De nulle part les oiseaux surgissent
Chapitre 24
24.
Les jours qui suivent la mort de Laura, je flotte dans un brouillard de culpabilité et de colère, passe des heures à déambuler dans Paris, sans but précis, l’idée de rester chez moi à ressasser cette histoire me rend fou. Je n’ai pas remis les pieds au bois depuis le vol de mon arme. Dans la rue, parfois, la peur me saisit. Quelqu’un va venir me régler mon compte. Qui ?
Dans mes cauchemars, parfois, les Égyptiens me rouent de coups avant de m’achever au couteau. D’autres fois, les collègues de Laura m’encerclent et me demandent des comptes. Le plus souvent, Laura est seule face à moi, me sourit avant de planter ses griffes dans mon cou en hurlant. Je ne pensais pas qu’un fantôme pouvait crier aussi fort. Je me réveille trempé de sueur.
Accroché à l’espoir d’un avenir avec Jeanne qui pourtant ne m’envoie aucun signal, un jour, n’y tenant plus, j’entre dans son petit bureau et lui dis qu’elle est ma première pensée quand j’ouvre les yeux le matin et la dernière quand je les ferme, que je l’ai aimée à la première seconde où elle m’est apparue, au milieu des flammes.
Elle me dévisage en silence, se masse la nuque, finit par dire qu’elle est touchée, m’apprécie beaucoup mais ne partage pas mes sentiments. Son visage se ferme, elle regarde son téléphone, comme embarrassée de ma présence. Et elle enchaîne, dit qu’elle a accepté de participer à la campagne du Parti socialiste pour les prochaines municipales, pas seulement pour militer mais en vue d’intégrer le conseil de Paris. Qu’elle a donné assez de son temps à la salle des machines, se verrait bien plus près du gouvernail, et qu’elle a besoin de reconnaissance, et aussi d’argent.
Elle parle, mais je n’entends plus, résonnent en moi ses mots : « je suis touchée, je t’apprécie beaucoup », froids comme un poulet mort. Elle me demande ce qui ne va pas je réponds « rien » sans un regard. Nous restons encore cinq minutes à échanger des banalités, à nous donner des nouvelles des enfants, du boulot. Des minutes interminables. Elle a maigri, je vois les petites rides au-dessus de la bouche, les vaisseaux éclatés sous les paupières, les joues creusées, comme si l’enfance était partie. Se sent-elle coupable de ne pas avoir abrité Laura ?
J’abrège la conversation, prétextant un rendez-vous. Elle propose de me raccompagner. Nous marchons dans la rue en silence. Je ne la touche pas, ne lui prends pas la main, il y a entre nous un océan de malentendus et de peines. Je voudrais hurler, taper sur les murs, je voudrais des insultes, des cris, tout plutôt que cette indifférence. Parce qu’un jour j’ai pensé qu’elle était tout pour moi alors que je n’étais rien pour elle. Parce que dans son regard, tout à l’heure, j’ai vu de la gêne, presque de la pitié.
Privé de Jeanne, et portant le poids du cadavre de Laura sur les épaules, je me noie. Manque d’appétit, paranoïa, tremblements, je perds toute aptitude à la joie. J’arrête le sport et les entraînements et même le travail, à quoi bon. J’ai tué quelqu’un, par légèreté, par stupidité, et toute ma vie je serai un meurtrier.
La drogue ou l’alcool ne me sont d’aucun secours, seules les visites tous les dix jours chez le rabbin de la rue Copernic apaisent mon esprit en feu.
Je ne sais pas pourquoi je lui parle de ma grand-mère, qui a réussi à se cacher à Antibes pendant la guerre et a échappé aux Allemands, mais pas son fils, le grand frère de mon père, arrêté dans la rue à Monte-Carlo, envoyé à Auschwitz.
Je lui raconte les étés chez elle à Biarritz, dans un château posé au milieu d’un immense parc, point de ralliement des Vladi pendant l’été, où elle accueillait cousins, cousines, oncles et tantes, qui débarquaient de toute l’Europe et même des États-Unis. Grand-mère payait tout, l’armée de domestiques, les banquets joyeux, les bouquets de fleurs dans chaque chambre, les cours de natation pour les plus jeunes, et de maths pour les lycéens paresseux.
Jusqu’à un âge avancé, elle jouait au golf, au casino, au bridge. À la fin de sa vie, elle passait ses journées dans sa chambre et parfois j’avais le droit de l’y rejoindre pour lui faire le récit détaillé de ma journée au Club Mickey ou, plus tard, de mes séjours linguistiques. Desquels je retranchais quelques détails, comme la fois où, parti aux États-Unis, j’avais embrassé ma voisine dans l’avion, avant de lui préférer, sur place, sa copine plus entreprenante.
Assise dans son lit, elle fumait ses Gitanes, buvait du brandy, et m’écoutait imperturbable, sans poser plus de questions qu’il ne fallait.
J’avais demandé à mon père pourquoi elle ne parlait jamais de son fils disparu, il lui avait posé la question une seule fois, et elle avait répondu « j’ai décidé d’être heureuse ». Ils n’en avaient jamais reparlé depuis.
Un jour néanmoins, j’avais vu sa carapace de bonheur se fissurer. En 2000, à l’occasion de Yom HaShoa, la cérémonie de commémoration des victimes de la Shoah, sous le pont Bir-Hakeim, elle avait participé pendant vingt-quatre heures à la lecture des noms, prénoms et âges de la moitié des 76 000 Juifs de France déportés dans les camps, lus convoi par convoi. Parmi la vingtaine de noms qu’elle avait égrenés, lentement, pour ne pas écorcher l’un d’entre eux, se trouvait celui de mon oncle, son fils, Isaac Vladi. Je n’avais pas lâché sa main pendant la lecture, et la tenais toujours, quand, vers trois heures du matin, un vieil homme s’approcha de nous et demanda d’une voix blanche si nous étions parents d’Isaac Vladi. L’homme portait un vieux carnet en similicuir noir à la main qu’il tendit vers nous. Il nous dit que ses parents étaient dans le même convoi qu’Isaac, et avaient noté les noms et prénoms de tous leurs compagnons du convoi, pour donner des nouvelles aux familles quand ils rentreraient. Scrupuleusement, ils avaient mis une croix en face de ceux qui mouraient, au fur et à mesure, pendant l’interminable voyage. Sa mère était revenue et avait transmis le carnet à son fils. Je vois une croix, là, en face d’Isaac Vladi. Grand-mère avait serré ma main plus fort, à me faire mal. Son visage était resté de marbre, mais pour la première fois, j’avais vu des larmes noyer ses yeux et rouler sur ses joues. « Tu es triste grand-mère », avais-je fini par murmurer. « Non, non, mon petit, je suis heureuse, je sais à présent que mon Isaac n’a pas eu à connaître les camps. »
Je raconte au rabin Jeanne, Bushman et Laura. Je lui raconte ma tentative d’être un homme bon qui s’achève dans le sang.
Il me dit que je n’ai tué personne, que je suis victime moi aussi, on m’a agressé puis volé. Il ajoute que si le gang du bois était décidé à la tuer, il y serait parvenu avec ou sans mon arme.
Bien qu’un peu facile, cette lecture des événements me réconforte un instant.
Il me dit aussi que ma spirale de haine et de vengeance est vouée à l’échec, que, contrairement à ce que j’ai appris au Betar, la Torah récuse la loi du talion et encourage la réconciliation. Ne te venge pas et ne garde pas rancune. Aime ton prochain comme toi-même. Il me dit aussi de façon énigmatique : « Tu as passé beaucoup de temps à te connaître, maintenant, apprends à t’aimer. »
Moi qui dormais sur le ventre en bon insouciant, depuis la mort de Laura, je dors sur le côté, en position fœtale, comme tous les inquiets. Parfois, quand je sursaute et bondis hors du lit, Bénédicte m’enlace pour me rassurer. Elle me dit qu’elle est là, qu’il ne faut pas avoir peur, pourtant elle ne me pose aucune question. Je la sens préoccupée, pressée de retrouver un mari maître du monde, mais peu curieuse de savoir ce qui m’a mis à terre.
J’apprends à vivre avec les insomnies. Durant ces heures presque blanches, je décide de tout regarder d’un œil neuf.
Depuis ma naissance, j’appartiens à un système où tout a été décidé par d’autres pour moi, où il ne faut pas trop réfléchir sur soi. Aujourd’hui, je vois ce qui me manque, mon territoire vidé de toute magie, de tout mysticisme, ma vie dépouillée de projets. La rencontre avec des êtres si éloignés de moi, Jeanne, Bushman, Laura, m’a ramené à ma condition d’enfant, à la vie réelle. Je voudrais partager ma nouvelle science, la diffuser. Je me sens neuf, de mieux en mieux, désinhibé. Conscient quand même que je dois me reposer, j’achète des capsules de valériane, qui puent la mort, censées me faire dormir. Je remplace le café par de la tisane, le thé de l’après-midi par du tilleul : rien n’y fait. J’essaie de calmer ce sentiment d’euphorie, mais je suis allé trop loin. Après quelques nuits où je ne dors plus que trois ou quatre heures, je ne dors plus du tout. Dans la journée, je rejoins Bushman et ses chats au parc de Bagatelle qui m’écoutent patiemment : je commence à monologuer, tout m’inspire, tout prend du sens. Je suis venu sauver le monde, pas moins que ça, le délire commence.
Moi qui ne prends jamais les transports en commun, je me souviens que je suis dans le métro, station La Muette, je me laisse tomber : on me bouscule, on me soulève. Je me retrouve allongé sur le ventre, tenu de tous côtés, je me débats, je crie, je ne peux plus bouger ; et dans le bras, une douleur inouïe.
Au réveil, Bénédicte se tient devant moi visage défait. Les pompiers m’ont ramassé dans le métro, je délirais, ils m’ont emmené à Saint-Anne. Ma paupière est lourde, sûrement l’effet du valium. Bénédicte a dû signer une HDT, comme on dit dans le jargon, une hospitalisation à la demande d’un tiers, qui permet d’enfermer quelqu’un et de l’assommer de médicaments. Les yeux gonflés, elle me dit que je vais sortir vite, j’ai eu un coup de fatigue, rien de grave. Je vois bien qu’elle ne reconnaît pas l’homme qui est devant elle, qu’il lui fait peur, elle voudrait que je reprenne ma place parmi ceux qui vont vite, marchent droit, ne doutent jamais.
Plus tard, je songerai à la phrase de Jeanne : « la folie, tu préfères l’avoir en tableau ». Quand elle se propulse dans la rue, qu’elle remue la vie bien ordonnée d’une famille, on la rentre au plus profond de la chair avec des seringues de fer. On assèche les racines à coups de produits puissants, car on ne connaît pas cette sorte de plante, on a peur de ce mystère.
Bénédicte dit qu’elle va me laisser aux infirmières et à ma « prise du soir ». Je lui demande de rester. Tandis que ces derniers temps, nous avions du mal à échanger plus de trois phrases par jour, je déverse sur elle un flot ininterrompu de paroles. Je lui raconte la rencontre de Jeanne, la virée au bois avec Bushman, le tête-à-tête avec Laura, l’enchaînement des événements jusqu’au drame. À mesure que j’avance dans le récit, je sens ma maison intérieure, fermée à double tour, s’ouvrir, je sens l’air s’engouffrer dans mes poumons et la vie en moi se réveiller.
Quand mon récit s’achève, elle me regarde avec tendresse
— Je suis heureuse que tu me parles enfin.
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