De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 17 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 17

17.

 

Tout le monde a quitté les lieux. La pluie a cessé. Je reste seul dans la pénombre à humer l’air de la nuit. Après ce moment d’intimité frustrante auprès de Jeanne, je suffoque. La rage m’envahit et me tend comme un gladiateur. Quel crétin, j’aurais dû tenter une attaque à la fin du gala, un baiser, une caresse, une étreinte, n’importe quoi plutôt que cette maladroite politesse de puceau. Je songe à prolonger la nuit au Matignon ou au Medellin, mes adresses de la nuit, besoin d’adrénaline, de coke, de vodka, d’une fille d’un soir, tout plutôt que de finir seul comme un clebs chez moi à côté de Bénédicte endormie, ses AirPods encore dans les oreilles.

J’aperçois Bushman recroquevillé en bas de l’escalier, comme un vieux sac-poubelle abandonné. Dans l’agitation de la soirée, tout le monde l’a oublié. Trempé comme une souche dans son costume, il empeste l’alcool. J’hésite à m’approcher de lui, envie de fuir, j’ai fait ma part, ai été patient, attentif, lui ai offert un costume, des chaussures, et une visite chez le coiffeur, tout ça pour qu’il se donne en spectacle ivre devant tout mon carnet d’adresse. Je ne suis pas un saint, j’ai aidé cet homme pour me rapprocher d’une femme qui m’attirait, j’ai superbement échoué, autant me retrancher sur des rives que je connais.

Et puis je me reprends, il est mon seul lien avec Jeanne qui m’a demandé de veiller sur lui, je ne vais pas abandonner si près du but juste parce qu’elle ne s’est pas jetée dans mes bras dès la première soirée. Un peu de patience.

Je lui passe mon imperméable, il grelotte, fait le difficile, je l’aide à l’enfiler et lui propose de le ramener.

En marchant vers la voiture, de l’autre côté de l’allée, il salue de la main une silhouette, une de ces créatures étranges collées aux arbres hiver comme été dont je n’ai jamais bien su si elles étaient hommes ou femmes. Il traverse la route vers elles, je le suis. Sous le ciel d’orage, les arbres semblent se rapprocher pour former un abri. Je jette des coups d’œil autour de moi, éprouve de la honte à être vu ici en une telle compagnie. La silhouette, longs cheveux noirs et minirobe blanche très décolletée, s’approche de Bushman, elle semble le connaître depuis toujours, lui dit « on te voit plus ces derniers temps » avec un fort accent espagnol. Dans cette allée sans éclairage, tout m’apparaît sordide, laid, écœurant. Effrayé, je songe à m’éclipser, envie de retrouver le charme discret et bien comme il faut de mon quartier, à quelques coudées de ce lieu sinistre, quand, derrière les branchages, surgissent deux autres filles. Rien ne va dans leur physique : seins trop gonflés, nez rabotés, peau gondolée comme de la tôle, maquillage de poupée et parfums sucrés qui donnent des haut-le-cœur. Ces femmes sont repoussantes, impossibles à aimer. Mais à cette heure avancée de la nuit, je ne peux pas lâcher Bushman, qui ronronne comme un vieux matou sous les caresses de ses copines. Il sort un briquet pour allumer les cigarettes de ses amies et ils restent là quelques minutes, silencieux, dans l’air frais d’après l’orage, à souffler des volutes de fumée qui dessinent des fantômes dans la nuit. La brune lui frotte le dos et lui caresse le crâne, c’est un geste furtif, quelques secondes peut-être, mais à ce moment, entre ces deux êtres cabossés, il me semble d’une infinie tendresse. Moi qui ne m’approche guère de Bushman tant son haleine me répugne, je vois qu’ici il est aimé, touché, câliné même. Devant ses amies, il fait le malin, dit qu’il vit dans un quartier chic à présent, avec un toit sur la tête et une chambre rien qu’à lui, une porte qui ferme à clé, une armoire neuve. Elles le félicitent et lui demandent s’il a gagné au loto, le traitent de pijo, de petit bourge, ils rigolent.

Une fille, vêtue d’une peau de bête, une vraie femme préhistorique, raconte entre deux fous rires comment elle a chassé à coups de pied un client qui refusait de payer compte tenu de la taille de son sexe. Ici, c’est l’argent qui compte, pas la taille, donc tu dégages, lui a-t-elle balancé. Elle ajoute que pour moi, elle veut bien faire une exception, je suis mignon, ce sera gratuit. Une autre, blonde platine et robe en cuir noir, lance que si je suis riche et bientôt mort, elle veut bien m’épouser.

Et puis, comme submergées par l’envie de parler, réalisant que je comprends leur langue – comme tous les cancres, j’ai fait espagnol deuxième langue – elles me racontent leur histoire et ma pupille qui ne voyait que du noir dans cette caverne commence à s’adapter et à voir la lumière. Mon cerveau qui se protégeait de toute cette misère se met à enregistrer. Dans la pénombre, des étoiles apparaissent subitement. Pour la première fois, je vois devant moi des êtres humains, pas des monstres. Des êtres lumineux mais dont les rayons sont tournés vers l’intérieur, invisibles à nous. Tout à coup, parmi ces filles et ce clodo, je découvre un pays étranger à deux pas de chez moi, un pays où il y a peut-être plus d’humanité que dans le mien. Elles me tendent des photos de la famille restée au pays, de leur « mari » qui les attend à la maison, des images du pèlerinage à Lourdes de l’année dernière, une bonne occasion de rigoler entre copines. Elles se plaignent des clients aussi : ceux qui demandent une remise, ceux qui proposent cinquante euros pour quinze minutes puis essaient de rallonger gratuitement, ceux qui font semblant d’avoir oublié leur argent. La blonde danse pour se réchauffer.

Devant nous, le conducteur d’un bus de la compagnie Standing Tour, qui trimballe habituellement les touristes jusqu’à la tour Eiffel ou les équipes de football d’une ville à l’autre quand elles ne prennent pas leur jet, s’arrête pour se renseigner sur les tarifs.

Je demande aux filles ce qui leur plaît dans ce métier.

— Mais l’argent, mon chéri, quoi d’autre à ton avis, s’esclaffent-elles.

— Et le plus pénible ?

— Le plus dur, c’est de ne pas être regardé, de voir les yeux se détourner, dit la blonde platine.

Puis elle ajoute :

— Non, le plus dur, ce sont les insultes, on dit qu’on s’y habitue mais c’est faux. C’est comme de l’acide sur la peau, ça ronge.

Je les regarde fumer, rire, se plaindre du froid ou d’un talon cassé.

Certaines sont riches, me chuchote Bushman, elles sont très demandées, s’achètent un beau pavillon en banlieue, des vêtements de luxe.

— J’adore la France, Paris, les boutiques, m’explique en espagnol la fille aux cheveux platine, tout en caressant le museau de son bichon qui dépasse d’un sac Hermès. Tous les ans, avec l’argent, je me refais quelque chose, c’est mon plaisir, ajoute-t-elle en posant son index sur ses pommettes saillantes. C’est aussi une question de business, les clients commencent à me trouver vieille, ils demandent des remises.

Bushman me montre une grande fille maigre un peu à part. Lui, il arrive et repart en homme, sa femme et ses enfants ne savent rien de son métier, il n’y a qu’ici qu’il est une femme.

Il serre longuement dans ses bras chacune de ses copines, puis nous repartons vers la voiture.

— Sûrement à demain, ma Laura, conclut Bushman à l’adresse de la fille aux cheveux noirs.

— Manana, je pars à Lourdes con las chicas. Viens dimanche soir, mi cielo. Je serai là, je t’attendrai, répond-elle dans un mélange de français et d’espagnol.

Elle lui adresse un au revoir de la main et un grand sourire.

Je songe que j’aimerais moi aussi que quelqu’un me dise « je suis là et je t’attends ».

Sur la route du retour, Bushman me montre des filles, roumaines, mineures, qui guettent le client. Les « vraies filles », comme il dit, sont tristes, n’ont pas le sens de la fête. La différence entre elles et les trans, c’est que les trans travaillent pour nourrir leurs mamans, elles, pour nourrir leurs gosses. Les filles vivent de la rue, et moi je vis dans la rue, ce sont mes sœurs, conclut-il.

Je le dépose au centre, rasséréné, comme si l’amitié et la chaleur des Péruviennes l’avaient davantage réchauffé que mon imper Burberry.

Quand j’étais enfant, ma mère me lisait le soir un livre qui s’appelait La Clinique des petits chagrins. Les gens venaient du monde entier déposer leurs soucis dans une bâtisse arc-en-ciel et repartaient le cœur léger. Le bois de Bushman est une clinique des petits chagrins.

Aujourd’hui, je me souviens bien de Laura, je me souviens de la robe blanche qu’elle portait, ça m’avait frappé, une robe claire dans cette obscurité. Je me souviens de son regard sur Bushman, un regard doux, qui respirait la bonté. Je me souviens qu’elle l’appelait mi cielo, mon ciel. J’avais pensé à cet instant que les êtres humains trouvent toutes sortes de manières de s’aimer et de veiller les uns sur les autres, indépendamment des liens du sang ou de la famille. Aujourd’hui, je ne sais plus très bien ce qu’est l’amour, quelle forme il prend ni par où il passe, mais dans ces échanges de regards ce soir-là, je sais qu’il circulait, qu’il imprégnait l’air que nous respirions et réchauffait la nuit fraîche.

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