Dossier 64
8 - Novembre 2010
8
Novembre 2010
« Vous avez nu nes surnignages de Rose à propos de l’affaire Rita Nielsen, chef, alors ? »
Carl leva les yeux et eut beaucoup de mal à ne pas éclater de rire. Assad était en face de lui, agitant une petite liasse de papiers. Il avait apparemment trouvé un remède contre la goutte au nez, car de ses narines sortaient deux mèches de coton si grosses qu’elles expliquaient l’aggravation spectaculaire de son accent déjà très marqué.
« Quels surnignages ? Où ça ? » dit Carl en réprimant un sourire.
« L’enquête sur cette femme qui a disparu à Copenhague. La tenancière de bordel, Rita Nielsen. » Il jeta les photocopies sur le bureau. « Rose passe des coups de fil, et elle veut qu’on regarde ça tous les deux en attendant. »
Carl prit les photocopies et, pointant du doigt les bouts de coton, il dit : « Tu n’enlèverais pas ces trucs-là une minute, que je puisse me concentrer ?
– Mais si je les enlève, je coule, chef.
– Eh bien qu’est-ce que tu veux que je te dise, coule ! Mais tâche de le faire par terre, s’il te plaît. » Il hocha la tête, satisfait en voyant les mèches atterrir dans la corbeille, et baissa les yeux sur les copies. « Alors où sont-ils, ces surnignages ? »
Assad se pencha dangereusement près de Carl et tourna quelques pages. « Là », dit-il, en désignant tout un passage marqué au Stabilo fuchsia.
Carl survola les quelques lignes. Il s’agissait d’une partie du rapport de police concernant l’état de la Mercedes de Rita Nielsen quand on l’avait retrouvée. Rose avait mis en exergue la liste des rares objets restant dans la boîte à gants. Il y avait un guide intitulé Destination l’Italie du Nord, quelques boîtes de réglisse Läkerol, un paquet de mouchoirs en papier, deux brochures sur la ville de Florence et quatre cassettes audio de Madonna.
Madonna ne devait pas être très populaire chez les délinquants de Nørrebro à cette époque, se dit Carl. Il remarqua que Rose avait ajouté sous la ligne : « Un boîtier de cassette de Who’s that girl », la mention vide. Et elle avait fait deux gros traits de Stabilo sous les deux derniers mots. Il est vrai que la formule prêtait à confusion !
« Grands dieux ! s’exclama-t-il. La nouvelle est d’importance ! Qu’en pensez-vous mon cher Assad ? Ne devrions-nous pas alerter la presse ? On a trouvé une cassette de Madonna vide ! »
Assad le regarda, avec l’air de ne pas comprendre. « Elle a souligné d’autres passages sur la page suivante aussi. En fait les pages sont un peu dans le désordre. »
Il attira l’attention de Carl sur d’autres surlignages. Cette fois il était question de l’appel signalant la disparition de Rita Nielsen le 6 septembre 1987. Il provenait d’une dénommée Lone Rasmussen, de Kolding, une employée de Rita Nielsen qui notait les réservations pour les call-girls. Elle avait été surprise que sa patronne ne soit pas revenue à Kolding le samedi comme prévu. Le rapport disait en outre que Lone Rasmussen était bien connue des services de police après plusieurs arrestations pour prostitution et usage de stupéfiants.
Ici, la phrase surlignée était la suivante : Selon Lone Rasmussen, Rita Nielsen devait impérativement rentrer dimanche parce qu’elle avait un rendez-vous le même jour, ainsi que les jours suivants. En effet, son agenda, qui était resté au salon de massage que Lone Rasmussen appelait « le bureau », comportait des traits rouges à ces dates.
« OooK », dit Carl en insistant sur la première syllabe. Il continua sa lecture. Rita Nielsen avait donc des rendez-vous d’ordre privé la semaine suivant sa disparition. Les enquêteurs avaient creusé un peu de ce côté mais n’étaient pas parvenus à en déterminer la nature.
« Je crois que Rose est en train d’essayer de joindre cette Lone Rasmussen en ce moment, alors », marmonna Assad, d’une voix encombrée de glaires.
Carl poussa un soupir. Cette histoire remontait à vingt-trois ans. À en croire le numéro d’identification national de Lone Rasmussen, elle devait en avoir au moins soixante-quinze, un bel âge pour quelqu’un avec un passé comme le sien. Et si, contre toute attente, elle vivait encore, Carl voyait mal ce qu’elle serait capable d’ajouter à son témoignage.
« Maintenant, regardez ça, chef. » Assad feuilleta à nouveau la liasse pour lui lire une phrase à haute voix, quoique avec des consonnes amorties par la morve :
« “Lors de la perquisition au domicile de Rita Nielsen, dix jours après sa disparition, on retrouve un chat tellement affaibli qu’on doit l’euthanasier.”
– Eh ben merde, alors ! s’exclama Carl.
– Et là. » Assad montrait le bas de la même page. « “On ne découvre aucun indice suggérant qu’il y a eu crime, ni aucun élément : papiers, journal intime ou autre, qui puisse suggérer un état de dépression grave. La demeure de Rita Nielsen est ordonnée, bien que décorée de façon assez juvénile avec peluches, poupées et une grande quantité de photos encadrées de la chanteuse Madonna. Rien en revanche permettant de croire à un meurtre ou à un suicide.” »
De nouveau, Rose avait jugé bon de surligner un détail : Une grande quantité de photos encadrées de la chanteuse Madonna.
Pourquoi ce détail en particulier ? Carl s’essuya le nez. Il n’allait pas se mettre à couler lui aussi ? Non, fausse alerte. Il ne fallait surtout pas qu’il soit enrhumé pour ce soir. Mona l’attendait.
« Je ne sais pas pourquoi Rose attache tant d’importance à tous ces passages sur Madonna, dit Carl. Mais l’histoire du chat donne à réfléchir. »
Assad hocha la tête. La relation fusionnelle que les vieilles filles entretiennent avec leurs animaux de compagnie n’est pas une légende. Quand on a un chat et qu’on a l’intention de se suicider, on s’occupe de savoir ce que va devenir l’animal avant de passer à l’acte. Soit on le tue lui aussi, soit on le confie à des personnes de confiance pendant qu’il est encore temps.
« Je suppose que nos collègues de Kolding ont pensé à cela aussi », dit Carl.
Assad secoua la tête.
« Non. » Il renifla. « Ils ont considéré qu’elle s’était tuée sur un coup de tête. »
Carl hocha la tête, pensif. C’était possible, après tout. Elle était loin de chez elle et de son chat. On ne sait jamais ce qui peut passer par la tête des gens.
La voix de Rose retentit soudain dans le couloir : « Venez ici tous les deux. Tout de suite. »
C’est pas vrai ! Je rêve, se dit Carl. Elle leur donnait des ordres, maintenant ? Choisir les affaires sur lesquelles devait travailler le Département V ne lui suffisait pas ? Si elle commençait à leur parler sur ce ton, il était temps qu’il la remette au pas. Avec un peu de chance, elle prendrait des vacances et deviendrait Yrsa pour quelque temps. Son alter ego était un peu moins malin qu’elle, mais loin d’être stupide.
« Venez, chef », dit Assad en le tirant par le bras. Visiblement, lui avait déjà pris le pli.
Rose ressemblait à un ramoneur debout au milieu de son bureau, en noir des pieds à la tête et le téléphone à l’oreille. Elle obstrua le micro avec sa main, indifférente à la mine renfrognée et au regard de reproche de son patron.
« J’ai Lone Rasmussen en ligne, chuchota-t-elle. Je veux que vous entendiez ce qu’elle raconte. Je vous expliquerai tout plus tard. »
Elle posa le téléphone sur la table et actionna la fonction conférence.
« Voilà, Lone, mon supérieur, Carl Mørck et son assistant sont là tous les deux, ils vous écoutent, dit-elle. Pourriez-vous avoir l’amabilité de me répéter ce que vous venez de me dire ? »
Bon, au moins elle l’avait présenté comme son supérieur. Elle n’avait pas encore oublié qui portait la culotte dans ce bureau. C’était déjà ça. Carl hocha la tête pour lui montrer qu’il appréciait. Elle avait réussi à joindre cette Lone Rasmussen. Pas mal.
« Allô », grinça une voix lente et rauque à l’autre bout de la ligne. Les toxicomanes qui n’arrivent jamais à décrocher finissent toujours par avoir cette voix-là. Elle ne semblait pas si vieille que cela, d’ailleurs, juste très usée. « Vous m’entendez, là ? »
Rose le lui confirma.
« Je disais juste que Rita adorait ce fichu chat. Une fois, elle l’avait confié à une pute, je ne me souviens plus de son nom, mais en tout cas la fille en question avait oublié de le soigner et Rita s’était mise dans une colère terrible et elle l’avait renvoyée, cette connasse. Depuis, chaque fois que Rita s’en allait, c’était moi qui nourrissais le chat, je lui donnais des boîtes, vous voyez, et elle ne le laissait tout seul que si elle partait pour un jour ou deux. Il faisait ses besoins un peu partout, bien sûr, mais Rita s’en fichait. Elle nettoyait après lui et voilà.
– Donc, ce que vous essayez de nous dire, c’est que Rita n’aurait jamais abandonné son chat sans être sûre qu’il était entre de bonnes mains ? » dit Rose pour l’aider un peu.
« Oui, c’est exactement ça. C’était vraiment bizarre. Je ne savais pas que le chat se trouvait dans l’appartement. Et puis de toute façon, elle ne m’avait pas laissé la clé de chez elle en partant. Rita ne confiait pas la clé de chez elle comme ça, à la légère. Et si elle me l’avait donnée avant de partir, j’aurais su que le chat était là, et qu’il était en train de mourir de faim, la pauvre bête, vous vous doutez bien.
– Oui, bien sûr, nous comprenons, Lone. Et maintenant je voudrais que vous répétiez ce que vous me disiez à propos de Madonna.
– Ah oui. Rita l’adorait. Elle était complètement dingue de cette femme.
– Vous m’avez dit qu’elle était amoureuse d’elle.
– Oui, putain. Elle ne le criait pas sur les toits mais on était toutes au courant.
– Rita Nielsen était lesbienne ? demanda Carl.
– Tiens, tiens, les messieurs viennent se mêler à la conversation tout à coup ! ricana-t-elle. Rita s’envoyait en l’air avec tout ce qui bougeait. » Sur cette information, elle s’arrêta brusquement de parler, et le bruit de quelqu’un qui étanche une soif sans fin remplit l’espace minimaliste du bureau de Rose. « Elle ne disait jamais non à une partie de baise, si vous voulez mon avis », reprit la vieille prostituée après quelques gorgées supplémentaires. « Sauf du temps où elle le faisait pour de l’argent et tombait sur un type qui n’en avait pas.
– Bref, vous ne croyez pas au suicide », dit Carl.
La question déclencha un long éclat de rire suivi de cette affirmation : « Ah ça, non, putain !
– Et vous n’auriez pas une idée de ce qui a pu se passer, par hasard ?
– Aucune. Un vrai mystère. C’était peut-être une histoire d’argent, même si on s’est aperçu qu’il y en avait plein sur son compte quand la succession a été réglée. Ça a pris au moins huit ans, je crois, ce bordel.
– Elle avait fait don de toute sa fortune à une association pour la protection des chats, n’est-ce pas ? » dit Rose.
Les chats, encore une fois, se dit Carl. Non, décidément, cette femme-là n’aurait jamais laissé son chat mourir de faim.
« Oui, et c’était sacrément dommage. J’aurais bien eu besoin de quelques-uns de ses millions, moi », commenta Lone Rasmussen en baissant un peu la voix.
« Bon. Je résume, dit Carl. Rita Nielsen part pour Copenhague le vendredi et vous laisse entendre qu’elle sera de retour le lendemain, samedi. La preuve en est qu’elle ne vous confie pas son chat. Vous pensez qu’elle a dormi chez elle la nuit de samedi à dimanche. Elle a des choses à faire les jours suivants et normalement, vous devriez vous occuper du chat mais comme vous ne l’avez pas vue et qu’elle ne vous a donné aucune nouvelle consigne, vous ignorez si le chat est dans l’appartement ou pas. C’est ça ?
– Oui. Plus ou moins.
– Est-ce qu’elle faisait souvent ce genre de déplacements ?
– Oui. Elle aimait bien partir quelques jours. Aller à Londres voir des comédies musicales, ou ce genre de trucs. Qui ne voudrait pas en faire autant ? Mais bon, c’était elle qui en avait les moyens, alors évidemment ! »
Le reste devint assez indistinct. Assad écoutait, très concentré, les yeux mi-clos, comme s’il avançait dans une tempête de sable. Carl, en revanche, entendit chaque mot.
« Une chose encore. Rita Nielsen a acheté des cigarettes avec sa carte de crédit, à Copenhague, juste avant sa disparition. Savez-vous pourquoi elle ne les a pas achetées avec du liquide ? Ce n’était pourtant pas une grosse somme. »
Lone Rasmussen éclata de rire. « Papa Fisc l’a chopée une fois avec plus de cent mille dans son tiroir à la maison. Ça lui a coûté bonbon, je peux vous le dire. Elle a eu du mal à expliquer d’où venait cet argent, vous comprenez ? Alors après ce jour-là, elle a mis chaque couronne à la banque, et elle n’a plus jamais eu de liquide sur elle. Elle achetait tout avec sa carte du Diners Club ou sa carte Dankort. Il y avait pas mal de magasins dans lesquels elle ne pouvait pas aller faire ses courses, mais tant pis. Elle n’y allait plus, et puis c’est tout. Elle n’avait pas envie de se faire aligner une deuxième fois, et d’ailleurs ce n’est plus jamais arrivé.
– Je vois », dit Carl. Ils avaient au moins la réponse à une de leurs questions. « Je suis désolé que ce ne soit pas vous qui ayez eu son argent », dit-il. Et il était presque sincère. Avec cet héritage, Lone Rasmussen se serait probablement saoulée ou droguée à mort, mais au moins elle aurait tiré sa révérence avec panache.
« J’ai quand même récupéré ses meubles et tout ce qu’il y avait dans son appartement. L’association n’en voulait pas et c’est tant mieux parce que chez moi, il n’y avait qu’un tas de vieux trucs moches et sans valeur. »
Il s’imaginait assez bien le tableau.
Ils la remercièrent et prirent congé. Elle raccrocha en les invitant à rappeler quand ils voudraient.
Carl hocha la tête. Une distraction était probablement toujours la bienvenue.
Rose les regarda tous les deux longuement. Elle savait qu’à présent ils étaient convaincus. Il y avait de la matière dans cette affaire et elle méritait qu’on s’y attelle sérieusement.
« Tu as autre chose, Rose, crache !
– Vous ne savez rien sur Madonna, n’est-ce pas, Carl » ? répliqua-t-elle simplement.
Il la regarda d’un air las. Aux yeux de Rose, qui voyaient le monde depuis beaucoup moins longtemps que lui, quand on a passé trente ans, on est bourré de certitudes et au-delà de quarante, on n’a jamais été jeune. Qu’en était-il des gens de cinquante, soixante ans ou plus aux yeux d’une fille aussi intransigeante ?
Il haussa les épaules. Malgré son âge canonique, il connaissait un tas de choses sur Madonna. Mais Rose n’avait pas besoin de savoir que l’une de ses petites amies avait failli le rendre fou à force d’écouter Material Girl, ni que Vigga avait dansé nue sur son lit en tortillant ses hanches de la façon la plus suggestive en braillant Papa don’t preach, I’m in trouble deep. Papa don’t preach, I’ve been losing sleep. Il n’avait aucune envie de partager ces souvenirs avec qui que ce soit.
« Siii, je sais quelques petites choses. Elle est devenue très pieuse ces derniers temps, non ? »
Il en fallait plus pour impressionner Rose. « Rita Nielsen a fondé son agence de call-girls et son salon de massage à Kolding en 1983. Elle se faisait appeler Louise Ciccone dans le milieu du porno. Cela vous dit quelque chose ? »
Assad leva le doigt en l’air. « Ah oui, Ciccone, c’est une recette de pâtes à la viande. J’ai déjà goûté ça, alors. »
Rose le fusilla du regard, l’air indigné. « Le véritable nom de Madonna est Madonna Louise Ciccone. Lone Rasmussen m’a raconté que les disques de Madonna tournaient en boucle au salon de massage et que Rita Nielsen passait sa vie à essayer de copier la coiffure et le maquillage de la chanteuse. Quand elle a disparu, elle avait les cheveux blond peroxydé et la coupe inspirée de Marilyn Monroe que Madonna arborait pendant la tournée Who’s that girl. Regardez ! »
Elle cliqua sur la souris de son ordinateur et fit apparaître sur son écran une photo assez excitante de Madonna en bas résille, débardeur moulant, un micro pendant au bout de son bras et un maquillage somptueux des années quatre-vingt, les sourcils bruns contrastant avec sa mise en plis vaporeuse d’un blond presque blanc. Carl s’en souvenait comme si c’était hier. Ce qui était loin d’être le cas.
D’après Lone Rasmussen, Rita Nielsen ressemblait exactement à ça. Ombre à paupières foncée et lèvres écarlates. C’était une femme comme celle-là qui s’était volatilisée ce jour-là. Plus âgée, certes, mais très belle quand même, si l’on en croyait son ancienne employée.
« Waouh ! » dit seulement Assad. Il avait décidément le don des formules brèves et efficaces.
« Je me suis intéressée au contenu de la boîte à gants de la voiture de Rita Nielsen, poursuivit Rose. Il y avait tous les disques de Madonna sur cassettes audio. Sauf celle de Who’s that girl qui n’était pas dans sa boîte, sans doute parce qu’elle se trouvait dans le lecteur qui a été volé. Il y avait des brochures touristiques sur Florence et un guide de voyages sur l’Italie du Nord. Tout semblait concorder et cela m’a donné une idée. »
Elle cliqua sur une icône du bureau de son PC et la même photo de Madonna apparut, mais cette fois accompagnée d’une liste de dates de concerts couvrant tout l’écran. Rose posa le doigt dessus.
« “14 et 15 juin : Nashinomiya Stadium, Osaka, Japon” », lut Assad à haute voix. « Elle a chanté au Japon, oui, et alors, quel rapport ?
– En fait le stade en question s’appelle Nishinomiya, d’après mes sources, mais ça on s’en fout », précisa Rose avec un petit sourire au coin de ses lèvres noires. « Mais je voudrais que vous jetiez un coup d’œil en bas de cette liste, vous allez voir où je veux en venir. »
Assad reprit sa lecture : « “6 septembre : Stadio Communale, Firenze, Italy.” »
« OK, dit Carl. Laisse-moi deviner l’année… 1987 peut-être ? »
Elle acquiesça, très excitée cette fois. « Exactement. Le fameux dimanche où l’agenda de Rita Nielsen était strié de traits rouges obliques. Si vous voulez mon avis, elle avait prévu d’aller au dernier concert de la tournée de Madonna. J’en suis presque certaine. Rita voulait rentrer le plus vite possible de Copenhague pour faire ses bagages et aller applaudir son idole à Florence. »
Assad et Carl échangèrent un regard. Les brochures, le chat qu’il fallait faire garder, la fascination pour la chanteuse, tout collait.
« On pourrait peut-être vérifier si elle a réservé un billet d’avion de Billund à Florence le 6 septembre 1987. »
Rose lui jeta un regard vexé. « C’est fait, mais leur système informatique ne remonte pas aussi loin. À ma connaissance la police de l’époque n’a pas trouvé de billet d’avion dans son appartement. Je suppose que le billet d’avion et la place de concert étaient sur elle au moment de sa disparition.
– En tout cas, on peut exclure la thèse du suicide », dit Carl en donnant à Rose une très légère tape sur l’épaule pour la féliciter.
Carl lut les notes de Rose. Apparemment, retracer le parcours de Rita Nielsen n’avait pas été très difficile car depuis sa plus tendre enfance, les autorités avaient suivi ses faits et gestes avec intérêt et une certaine dose de réprobation. Toutes les instances de l’État s’étaient penchées sur son cas à un moment ou à un autre. L’Aide sociale à l’enfance, les services psychiatriques, la police, l’hôpital et la prison. Elle naît le 1er avril 1935 d’une mère prostituée qui continue à racoler dans la rue après sa naissance. Confiée à des proches issus des plus bas échelons de la société, Rita vole dans les magasins à l’âge de cinq ans. Délinquance juvénile pendant les six années que dure sa scolarité. Maison de redressement, internement dans un centre pour jeunes filles et, de nouveau, criminalité. Prostituée à quinze ans, enceinte à dix-sept, avortement puis mise en observation pour déviance sociale et débilité mentale. À ce moment de sa vie, la famille a depuis longtemps éclaté.
Après une période de soins, elle retourne à la prostitution puis elle est internée à Brejning dans le célèbre asile d’aliénés du docteur Keller. Après avoir été diagnostiquée comme débile mentale légère, avoir tenté de s’échapper et participé à plusieurs épisodes violents, elle fait un séjour à l’asile pour femmes de Sprogø entre 1955 et 1961. Elle est ensuite confiée à une famille d’accueil, puis arrêtée pour divers actes criminels. Elle disparaît du système pendant un temps, de l’été 1961 au milieu des années soixante-dix, période pendant laquelle il semble qu’elle ait gagné sa vie comme danseuse dans plusieurs grandes villes européennes.
Ensuite elle monte un salon de massage à Aalborg et elle est condamnée pour proxénétisme, ce qui marque la fin de ses problèmes avec la société. Manifestement elle a appris la leçon car elle parvient à amasser une petite fortune en tenant une maison close et une agence de call-girls sans être inquiétée par les autorités. Elle paye ses impôts et laisse derrière elle un patrimoine mobilier de trois millions et demi de couronnes qui représenterait le triple au cours de la monnaie d’aujourd’hui.
Carl se demandait quoi penser en lisant tout cela. Si Rita Nielsen était aussi débile qu’on le disait, il connaissait pas mal de gens qui méritaient le même diagnostic.
En se faisant cette réflexion, le menton dans le creux de sa main, il s’aperçut que son coude trempait dans une tache humide. Il constata que son nez avait coulé tranquillement jusqu’à former une véritable flaque.
« Merde ! » s’exclama-t-il en mettant la tête en arrière. Il tâtonna autour de lui et dans ses poches pour trouver quelque chose qui puisse lui servir de mouchoir.
Deux minutes plus tard, il déboulait dans le couloir. Rose et Assad étaient occupés à accrocher les copies des rapports de l’affaire sur le plus petit des panneaux d’affichage.
Carl se tourna vers l’autre panneau qui allait de la porte du placard à balais d’Assad jusqu’au bureau de Rose. Sur celui-là se trouvait une feuille A4 pour chacune des affaires non résolues qui leur avaient été confiées depuis la création du Département V. Elles avaient été classées par ordre chronologique et plusieurs étaient reliées ensemble par des fils de couleur indiquant un possible rapport entre elles. Le système avait été mis au point par Assad et il était relativement simple. Les rubans bleus reliaient les affaires dont Assad pensait qu’elles pouvaient être connectées et les rubans rouge et blanc indiquaient celles qui avaient effectivement quelque chose en commun.
Pour l’heure, il y avait plusieurs rubans bleus et aucun ruban rouge et blanc.
Assad travaillait d’arrache-pied à y remédier.
Carl survola les intitulés de ces cold cases. Il y en avait près de cent à présent, de toutes sortes, et certains n’avaient probablement rien à faire ici. C’était un peu comme chercher à la fois l’aiguille et le fil dans une meule de foin et d’essayer ensuite d’enfiler le fil dans le chas de l’aiguille avec un bandeau sur les yeux.
« Je rentre, annonça-t-il. J’ai bien peur d’avoir attrapé la même saloperie que toi, Assad. Si vous avez l’intention de rester bosser encore un peu, essayez de retrouver les quotidiens de la période entourant la disparition de Rita Nielsen. Par exemple les journaux couvrant les jours qui ont précédé le 4 septembre 1987 et ceux qui ont suivi, disons jusqu’au 15. Histoire de nous renseigner sur ce qui s’est passé à ce moment-là, parce que franchement, moi, je ne m’en souviens plus.
– Vous vous imaginez peut-être qu’on peut faire apparaître des informations qui demandent un laborieux et minutieux travail d’investigation policière comme ça, juste en claquant des doigts ? » aboya Rose.
Laborieux et minutieux. Quels drôles d’adjectifs dans une bouche aussi jeune !
« Non, Rose. À vrai dire, je ne m’imagine qu’une seule chose en ce moment, c’est une sieste réparatrice de deux bonnes heures avant d’aller me régaler d’une oie de la Saint-Martin », dit-il avant de s’en aller.
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