De nulle part les oiseaux surgissent

Claire Léost · Chapitre 7 sur 27

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De nulle part les oiseaux surgissent

Chapitre 7

7.

 

 

Le 10 juin, flanquée d’un essaim d’adjoints et d’une escorte policière bien garnie, la maire de Paris inaugure le nouveau centre social du XVI arrondissement, baptisé La Promesse de l’aube. Elle a annulé e

plusieurs fois le rendez-vous et est venue en fin d’après-midi, espérant passer inaperçue. C’est compter sans la technophilie du colonel qui, d’un coup de WhatsApp, a rameuté une troupe de riverains massés le long des grilles, et hurle dans son mégaphone tout neuf trouvé sur AliExpress. Les « Salope » ou « Hidalgo démission » retentissent dans l’air et rebondissent sur la troupe municipale indifférente.

J’observe la scène depuis ma terrasse, reconnais la plupart des manifestants, songe un moment à m’interposer pour faciliter le dialogue. Je ne bouge pas. Beaucoup par lâcheté, un peu par honte, honte des habitants du quartier, et encore plus d’en faire partie.

J’ai rendez-vous avec Sacha pour aller courir dans le bois, son séjour à Bénarès l’a beaucoup amaigri et je tiens à le remplumer. L’adolescent est encore en retard. C’est de son âge, il aura croisé un ami du lycée, c’est la deuxième fois cette semaine qu’il me plante.

Après vingt minutes à attendre un texto d’excuses, je décide d’aller courir seul, besoin d’expurger les torrents de fiel déversés sous mes fenêtres et la colère que je sens monter en moi contre l’ingratitude des enfants. Je passe devant l’ambassade de Corée, longe la piscine d’Auteuil et m’engouffre dans le bois. Mon itinéraire, toujours le même, me mène sur les bords du lac supérieur, dont je fais le tour à petites foulées avant de me perdre au hasard des chemins de traverse et de retrouver ce banc qui m’attend face au hêtre pourpre du Pré Catelan. Quarante ans que je fréquente ces arbres, que je les regarde s’étirer vers le ciel, se réchauffer au soleil du printemps, puis s’endormir en automne, avant de s’envelopper dans le froid jusqu’à l’année suivante. Ici, je me sens chez moi.

Bénédicte n’entend rien aux arbres, les voit à peine, ne les regarde jamais, ne distingue pas un chêne d’un peuplier. Mais je dois reconnaître qu’elle prête plus d’attention que moi à nos semblables et peut-être les aime davantage.

À la fac de droit, où j’avais été pendant un an son maître de conférences, j’avais ramé longtemps avant qu’elle ne pose ses yeux noirs sur moi, l’héritier de la noblesse russe, beaucoup trop dandy, clinquant, superficiel. Issue d’une famille de la bourgeoisie catholique de Lyon, elle avait fui à Paris pour échapper au destin de sa mère, veuve de médecin avec quatre enfants à charge. Bonne élève, belle, légère comme une danseuse, elle tournoyait au milieu d’une ribambelle d’intellos boutonneux dont elle était la reine. « Préfères-tu Stendhal ou Balzac, Kant ou Hegel, Platon ou Épicure ? Tu n’as lu aucun livre », soupirait-elle en secouant la tête. Moi, je ne voyais que ses yeux qui se plissaient quand elle riait et sa moue tantôt perplexe tantôt exaspérée, toujours si terriblement sexy.

Il fut un temps où je la guettais des heures, posté devant la bibliothèque Sainte-Geneviève où elle avait ses habitudes, jusqu’à ce qu’elle surgisse et écarquille les yeux, « Quel incroyable hasard de vous croiser ici ». Je partais heureux, souverain, enivré de son sourire.

Aujourd’hui, je me demande où est passée cette flamme.

 

Deux heures plus tard, à la sortie du bois, j’aperçois une colonne de fumée noire qui monte au ciel et renifle une violente odeur de brûlé. Deux camions de pompiers sont garés devant la grille de La Promesse de l’aube et aspergent un des modules en bois. Ils commencent très fort, ces nouveaux voisins, à peine trouvé un abri, ils y fichent déjà le feu. À la vue des résidents alignés sur le trottoir, observant inquiets le combat des soldats du feu, je comprends : ce ne sont pas les envahisseurs qui ont incendié le centre, mais mes propres voisins et amis.

À l’intérieur, un groupe fait la chaîne pour évacuer cartons et sacs-poubelles. Parmi eux, une frêle jeune femme distribue les consignes avec autorité. Je l’ai aperçue tout à l’heure, guidant l’équipe Hidalgo dans le bâtiment, sûrement la directrice.

Elle passe devant moi, sans un regard. Je la rattrape.

— Besoin d’aide ?

Elle me dévisage avec méfiance, semble hésiter, puis :

— C’est pas de refus. On sort toutes les affaires des chambres. Prenez des sacs-poubelles, là, notez-y le numéro de la chambre au marqueur, et remplissez avec tout ce que vous trouvez. Et dépêchez-vous, les pompiers font tout évacuer, ça brûle encore.

— Dans un sac-poubelle ?!

La jeune femme, visage de piaf effaré, hausse les épaules.

— Vous croyez quoi ? Ce qu’ils ont, ils le portent sur eux. Commencez par les draps, les couvertures, mettez au-dessus les boîtes de lait en poudre et les biberons des enfants.

Puis elle me tourne le dos et file, toute menue, dans sa tenue d’adolescente : jean blanc, tee-shirt noir et baskets. J’attrape un sac et m’engouffre dans le deuxième cube en bois. L’odeur de brûlé me pique les bronches. Les chambres, des rectangles d’environ cinq mètres sur deux, contiennent un lit et un placard. J’entre dans la première, ramasse tout ce que je trouve : claquettes, bonnets et chaussettes en laine, médicaments, vieux papiers jaunis, quelques vêtements, et enfourne le tout dans le sac. La moitié d’un sac suffit, tout un patrimoine dans un demi-sac poubelle.

Après quelques allers-retours, je rejoins les volontaires attroupés devant le tas de sacs empilés sur le trottoir qui contiennent la vie de deux cents personnes. La jeune femme aux cheveux courts distribue des gobelets en plastique remplis de soupe aux bénévoles et aux résidants. De la soupe en plein été, quelle drôle d’idée je songe, avant de noter que la plupart n’ont qu’un tee-shirt sur le dos, et patientent ici depuis des heures dans la fraîcheur de la soirée.

Dans le troupeau de naufragés, je reconnais un visage qui émerge à côté de la jeune directrice : Sacha, mon fils !

— Papa ? Tu fais quoi ici ?

— La même chose que toi, on dirait.

Je lance à la jeune femme :

— Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas, j’habite à côté.

— Ça va aller, je crois, la mairie nous a trouvé des chambres d’hôtel pour ce soir.

— Je peux vous apporter de la nourriture, des couvertures, des médi…

— Non ça ira, on a juste besoin de calme et de sécurité. Vous vivez ici, vous connaissez les gens du quartier, dites-leur de nous foutre la paix. Vous avez peur de mes pensionnaires, mais eux, ils ont encore plus peur de vous. J’ai passé le message à votre fils, je compte sur vous. Et à tout hasard, faites-leur savoir qu’une plainte pour incendie criminel va être déposée. On ne va pas se laisser faire.

Elle me tend un gobelet brûlant de soupe à l’oignon en me fixant droit dans les yeux et passe au suivant. Attifée comme ses pensionnaires, coiffée comme un soldat avec ses cheveux ras qui surmontent une nuque ravissante, elle est jolie mais ne semble pas le savoir.

De retour chez moi, je tombe dans l’entrée sur un Patrick tout essoufflé :

— Pardon, je suis en retard, j’arrive du palais de justice.

— Moi aussi je rentre à l’instant. Tu as vu que le centre d’à côté a pris feu ?

— Quoi ? Un incendie ? Cela dit, un bon méchoui de migrants, ça réglerait le problème, non ?

— Arrête avec ton cynisme, ça va trop loin, on devrait mettre un terme aux procédures. Notre tranquillité ne justifie pas de faire rôtir deux cents personnes dans les flammes. En plus, figure-toi que Sacha y travaille comme bénévole.

— Ah. Dis-lui de faire attention. Ce cinglé de colonel ne renoncera jamais, il se chargera de détruire ces cabanons au lance-roquettes. Tu peux lui faire confiance. À ta place, j’irais lui faire une piqûre de calmant.

Avec l’ascenseur, nous montons directement sur la terrasse, où, comme à notre habitude, autour d’un cigare et d’un whisky, nous échangeons préoccupations et perspectives sur l’état du monde et du nôtre en particulier. Et nous tombons d’accord : chacun a droit à une place sur terre et nous, nous avons le devoir de leur foutre la paix.

Après le départ de Patrick, je guette le retour de Sacha jusque tard dans la nuit. J’ai toujours considéré mon fils comme une personne à part entière, lui parlant d’égal à égal, sans la mièvrerie qu’on réserve parfois aux enfants. Argent, religion, politique, sexualité, nos sujets de discussion sont sans tabou et nos conclusions, souvent les mêmes.

On m’avait parlé du délicat passage à l’adolescence en me prévenant : si tu veux de l’amour, achète plutôt un chien. J’avais pensé pas lui, pas moi, et j’avais raison, Sacha est ma plus grande réussite.

Bénédicte s’inquiète, trouve que ces derniers temps, toujours le nez dans son iPhone, il ne s’exprime plus que par borborygmes et monosyllabes. « Yep », glapit-il quand sa mère lui demande s’il a commencé à réviser ses cours pour la rentrée. « Sais pas encore », soupire-t-il à propos de la destination de sa soirée à venir. Selon ma femme, j’ai la dent trop douce envers lui, je ferme les yeux sur ses notes en chute libre depuis un an et les récriminations des profs qui le trouvent dispersé. Dans mon souvenir, j’étais aussi un élève moyen, qui s’ennuyait, un jeune homme agité avant de me ressaisir en fac et de cravacher pour être à la hauteur des attentes paternelles. Je serais heureux que Sacha fasse son droit, comme moi, puis prenne la suite dans la gestion des affaires familiales. Les dieux de la fortune se sont penchés sur son berceau, comme sur le mien avant lui, son destin sera grandiose.

 

Quand, enfin, il paraît, le visage couvert de suie, il s’affale dans la méridienne.

— Pourquoi je ne t’ai pas raconté ce que je fais chez nos nouveaux voisins ? Tu n’aurais pas compris.

— Je croyais qu’on pouvait tout se dire, toi et moi.

— Eh bien, mon voyage en Inde m’a changé, c’est tout. J’ai vécu avec quelques euros par jour et toute ma vie dans un sac à dos. Une fois de retour dans notre maison pleine comme un magasin d’antiquaire, je me suis rendu compte que j’étouffais. Dans la rue, je suis tombé sur cette petite dame, qui se débat pour offrir un toit à des dizaines de personnes. On a sympathisé, je lui ai proposé mon aide. Tu sais tout. Ah, et encore une chose, j’ai été soulagé de voir ta réaction en bas. Et de savoir que ça ne venait pas de toi cet incendie.

Nous contemplons en silence les tours de la Défense qui scintillent dans la nuit. Plus bas, on distingue à peine le centre d’accueil dans la nuit noire.

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