De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 27 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 27

27.

 

 

Anne Hidalgo réélue, Jeanne, appelée par ses nouvelles missions à la mairie, a quitté La Promesse de l’aube. Je fais partie de ses contacts et reçois des invitations automatiques à des inaugurations et colloques auxquels je ne vais jamais. Pendant une longue période, mon cœur se serrait à la seconde où arrivait dans ma boîte un de ses messages pourtant envoyé par un robot à des centaines de personnes. À présent, j’ai accepté l’idée que nos deux routes ne s’enlaceraient pas, que nos deux vies auraient chacune une existence autonome où l’autre n’a pas sa place.

La Promesse de l’aube est toujours là, cachée par les arbres. D’après la chambre des notaires, le prix du mètre carré dans le quartier n’a pas baissé. Il a au contraire augmenté de vingt pour cent dans les trois ans qui ont suivi « l’invasion », comme partout dans Paris d’ailleurs.

Les habitants du quartier reconnaissent que le centre ne pose aucun problème, la plupart nient s’être un jour opposés à son installation. Depuis sa création, il a accueilli six cents personnes, dont deux cents enfants scolarisés dans les écoles du quartier.

 

Le printemps au bois arrive d’un seul coup, comme un flash de soleil et de chaleur après le long sommeil de l’hiver. Les arbres gris et assoupis, deviennent verts et éclatants, couverts de feuilles et d’oiseaux piaillant de joie, indifférents à nos peines.

Je suis à l’arrière du camion. Tonino conduit, le père Jean-Philippe à côté de lui. Depuis la fin du procès, tous les jeudis après-midi, je travaille comme bénévole au sein de l’association Magdalena, qui sillonne les allées du bois, sert café, thé et gâteaux secs aux filles et leur distribue des préservatifs. Elles me connaissent, me guettent, m’appellent par mon prénom, parfois elles me racontent leur vie, parfois elles sont fatiguées, veulent juste une cigarette ou un café. Entre nous, une conversation qui s’interrompt et reprend chaque semaine, un peu décousue, alternant fous rires et longs silences.

Au fil du temps, j’apprends à connaître leurs préférences, celles qui veulent trois sucres dans le café pour l’effet coup de fouet, celles qui ne veulent surtout pas de sucre parce que ça fait grossir, celles qui réclament trois parts de brioche pour tenir jusqu’au soir, et repartent les mains pleines, les innocentes. Je ne sais même pas pourquoi je suis là, parfois je me dis que je vais arrêter, que ce n’est pas ma place, et puis je reviens. Les rares fois où je ne peux venir, elles m’engueulent la fois suivante, on t’a attendu la semaine dernière, souvent leurs visages rayonnent quand elles m’aperçoivent dans le camion, d’une joie simple, sincère, une joie d’enfant. Voilà, c’est sûrement pour cela que je reviens, parce qu’elles m’attendent. Parmi elles, j’apprends la patience, l’intensité de la lenteur, de la répétition. Il y a des moments d’ennui, des moments où on voudrait être ailleurs, découragé par tant de souffrance, et tout à coup, par surprise, une rencontre vous rend heureux. Les premières semaines, j’étais frustré de n’apporter aucune solution. « Mais tu es la solution, m’a dit le père Jean-Philippe, parce que tu les regardes et que tu les écoutes. Tu sais, la plus grande détresse n’est pas le manque d’argent ou la précarité mais l’invisibilité et la solitude. »

Chaque semaine, le camion passe devant le parc de Bagatelle où Bushman a vécu si longtemps avec ses chats aussi errants que lui, jusqu’à ce qu’un cancer du foie le foudroie. Après quelques séances de chimio, vite laissées tombées, reclus dans sa cabane, aidé et ravitaillé par des bénévoles, il a abandonné le combat. Un gardien l’a trouvé mort un matin dans son lit, deux chats endormis sur lui.

Dans le camion, je laisse mes habits du dehors, je suis un être humain qui rencontre d’autres êtres humains, sans filtre. Certaines me croient prêtre, me demandent une prière, s’agenouillent à mes pieds en joignant les mains. Moi, l’ashkénaze du shtetl, je les bénis et récite avec elles le Notre Père que j’ai appris par cœur, une bien jolie prière. Je prie pour que Dieu les protège, que les clients soient gentils avec elles, qu’elles restent en bonne santé, Amen.

J’ai demandé au père Jean-Philippe comment il comprenait cette phrase de Jésus : les prostituées vous précéderont dans le royaume de Dieu.

— C’est simple, me dit-il avec son regard doux, contrairement à nous autres, pharisiens, tellement certains d’être purs, elles savent qu’elles sont impures et cela leur donne de l’avance sur nous.

Nous passons devant la tente de Krystel, qui se précipite dès qu’elle entend le camion. Vêtue d’un magnifique manteau en faux cuir, elle me montre fièrement ses nouvelles boucles d’oreilles, à l’effigie de San Benito, saint Benoît. Elle loge à l’hôtel, 65 euros par jour, dans une chambre minable à Pigalle où le chauffage ne marche pas. « Il faut que je fasse 80 euros pour rester hors de l’eau. » Elle ajoute : « Ça fait dix-sept ans que je fais ça, j’en aurai jamais honte, mais là c’est trop mauvais pour ma santé, je vais arrêter. » On parle formation, boulot, elle n’a aucune idée de la façon de s’y prendre pour sortir d’ici. Elle hausse les épaules : « Au moins je suis vivante, c’est ça l’essentiel. »

Un long silence s’installe dont nous connaissons tous les deux le prénom. « Et toi, comment ça va ? » me demande-t-elle avec un sourire désarmant, une question qui me surprend toujours venant des filles du bois. Pourtant, aujourd’hui, je peux dire que je vais bien.

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