De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 8 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 8

8.

 

Tandis que les riverains du XVI n’ont pas renoncé à chasser la horde e qui menace leur tranquillité, ils ignorent qu’à quelques hectomètres de leurs foyers, une poignée de prostituées sud-américaines doivent elles aussi se défendre contre une meute autrement dangereuse.

Depuis le détroussage de Laura, la situation a encore empiré : les descentes des Égyptiens sont quotidiennes. Le Nain arrive toujours accompagné d’un ou deux complices, jamais les mêmes, armés de matraques et de couteaux. Un soir, il viole l’une des filles, Maria, sous la menace d’un cutter. En partant, il hurle : « Je suis le diable, je vous aurai toutes une par une. »

Les filles doivent se protéger ou quitter le bois. Boubacar, le fiancé malien de Jocelyne, une collègue du bois, la voit un soir rentrer dépouillée de son sac à main, et les bras bleuis de coups de matraque. Révolté, il propose aux filles de devenir leur garde du corps. Ceinture noire de karaté, Boubacar rassure la petite troupe : « Ils ont intérêt à courir vite, vos rebeus. » Quatre fois par semaine, après sa journée de chauffeur Uber, caché dans les buissons, il surveille les va-et-vient dans les allées.

Elles peuvent aussi compter sur la présence de Bushman, un clochard qui vit avec ses chats dans une cabane nichée au fond de la roseraie du parc de Bagatelle. Habitant du bois depuis bientôt dix ans, il a suivi le parcours classique du SDF. Ouvrier spécialisé chez un sous-traitant de Renault pendant vingt-cinq ans, marié, un pavillon à Aulnay, puis la vie qui bascule : accident du travail, chômage, divorce et, enfin, la rue, avec l’alcool comme béquille. Encore vivant après plus de deux décennies passées sous les ponts, il déjoue toutes les statistiques. Les gardiens du parc tolèrent sa cabane cachée dans un épais fourré derrière les hautes grilles du parc, cadenassées chaque soir à vingt heures.

Pour un SDF, être à l’abri signifie d’abord à l’abri des mauvais coups. Plusieurs fois, la maraude l’a ramassé dans le bois et hébergé dans un centre social, mais il s’est toujours enfui pour retrouver ses chats et ses copines, les Péruviennes. Il aime leur compagnie, leur rend des petits services, prévient de l’arrivée de la police, et, quand c’est trop tard, détourne l’attention des flics en les insultant, laissant aux filles et à leurs clients le temps de s’échapper. En échange, Bushman récupère souvent des barquettes de nourriture qu’une association livre tous les soirs aux prostituées du bois et s’en régale avant de donner les restes à ses chats.

Longtemps, sa présence incongrue a fait office de service d’ordre. Il jouait au vagabond dérangé balançant des bouteilles sur les curieux ou les radins. Mais l’ambiance du bois a changé. Plusieurs fois tabassé, fatigué et impuissant devant la montée de la violence, il a supplié ses copines de trouver une protection et, depuis l’arrivée de Boubacar, il se sent apaisé. Cette fois, il compte accepter l’offre du Samu social qui lui propose un hébergement dans un nouveau centre dont les fenêtres donnent sur le bois. Une occasion unique de dormir au chaud et au sec, à deux pas de « chez lui » et de ses chats.

Un soir, Boubacar réunit toutes les filles avant le début de leur service, et donne à chacune une bombe lacrymogène qu’elles glissent dans leur sac. Les filles rapprochent les tentes entre elles et mettent en place un cri de ralliement, todas, todas. Pendant quelques semaines, le stratagème fonctionne. Les Égyptiens ne se montrent plus et le business reprend. Les clients réguliers, qui avaient déserté ces dangereux parages, réapparaissent. Se croisent ainsi des cadres de la Défense, siège bébé à l’arrière de la voiture, qui font un arrêt à la sortie du bureau, des jeunes de banlieue pour qui le bois est une étape avant la discothèque, des têtes connues de footballeurs, animateurs télé ou hommes politiques, des vieux du quartier venus à pied, en voisins. Boubacar est bien occupé à débusquer les voyeurs qui se cachent dans les fourrés pour assister au spectacle.

Le calme revient sur la route du Pré Catelan. Vers six heures du matin, les filles se changent, remballent leurs affaires, discutent, avant de regagner l’arrêt de bus escortées par leur garde du corps et de laisser la place à l’équipe de jour.

Un soir, par une nuit claire, un des Égyptiens s’introduit sur leur territoire, fracture le véhicule d’un client, attrape tout ce qu’il peut et s’apprête à fuir avec son butin quand Boubacar le prend par le col et le soulève.

— Tu vas où comme ça, mec ?

Le voleur tente de frapper son adversaire, mais celui-ci est bien trop adroit et le met à terre, les bras derrière le dos, avant de lui enfoncer son genou dans les côtes. L’homme, immobilisé, gémit de douleur.

Les filles sorties de leurs tentes applaudissent, prennent des photos et applaudissent leur ange gardien qui pose, torse bombé, agenouillé sur le dos du bandit. Relâché, le jeune Égyptien s’enfuit à travers les broussailles.

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