De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 19
19.
Attablé à l’heure du déjeuner dans le petit patio de l’hôtel Royal Monceau, je regarde le manège des mannequins, actrices, attachées de presse qui s’embrassent et se congratulent, comme si la vie n’était que champagne et manège tourbillonnant. Un homme en costume rose et lunettes mouche donne des morceaux de crevette tempura à son loulou de Poméranie assis en face de lui. Un jeune couple d’Anglais, sûrement en lune de miel, pianotent sur leur téléphone, déjà indifférents l’un à l’autre. J’ai mes habitudes ici, je sais parler aux filles, les faire rire, leur offrir des verres et des cigarettes jusqu’à ce que, parfois, elles acceptent de monter avec moi dans une chambre au-dessus. Je tente bien quelques regards en coin et des sourires appuyés, mais le cœur n’y est pas. Parmi les visages qui défilent, je cherche des cheveux à la garçonne sur un corps androgyne, une salopette en jean, une main sur la nuque. Je ferme les yeux pour penser à ceux de Jeanne qui me sourient. J’imagine chaque partie de son corps et rêve d’étreintes brutales, voudrais la prendre avec une telle force qu’elle se briserait comme un vase de porcelaine.
De retour chez moi, privé d’elle et comme privé d’air, j’attends couché sur le flanc, espérant un SMS, un coup de fil, une visite, un télégramme, un pigeon voyageur. Mais rien ne vient. La belle n’a même pas pris la peine de me remercier pour l’argent récolté lors du gala. M’en veut-elle d’avoir jeté Bushman dans la fosse aux chacals ? N’était-ce pas son idée ? Acceptera-t-elle un autre tête-à-tête avec moi après ce bal des vanités ? Près d’elle, le soir du gala, je me sentais invincible ; sans elle, je suis un oisillon cloué au sol. J’aurais voulu qu’elle me connaisse avant notre rencontre, elle aurait vu l’homme fort, indestructible que j’étais à l’époque. Impossible de me rappeler comment je respirais avant de me cogner contre elle. Impossible aussi de me concentrer sur quoi que ce soit, elle surgit aussitôt, envahit mes pensées et chasse tout le reste. Comme un automate, je donne des consignes au téléphone, règle quelques détails, réponds « je vais y réfléchir » quand on me demande mon avis tandis que mon esprit s’est envolé auprès de Jeanne.
Enfin, peu avant l’aube, son nom s’affiche sur l’écran du téléphone et toutes mes douleurs se volatilisent.
Bushman a disparu. La voix de Jeanne est inquiète, il ne s’est pas présenté à l’atelier menuiserie hier matin, n’est pas rentré dormir le soir, ne répond pas sur son portable. Elle l’a attendu toute la journée, a fini par appeler la police au petit matin. « Aucune trace, pas d’indice, c’est mauvais signe, dit-elle, quand on n’a pas de nouvelles d’un sans-abri au bout de vingt-quatre heures, on ne le revoit pas vivant. »
Dans son métier, le taux d’échec est important. Pour un pensionnaire qui s’en sort, un autre ne supportera pas la vie en communauté et s’enfuira, sans donner signe de vie, jusqu’à ce que tombe l’information d’un nouveau mort dans le quartier. Le plus dur, c’est d’aller reconnaître le cadavre à la morgue, m’avait-elle confié. Un cadavre que personne ne réclamera ni ne pleurera, une existence sans témoin d’un humain qui un jour peut-être avait été regardé par sa mère comme un cadeau du ciel.
Je me ressaisis et rassure Jeanne : Bushman est bien vivant, ses copines péruviennes sauront le retrouver, je pars immédiatement à ses trousses.
Dans ma voiture, direction la route du Pré Catelan, je me surprends à être inquiet. Bushman, c’est mon protégé, je tiens à lui. Dans les phares qui illuminent cette allée étroite et sombre, j’aperçois la fille aux longs cheveux noirs, adossée à son arbre, casque vissé sur les oreilles. Elle a troqué sa robe blanche contre un ensemble vert fluo, qui contraste tout autant avec l’obscurité de l’allée. De nouveau, la honte me submerge, je regarde à gauche, à droite, avant d’ouvrir la portière, pas question qu’on me reconnaisse dans ce lieu que je fréquente depuis trente ans. À quelques mètres d’ici se trouve mon club de sport accessible seulement par cooptation, où je nage tous les dimanches.
Je salue la jeune femme en espagnol, lui dis que je cherche Bushman. « Ah oui, le bello chico, je me souviens bien de toi, dit-elle en souriant. Les copines se demandaient toutes quand tu allais revenir. Non pas vu Bushman depuis plusieurs jours, mais si tu as une cigarette je veux bien. » Je m’excuse de ne plus fumer et m’apprête à prendre congé quand j’entends un fracas de verre de l’autre côté de la route. Je me retourne et j’aperçois des hommes occupés à fouiller ma voiture. Pas question de me laisser dépouiller sans réagir, je cours dans leur direction en passant mentalement en revue mes attaques et défenses de krav-maga. Un grand costaud muni d’une matraque, vêtu d’un survêtement Adidas blanc, me toise et me lance « dégage ou je te défonce ». Un deuxième, petit et mince, tee-shirt noir du PSG sur le dos, se positionne juste derrière moi. Sans arme, dans le noir, j’évalue immédiatement la situation, je dois courir, décamper, mais par où ?
Soudain, je sens une main me saisir par la peau du crâne, une autre appuyer sur ma gorge, j’étouffe. Le gars au survêtement Adidas, posté devant moi, me frappe à l’estomac. Plusieurs fois. Douleur sourde. Puis il s’attaque à mon visage. Gauche droite. Droite gauche. Goût de sang dans la bouche. Une dent qui tombe. J’ai déjà pris de nombreuses raclées, je sais que la première règle est de se protéger la tête. On se remet d’une épaule déboîtée, d’un doigt foulé, pas toujours d’un traumatisme crânien. J’arrive à libérer un bras que je bloque devant mon visage. Mais impossible de me dégager, le petit sec me plaque contre lui tandis que son collègue me bombarde. À un moment, l’homme qui me tenait enserré me lâche dans un hurlement et me laisse glisser au sol. À côté de moi, je vois un grand Noir occupé à tabasser le petit nerveux. Plus loin, Laura asperge le grand balèze de gaz lacrymogène, avant de le frapper au visage avec ses poings. Bon sang, elle frappe comme un robot, le type titube comme s’il recevait des balles.
Les deux brutes disparaissent dans la nuit. La chemise trempée de sueur et de sang, les jambes chancelantes, j’essaie de me relever, avant de m’écrouler à nouveau dans l’herbe. Laura tousse, se frotte les yeux rougis par le gaz, tandis que son ami, impassible, se masse un peu les phalanges puis remet son casque sur ses oreilles, comme s’il venait de renseigner un passant. La jeune femme hausse les épaules quand je grommelle que je vais appeler la police. « Bienvenue au bois, la police ne vient jamais ici, nous sommes seuls, c’est la jungle. »
Je songe à tous ces entraînements reçus depuis l’adolescence, ces combats gagnés, ce sentiment d’invincibilité que j’éprouve parfois en marchant dans la foule. Tous les jours, je soulève de la fonte, m’entraîne avec un ancien instructeur de l’armée israélienne, crois savoir donner des coups et les esquiver, me vante de terrasser des adversaires de vingt ans de moins. Souvent, je fantasme des combats avec des terroristes aguerris. Mais ici, je découvre une violence à laquelle je n’ai pas été formé et qui me laisse démuni. À cinq minutes de chez moi, je dois la vie à une prostituée péruvienne et à un grand Noir en jogging dont je détournerais le regard si je les croisais dans la rue.
Assis par terre, pétrifié, j’attrape la main de Laura qui me relève. Elle me tend un mouchoir et une bouteille d’eau. « Là, tu ressembles un peu plus à un chico de la rue, dit-elle en souriant, tu viens de passer ton baptême du bois. » Elle réajuste ses cheveux et me dit qu’elle doit travailler. Choqué, groggy, incapable d’articuler un mot, je ne la remercie pas, ne la salue pas, ne lui propose pas de venir prendre un café comme j’imagine que cela se fait avec quelqu’un qui vient de vous sauver la vie. Je m’enferme dans ma voiture et démarre pour m’enfuir loin de ce ventre des enfers.
Sur la route, mains tremblantes sur le volant, je crois voir les arbres se refermer sur moi et j’ai peur que les deux dingues surgissent dans la pénombre, jamais la route jusqu’à la porte de la Muette ne m’a semblé aussi longue. Quand le portail de mon garage se referme derrière moi, je respire enfin. J’ai honte d’avoir eu peur.
Sorti à pied du parking, je croise des femmes noires qui descendent d’un bus, femmes de ménage j’imagine, en chemin pour récurer les bureaux avant l’arrivée des « travailleurs ».
À cette heure avancée de la nuit, on voit des Noirs et des Arabes qu’on ne voit pas de jour dans ce quartier. Il y a les gens de la nuit, et les gens du jour. Mon chemin a croisé celui d’un être de la nuit. Moi, né ici, elle, née là-bas ; moi, dans une famille où il y a tout, elle, dans une autre où, j’imagine, il n’y a rien. Elle se battant pour sa survie – et cette nuit, la mienne –, moi pour trois bricoles qui traînent dans ma voiture.
Dans la salle de bains, j’évalue les dégâts sur mon visage. Quelques coupures à la lèvre, du sang séché autour de la bouche et deux dents en moins que je remplacerai vite chez un voisin dentiste. Mais dans quelques heures, ma tête ressemblera à une pastèque, violette et gonflée. Bénédicte bouge à peine quand je me faufile dans le lit, j’écoute sa respiration régulière, me blottis contre son dos tout chaud. Je suis tellement heureux d’être chez moi.
Toute la matinée, alité, secoué par la fièvre, je cherche une position pour apaiser mon corps meurtri, qui n’est plus qu’un sac de douleur.
Je pense à cette femme qui m’a sauvé la vie. Depuis toujours, il m’arrive de croiser des prostituées quand je traverse le bois en voiture, elles font partie du décor, comme les arbres le long de la route. Mais jamais je ne me suis interrogé sur leur parcours, leur quotidien, leurs peurs et leurs rêves, leur humanité en somme. J’ai vu Laura faire face à celui qui me tabassait et le dominer malgré ses talons aiguilles. Avec mes amis de la Ligue de défense juive, nous nous battions, pour des idées et notre cause. Cette nuit, j’ai vu quelqu’un risquer sa vie pour un inconnu. Je ne suis pas certain que j’aurais eu ce courage.
Elle m’a sauvé la peau et, quelques minutes plus tard, j’ai détourné le regard et me suis enfui comme si elle avait la lèpre.
Je me promets de revenir pour la remercier et aussi régler leur compte à ces brutes du bois.
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