De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 22
22.
La nuit est chaude et claire, Laura est sortie de sa tente fumer une cigarette entre deux clients. Pas une étoile, comme si elles avaient migré vers d’autres cieux plus accueillants.
Elle pense à ce beau bourgeois qu’elle a secouru l’autre jour, qui s’est enfui sans un mot avant de revenir quelques jours plus tard. Un ami de Bushman qui dégage de la douceur, de la tranquillité, avec de beaux yeux aussi, couleur feuilles de papayer. Depuis quand n’a-t-elle pas vu des feuilles de papayer ? Il lui a parlé d’un logement et d’un travail tout près d’ici, peut-être que Dieu a entendu ses prières ou que la chance lui sourit enfin. Cette pensée lui donne une force inhabituelle.
Tout à coup, elle voit des ombres se faufiler dans la nuit et l’encercler. Les Égyptiens sont revenus en force pour se venger. Elle n’est pas surprise de leur présence, elle les attendait.
La lecture de l’ordre de mise en accusation dira qu’ils sont douze ce soir-là. Jamais ils n’ont été aussi nombreux. Le chef du clan, El Nano, a distribué les armes dans le petit pavillon avant l’assaut, et rappelé l’objectif de la soirée : donner une bonne leçon à Laura et à son garde du corps, Boubacar.
Très vite, l’un d’eux assomme le jeune homme qui se relève et prend la fuite.
Laura, restée seule, aperçoit le scintillement des lames de couteau qui se rapprochent. Surtout, ne pas paniquer, se répète-t-elle. Évaluer d’un coup d’œil la situation et adapter sa réaction : combat, esquive ou fuite. Ce soir, ils surgissent de tous les côtés, avec leurs bâtons, leurs couteaux, leurs matraques, ils sont douze et elle est seule. Bêtement, elle a laissé sa bombe lacrymogène dans la tente après le dernier client, trop pressée de fumer sa cigarette.
Face à la meute armée, elle n’a qu’un tesson de bouteille qu’elle ramasse et lance sur l’un d’eux. Hurle son cri de ralliement, todas, todas. Un attroupement rapide des collègues, c’est sa seule chance d’éviter d’être rouée de coups. Krystel travaille dans la tente d’à côté, et Ange, son petit ami, ne doit pas être loin.
Deux types se jettent sur elle, le premier la frappe, le second la poignarde au pli du coude. La douleur n’est rien. Tant qu’elle est en vie, elle peut gagner. Elle prend une profonde inspiration et avance, frappe, un coup de poing dans la gorge, un genou dans l’estomac, elle répète ces gestes appris dans la cour de la petite pension de Lima. Les deux Égyptiens reculent, surpris, ils ne s’attendaient pas à une telle force devant eux. Soudain, on lui tire dans la poitrine ; projetée vers l’arrière, elle s’écroule, ne voit plus rien, n’entend plus rien, peine à respirer comme si elle coulait à pic. Personne ne lui tient la main, elle a peur et elle a froid malgré la douceur de la nuit. Pourquoi est-elle venue ici, si loin de son village, si loin des bras de sa mère, si seule ?
Le rapport de police dira que le meurtrier a tiré ce soir-là cinq autres coups autour de lui, qui ne l’atteindront pas elle, mais frôleront ses complices, avant que tous repartent, certains à pied, d’autres en camionnette. Ses collègues la trouveront quelques minutes plus tard, agonisant. Les pompiers seront vite sur place, mais trop tard. Le rapport du légiste dira qu’elle a survécu une minute après avoir reçu la balle, tirée à bout touchant, canon au contact de la peau. Une minute à étouffer dans son propre sang. Commentant les photos du corps, il précisera : c’est une mort atroce, lente, pas comme dans une série télé. Les photos montreront les autres blessures, une estafilade de cinq centimètres au coude droit provoquée par un couteau de chasse, et trois hématomes provenant d’une matraque.
Laura est morte nue, avec, autour du cou, la petite amulette de la Vierge donnée par la sorcière de Cayalti, à l’époque où sa mère la croyait atteinte d’un virus qui se soigne à coups d’herbes, de prières et de potions magiques.
Le légiste, interrogé pendant plus d’une heure au cours du procès, parlera systématiquement de M. Luis Fuentes, jamais il ne dira « elle » ou « Laura ».
Le lendemain de sa mort, une manifestation rassemble des centaines de collègues dans le bois. Plus tard, une messe est même organisée en son honneur. Dans l’église espagnole de Paris, rue de la Pompe, éclairée d’une lumière douce et tamisée, une lumière d’hiver, ses amies, serrées les unes contre les autres sont toutes là. Une association a offert le billet d’avion à sa mère qui, pour la première fois, traverse l’Atlantique pour aller chercher le corps de sa fille. Elle déclare : « J’ai perdu l’amour de ma vie, je suis là mais je n’habite plus mon corps, mon esprit s’est envolé là-haut pour rejoindre Laura. »
Devant l’autel, plus de fleurs qu’elle n’en reçut durant sa courte vie. D’ailleurs, lui en a-t-on jamais offert ? Ses amies se tiennent la main et chantent, accompagnées de deux guitares et d’un tambour, sous la statue de la Vierge. L’homélie du prêtre se termine par ce verset de la Genèse : Il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l’herbe des champs. C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es né poussière, et tu redeviendras poussière.
Ici, dans un des quartiers les plus chics de la capitale, le corps de Laura passe ses dernières heures en France, avant que sa dépouille ne regagne le Pérou où elle sera inhumée dans son modeste village. Sur sa tombe est gravé le nom qu’elle s’est choisi : Laura Fuentes, 1982-2018.
Allée du Pré Catelan, un petit mémorial dressé au bord de la route, décoré de bougies, de fleurs blanches et d’offrandes, lui rend hommage.
Sa mère vit toujours au village et se recueille tous les jours sur la tombe de son enfant.
Laura avait trente-six ans, ce n’est pas un âge pour mourir.
Trois mois après ce meurtre, une autre fille sera fauchée volontairement par une voiture dans le bois, rappelant s’il le fallait que sa mort n’a servi à rien. Laura s’est envolée comme le héron majestueux, comme un grain de sable, une poussière redevenue poussière.
OceanofPDF.com