimerait que j’assiste à l’entretien puisqu’elle m’a lancé le défi de devenir son tuteur.

Dans son minuscule bureau au sol en lino imitation marbre, elle m’indique une chaise de jardin en face d’elle. L’endroit est sordide mais sa présence l’illumine.

Assis à côté de moi, le dénommé Bushman ne la quitte pas de ses yeux immobiles, sûrement envoûté lui aussi.

Elle lui tend un café brûlant dans un gobelet en plastique.

— Comment allez-vous, Bushman ?

— Ma foi. Moi la rue, j’m’étais fait une raison, mais c’est de pire en pire, le bois

— Et vous êtes bien installé ? Je veux dire, avant ce malheureux incendie ?

— Ma foi oui. Je vois le bois depuis ma fenêtre, ça me dépayse pas trop. Et j’suis au sec. Mais j’m’inquiète pour mes chats. Je sais que des bénévoles s’en occupent mais ils font juste que leur donner des croquettes. Moi je leur parle, je les caresse.

Je l’observe, voûté, rachitique, teint jaunâtre, sillons profonds sur le front et paupières tombantes, mais le regard intact, perçant. Pendant le déjeuner, Jeanne m’a expliqué que le Samu social n’oriente vers les centres que ceux qui sont prêts, ont décroché de l’alcool, de la drogue et expriment la volonté de quitter la rue. La crème de la crème du clochard, l’élite des pouilleux. Les cas désespérés n’arrivent jamais jusqu’à elle. Au début, cette sélection l’avait choquée : comment peut-on trier des humains ? Maintenant elle la comprend : on se concentre sur ceux qu’on peut aider.

Jeanne sourit à Bushman, lui dit qu’il va reprendre des forces et que bientôt il pourra travailler s’il le souhaite, « On a besoin de bras ici, et je vois que vous avez une formation de mécanicien. Et la bonne nouvelle, c’est qu’Alexandre, ici présent, a accepté d’être votre parrain, n’hésitez pas à le solliciter, il est là pour vous. »

Elle me regarde en souriant, je me contente de sourire aussi et de noter mon numéro de portable sur un papier que je lui tends.

A-t-il seulement un téléphone ? Comment vais-je bien pouvoir l’aider ?

Il le glisse dans une poche et reste assis, regardant Jeanne, nullement gêné par le silence qui circule entre eux. Il prend son temps, elle est sûrement la seule personne à laquelle il parlera aujourd’hui.

Au bout de quelques minutes, elle le raccompagne, après lui avoir demandé de signer des documents pour renouveler sa carte d’identité périmée depuis deux ans, puis lui donne la date de leur prochain rendez-vous qu’il note sur le dos de sa main.

Dans le hall patiente une jeune femme, un enfant sur les genoux, le regard sur ses chaussures. Jeanne me propose de rester pendant l’entretien, « on dira que vous êtes inspecteur ». Elle me tend son dossier : Karine, issue de l’Aide sociale à l’enfance – anciennement la DDASS –, logée dans le bâtiment des familles. Son parcours ressemble à un chemin de croix : enfance bringuebalée de foyers en familles d’accueil, mari violent, naissance de son fils Dylan, pluies de coups, fuite. Jeanne la fait entrer, lui offre un café et une sucette pour son fils.

— On va pas tous cramer ? dit la femme d’une voix rauque.

— Les locaux sont surveillés jour et nuit, vous ne craignez rien. Et on va encore renforcer la surveillance après l’incident d’hier soir. Ça n’arrivera plus.

Jeanne a prononcé ces mots d’une voix assurée, comme pour s’en convaincre. La jeune femme a le visage fermé, le regard vers le sol, muré de peine. Elle a dû en voir des tuteurs, éducateurs, médiateurs, assistantes sociales, psychologues, juges pour enfants, qui lui ont fait de belles promesses avant qu’elle ne retombe dans ce qu’elle a toujours connu : violence et misère. Ses bras sont tailladés de coupures roses, comme des brins de foin.

— Un pédiatre viendra ici chaque semaine ; si vous acceptez, je vais prendre rendez-vous pour Dylan. On va vérifier ses vaccins. Il rejoindra l’école du quartier en janvier.

Jeanne la raccompagne puis me dit :

— Avec les sans-abri, il faut se montrer ferme sans les infantiliser, les aider sans les assister, ne pas tomber dans le pathos.

— Oui. Il faut leur donner des conseils, des clés pour s’en sortir…

— Des clés ? Vous pensez à ces trucs absurdes de « pouvoir de la volonté » et de « résilience » qu’on lit dans les livres ? Écoutez-moi, près de la moitié de ceux qui vivent dans la rue sont orphelins, abandonnés à la naissance, trimballés de foyers en familles d’accueil, livrés à eux-mêmes à la majorité. Et vous voudriez qu’ils aient cette petite flamme qui leur montre le chemin ? Et de la volonté tant qu’on y est ? La volonté, c’est pour les gagnants. Croyez-moi, dans ce job, les idéalistes ne tiennent pas une semaine.

Déjà dix-huit heures, je regarde par la fenêtre les gueules cassées alignées en file indienne devant le bénévole qui distribue les plateaux-repas. Je demande à Jeanne pourquoi ils restent silencieux. Elle hausse les épaules. Que voulez-vous qu’ils disent ?

Elle me plante là, pauvre abruti qui ne sait rien, ne comprend rien, ne voit rien. Dehors, j’aperçois, de l’autre côté de la grille, des messieurs-dames que je connais bien, qui brandissent leurs banderoles Résistance, Non au dépotoir sous nos fenêtres. Certains font coup double, promenant leur chien. Soudain, je vois Jeanne qui fend le groupe, le traverse, souveraine, sans un regard pour leurs visages haineux.

Je me précipite dehors pour la rattraper et lui propose de marcher, besoin de changer d’air. Je feins de ne pas entendre les voisins qui m’interpellent et me demandent où en sont les recours pour démolir cet endroit. Jeanne et moi, nous nous dirigeons vers le lac, teinté de reflets or par le soleil de fin de journée. Je voudrais qu’elle voie le bois avec mes yeux, un endroit où le regard ne s’ennuie jamais, bascule d’une clairière déserte à un jardin bondé d’enfants, emprunte un sentier sans histoire et débouche sur une cascade merveilleuse. Je voudrais qu’elle rentre ses griffes, qu’elle ne se vive plus en Antigone l’orgueilleuse, seule contre tous, dont le cadavre sans sépulture finira dévoré par les vautours. Je voudrais qu’elle aime ce quartier.

Je sens mon cœur battre trop vite et trop fort.En fait, je voudrais qu’elle m’aime, moi.

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