De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 14 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 14

14.

 

Air tendre et lumière crue de début d’été. Intimidé, je tourne plusieurs fois autour de La Promesse de l’aube sans oser m’arrêter. Mon rendez-vous du jour vit dans le bois depuis de longues années, cela nous fait déjà un point commun.

Malgré le conseil de Jeanne, « venez comme vous êtes », je n’ai pas pu m’empêcher de me camoufler dans un vieux survêtement, une casquette de baseball vissée au ras des yeux. Quelle mascarade ; mon teint hâlé et mes dents blanches me trahissent, rien chez moi ne ressemble à la population d’ici. Je me répète les paroles de Jeanne : « Ne lui infligez pas votre aide, ne lui demandez pas de but en blanc comment il en est arrivé là, vous n’êtes pas le bien-portant et lui le malheureux, mais deux êtres humains qui se rencontrent pour la première fois. Aujourd’hui, il est à l’intérieur du grillage et vous à l’extérieur, demain, ce sera peut-être l’inverse. »

Les mains moites cachées dans les larges poches de mon jogging, je me dirige vers le vieil homme, qui semble absorbé par la contemplation de l’horizon ou peut-être dort-il, je ne sais pas très bien.

Je le salue, lui rappelle mon prénom et qu’on s’est déjà croisés dans le bureau de la directrice. L’homme lève le menton, soulève le sac-poubelle près de lui et le pose à ses pieds, signe que je peux m’asseoir. Il ne bouge pas, ne me regarde pas, mais je crois distinguer un sourire à la commissure de ses lèvres.

Nous restons côte à côte, muets, regardant dans la même direction.

J’ai répété et répété encore cette rencontre lors de mes footings matinaux, alors je me lance :

— La directrice m’a dit que vous aimiez les arbres. Moi, je leur rends visite tous les jours, quelle que soit la saison, je ne peux pas m’en passer. Vous voulez que je vous montre mes préférés ?

Il me dévisage, étonné, comme si je n’avais pas l’allure de quelqu’un qui s’intéresse à la nature et connaît les secrets du bois.

— Eh bien, c’est que je cherche l’homme qui peint les arbres, dit Bushman. Suis tombé par hasard sur lui et ses élèves, j’ai bien essayé de le retrouver, mais me suis perdu ma foi, et une bande qui cherchait de la drogue m’a dépouillé.

Je connais bien ce peintre argentin qui vient tous les jours au bois, avec ses carrés de toile et ses pinceaux, et se poste des journées entières devant un séquoia au tronc noueux, un hêtre pleureur, un cèdre du Liban, toujours rejoint par une vingtaine de disciples, parfois plus. Un artiste qui fait partie du paysage comme la Grande Cascade, ou la buvette de la mare Saint-James.

Je dis à Bushman qu’en ce moment, l’artiste peint mon arbre préféré, le magnolia grandiflora, aux feuilles roses ou bleues selon la lumière, et que je serais ravi de l’y emmener. Bushman se lève lentement, impression qu’il tient à peine sur ses jambes, à son teint cireux, je jurerais qu’il est malade, mais à bien regarder autour de nous, tous les résidents affichent ces visages de parchemin qui disent l’immense fatigue. Il me sourit et j’ai un mouvement de recul à la vision de sa dentition noire et clairsemée.

— C’est curieux dit Bushman, je connais le bois par cœur, c’est chez moi, et pourtant, maintenant, je m’y perds.

Le vieil homme trimballe avec lui ses affaires roulées en boule dans un sac-poubelle. Je songe qu’il pourrait les laisser dans sa chambre puis me reviennent les paroles de Jeanne, « abstenez-vous de tout jugement et gardez vos conseils pour vous ».

Notre improbable duo contourne le lac par la route de la Muette et progresse au ralenti. D’habitude, je foule cette allée à grandes enjambées, Eminem dans les oreilles, concentré sur la destination à atteindre, mais aujourd’hui, le pas calé sur celui de mon acolyte, j’ai l’impression qu’entrer au bois, c’est comme entrer dans une grotte. Parfois, je baisse la tête à l’approche d’un promeneur, comptant sur la visière de ma casquette et les Ray-Ban pour ne pas être reconnu. Un peu honte de cette parade mais pas envie d’animer les conversations du quartier.

Quelques minutes plus tard, toujours en silence, nous rejoignons le petit groupe qui s’est formé autour du peintre argentin : des jeunes, probablement étudiants, appliqués, carnet de notes et crayons à la main, des retraités, des femmes sans âge, il y en a même une qui tient un balai. Le peintre distille ses conseils :

— La lumière vient du tronc, de l’écorce. Je peins l’arbre comme je peindrais un corps, avec ses blessures, ses brisures, ses défauts qui racontent qui il est.

Bushman se tient un peu en retrait, mais ne perd pas un mot des paroles de l’artiste.

Me revient ma première rencontre avec ce peintre, sur un banc, après un jogging. Il m’avait raconté ses années de jeune homme passées à peindre les toits de Paris, depuis le lanterneau d’une chambre de bonne de Neuilly, prêtée par une généreuse et riche comtesse Amie des Artistes. Sa bienfaitrice avait demandé à récupérer la chambre pour son fils étudiant, ce qui avait décidé l’artiste, soudain privé d’atelier, à se frotter aux éléments, au vent, au soleil, à la pluie. Désormais, il ne créerait plus que dehors et le ciel immense serait son atelier. Nous avions partagé mon sandwich. C’est un illuminé, une sorte de Christ de la peinture, cherchant la mise à l’épreuve, la difficulté, avais-je raconté le soir à Bénédicte. À présent, je le vois plutôt comme un homme libre et j’aimerais parfois être cet homme.

Déjà une heure qu’il fait naître d’un chaos de couleurs la force de l’arbre. Bushman, absorbé par la toile qui surgit, n’a pas bougé. Dans ma poche, je sens la vibration du téléphone, mais je ne bronche pas.

Quand enfin Bushman me fait signe que c’est l’heure de rentrer – pas question de rater la soupe –, je découvre enfin les trois appels manqués et le texto de Sacha qui s’affiche sur l’écran : « Opération Paix au bois de Boulogne à la maison. Invité Jeanne et les bénévoles à dîner. Rien à préparer. Présence souhaitée. »

À ces quelques mots, mon cœur bat la chamade.

Arrivé devant la maison, aux tintements de voix qui viennent mourir sur le trottoir, je sais que la fête a commencé là-haut. J’ai beau savoir que je suis chez moi, sur mon territoire, je me sens comme un ado avant son premier flirt.

Sur la terrasse, les jeunes volontaires ont disposé paquets de chips, bouteilles de mauvais vin et gobelets en plastique sur la grande table en épicéa. L’un d’eux a sorti sa guitare. La soirée est douce, le soleil semble décidé à jouer les prolongations. J’aperçois Sacha entouré d’un groupe de bénévoles. Puis elle apparaît. Elle est de dos, mais je la reconnais à sa nuque longue et fragile. Ce dos me sourit. Elle flotte dans une salopette en jean noir sur un chemisier blanc. Sur n’importe qui d’autre, la salopette, c’est grossier, sur elle, c’est merveilleux. Elle boit du vin, fume, rigole, n’est plus cette disciple de mère Teresa un peu perchée et sentencieuse, juste une jeune femme gaie, dont le rire rebondit comme une balle dans le ciel. Tellement heureux qu’elle soit chez moi, comme si elle était à moi, je déambule de groupe en groupe, remplis les verres, distribue les compliments à cette jeunesse engagée et concernée. Mais je n’entends pas leurs réponses, je suis déjà ailleurs, loin du sol, dans les branches, dans les nuages, dans les bras de Jeanne.

— Alors, cette balade avec Bushman ? dit-elle en s’approchant.

Je sursaute :

— Très bien, on s’est trouvé un point commun, on parle tous les deux aux arbres. Je crois qu’on va prendre des cours de peinture dans le bois.

Elle écarquille les yeux, incrédule. Je sens qu’elle me fixe mais n’ose lui rendre son regard, trop peur de prendre feu.

Arrive Bénédicte dans une combinaison de soie au motif floral. Je sursaute comme un gamin pris sur le vif. Perchée sur douze centimètres de talons, spectaculaire, elle fonce sur moi avec sa moue agacée. Me demande discrètement si je connais ces individus qui squattent notre terrasse. Des amis de Sacha je réponds mais elle ne semble guère convaincue. L’un d’entre eux s’approche et lui tend un bol de chips qu’elle refuse poliment. Je lui présente Jeanne à qui elle lance, avec un enthousiasme surjoué, « travailleuse sociale, c’est formidable, quelle générosité, moi je ne pourrais pas mais je veux bien aider quelques heures. Vous ne recherchez pas un prof d’anglais, de yoga, de déco ? »

Jeanne recule, me regarde, perplexe, semble hésiter à répondre. Heureusement, ma femme aperçoit Sacha dans la foule et s’éclipse sans attendre la réponse. Je souris à Jeanne, elle paraît soulagée comme moi, je l’entraîne vers le buffet improvisé.

Un peu plus tard, je la trouve réfugiée dans le petit bureau qui donne sur la terrasse. Immobile, elle contemple Jardin d’été, une immense toile d’un artiste italien accrochée au-dessus d’une cheminée.

— C’est un original ? demande-t-elle, intimidée.

— Oui, mon grand-père était collectionneur. Il aimait les femmes, l’art, la chasse. Dans cet ordre-là, je crois.

— C’est très beau ici, dit-elle. Je n’oserai jamais vous inviter dans mon appartement de fonction entièrement meublé Ikea. Je n’ai jamais vu de tableau ailleurs qu’au musée. J’imagine que c’est merveilleux de vivre au milieu d’œuvres d’art.

— Je ne sais pas. J’ai grandi dans tout ça. Ces tableaux font partie des meubles, je n’y fais même plus attention. Et une part importante de mon temps consiste à essayer de récupérer des œuvres volées à la famille pendant la guerre. Ces peintures pour moi, c’est avant tout une bataille juridique épuisante et coûteuse, des avocats, des experts et faussaires en tout genre, des montagnes de documents à produire, bref des soucis.

Je ne sais pas pourquoi je choisis ce moment pour lui révéler un secret que même Bénédicte et Sacha ignorent. J’ai décidé de ne jamais mentir à cette femme que je connais à peine et je lui avoue que certains membres de la famille Vladi résidant aux États-Unis me rémunèrent pour la gestion du trust familial, non pas en honoraires, mais en achetant à une galerie new-yorkaise des œuvres que je rapatrie ensuite. Ça m’évite de payer des impôts, j’espère que tu n’es pas choquée, dis-je. Maintenant qu’elle connaît mes secrets, le tutoiement entre nous me semble aller de soi. Elle sourit, je sens qu’elle m’écoute à peine, absorbée tout entière par la contemplation de tableaux que moi je ne vois plus.

Elle me demande où est la bibliothèque, je lui indique l’étagère où s’alignent des quintaux de beaux livres sur la peinture, la sculpture, la photo. Je lui montre celui consacré à ce peintre new-yorkais que j’adore, qui peint des séries de chiffres, George Widener. Atteint d’un syndrome d’Asperger, il peut, à partir de n’importe quelle date, citer les événements majeurs survenus ce jour-là. Il peint des calendriers, diagrammes, inventaires, graphiques et tables de calcul au contenu mystérieux, souvent reliés à des catastrophes de l’histoire comme le naufrage du Titanic, mais aussi à des numéros de téléphone ou à des plaques d’immatriculation. Je lui dis que j’aime sa folie, son activité cérébrale intense qui a un effet apaisant sur moi ; elle sourit, répond que la folie, elle l’a toute la journée au bureau, et qu’elle comprend qu’on puisse la préférer en tableau.

 

La nuit venue, je me rapproche de Bénédicte, depuis combien de temps n’avons-nous pas fait l’amour ? J’ai eu une dure journée, me dit-elle en retirant ma main de son sein. Avec le temps, je tente de moins en moins car je connais la réponse. Parfois, elle me laisse quand même me blottir contre elle, et nous dormons ainsi pelotonnés comme deux petits chats. Je ne suis même pas blessé par ce refus, presque soulagé ; notre couple a dépassé le cap de la passion et du désir, reste le confort d’une vie parfaitement organisée, le doux ronronnement de la routine, et cette idée totem, que, bon an mal an, nous sommes une FAMILLE.

Quand sa respiration devient régulière, je sors du lit, ouvre une fenêtre, jette un dernier coup d’œil vers le centre d’hébergement, puis m’endors en pensant à Jeanne, à la pâleur de sa peau, à la délicatesse de ses seins qu’on devine à travers l’étoffe du chemisier. Demain, je lui ferai livrer un bouquet d’hortensias vert-bleu, la couleur du tableau Jardin d’été, la couleur de ses yeux. Tant pis pour les convenances, tant pis pour la FAMILLE.

Bien sûr, j’ai eu des aventures en vingt ans de mariage, des étreintes brèves, dénuées de sentiments, avec des filles que je m’interdis de revoir ensuite, coiffeuses, hôtesses d’accueil ou de l’air, serveuses, stagiaires, aussi vite consommées qu’oubliées. Elles ont certainement contribué à maintenir mon mariage à flot.

Ce que je ressens pour Jeanne n’a rien à voir.

Elle est un territoire attirant et terrifiant à la fois, une créature réservée et sans tabou, joyeuse et mélancolique, animale et cérébrale. Je suis fait comme un rat et c’est délicieux.

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