Dossier 64
Épilogue - Décembre 2010
Épilogue
Décembre 2010
Un jour de décembre comme celui-ci, avec des rues glissantes de neige fondue et la magie de Noël dans les yeux des passants, était pour Carl le comble de l’horreur. Pourquoi s’extasier devant de l’eau qui se solidifie et des grands magasins qui font du profit en gaspillant outrageusement les dernières ressources naturelles de la planète ?
Carl détestait tout ce carnaval, et aujourd’hui en particulier, il avait le moral dans les chaussettes.
« Vous avez de la visite », lui dit Rose sur le pas de la porte de son bureau.
Il se retourna, prêt à faire comprendre à l’importun qu’on ne débarquait pas comme ça sans prévenir.
Le visiteur en question était Børge Bak, ce qui n’améliorera pas l’humeur de Carl.
« Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? Tu as trouvé de nouveaux poignards à m’enfoncer dans le dos ? J’avais demandé que personne…
– Je suis venu avec Esther. Elle voudrait te remercier. »
Carl se tut et regarda la personne qui se cachait derrière Bak. Son cou et sa tête étaient dissimulés sous un foulard multicolore et elle ne lui montra son visage que par petits morceaux. D’abord la partie qui n’était que décolorée et enflée puis celle sur laquelle les chirurgiens plasticiens avaient déjà travaillé, encore noire de croûtes et partiellement recouverte de gaze. Elle le regarda d’un seul œil brillant, l’autre étant fermé. Puis elle ouvrit le deuxième œil, lentement, comme pour ne pas l’effrayer, et il vit que toute lumière l’avait quitté. L’iris était blanchâtre et glauque. Mais le coin des yeux était plissé par un sourire.
« Børge m’a raconté comment vous avez fait fuir Linas Verslovas. Je tenais à vous remercier. Sans votre intervention, plus jamais je n’aurais osé circuler librement. »
Elle tenait un bouquet de fleurs à la main et Carl s’apprêtait à les accepter avec une humilité de circonstance quand elle lui demanda si elle pouvait voir Assad.
Carl fit un signe à Rose et ils attendirent tous les trois en silence pendant qu’elle allait chercher Assad.
Voilà toute la gratitude à laquelle il avait droit.
Assad les rejoignit. Il ne dit pas un mot pendant que la sœur de Bak se présentait et expliquait la raison de sa présence.
« Merci infiniment, Assad », dit-elle enfin, lui tendant les fleurs.
Il mit un certain temps à lever le bras gauche et autant à prendre le bouquet.
« Ça me fait plaisir, alors », dit-il. Sa tête tremblait encore un peu mais il faisait des progrès. Son nouveau sourire, un peu de travers, illumina son visage et il essaya de lever la main droite pour la saluer, sans y parvenir.
« Je vais aller te chercher un vase, Assad », dit Rose, tandis qu’Esther Bak le serrait dans ses bras et prenait congé.
« On va se revoir bientôt, dit Bak en guise de salut. Je vais bosser aux objets volés à partir du premier janvier. J’aurai un peu l’impression de retravailler dans la police », ajouta-t-il avant de s’en aller.
Merde, songea Carl. Le service des objets volés était au sous-sol. Il allait devoir cohabiter à la cave avec Børge Bak !
« Et au fait, Carl, dit Rose quand ils furent partis. Je ne vous ai pas donné le courrier. Vous avez reçu une carte postale. Très jolie. Je suis sûre que vous allez aimer. Dès que vous aurez fini de la déchiffrer, je propose qu’on y aille, d’accord ? »
Rose lui tendit une carte postale représentant une énorme paire de nichons bien bronzés, sommairement dissimulés derrière l’inscription « Happy days in Thaïland », avec en arrière-plan une plage de cocotiers et une guirlande de lampions de couleur.
Carl la retourna avec un mauvais pressentiment.
Mon cher Carl,
Mon meilleur souvenir de Pattaya à mon cousin qui me manque. Je voulais aussi te dire que j’ai maintenant couché par écrit l’aventure que nous avons vécue tous les deux le jour de la mort de mon père. Il ne me manque qu’un éditeur. Tu ne connaîtrais pas quelqu’un par hasard ?
Bien cordialement,
RONNY
Carl secoua la tête. Ce type avait vraiment un rare talent pour dispenser la joie autour de lui.
Il jeta la carte dans la corbeille à papier et se leva.
« Pourquoi sommes-nous obligés d’aller là-bas, Rose ? Je ne vois pas l’intérêt. »
Elle était dans le couloir en train d’aider Assad à mettre sa veste.
« Parce que c’est important pour Assad et moi, d’accord ? »
« Vous vous mettez à l’arrière », dit Rose cinq minutes plus tard, après être allée chercher la minuscule Ford et avoir garé cette fichue boîte de conserve en épi le long du trottoir de l’hôtel de police.
Carl dut s’y reprendre à deux fois avant de réussir à s’assoir à l’arrière de la Ka. Satané Marcus et ses foutus budgets.
Ils roulèrent pendant dix minutes terrifiantes dans un flot de véhicules qui s’effaçaient poliment devant eux tandis que Rose expérimentait un nouveau code de la route et un rythme staccato dans les changements de vitesse et les mouvements de volant.
Elle lança son bolide dans Kapelvej, et le projeta quasiment entre deux voitures en stationnement interdit. Elle poussa même le vice jusqu’à sourire au moment de couper le contact en leur annonçant triomphalement qu’ils étaient arrivés au cimetière d’Assistens.
Dieu merci, nous sommes sains et saufs, se dit Carl en se jetant hors de la voiture.
« Elle est enterrée là-bas », dit Rose en prenant Assad par le bras.
Il avançait un peu lentement dans la neige, mais là aussi il y avait eu des progrès notables ces dernières semaines.
« Là-bas », dit-elle, désignant la tombe à cinquante mètres. « Regarde, Assad, ils ont posé la pierre.
– C’est bien », dit-il.
Carl acquiesça. Faire la connaissance de Nete Hermansen leur avait coûté cher à tous les trois. Il comprenait qu’ils éprouvent le besoin de mettre un point final à cette affaire. Il fallait clore le Dossier 64, et Rose avait décidé que la cérémonie devait être agrémentée de branches de sapin, de rubans et de pommes de pin. Le minimum syndical.
« Je me demande qui c’est ? » dit-elle en leur faisant remarquer une femme aux cheveux blancs qui descendait une allée transversale en direction de la tombe de Nete.
Elle avait dû être plutôt grande jadis, mais la vie et l’âge lui avaient tassé la colonne vertébrale au point que sa tête semblait soudée à ses épaules.
Ils attendirent un instant tandis que la femme fouillait dans une poche plastique pour en extraire un objet qui ressemblait de loin à un couvercle de boîte en carton.
Elle se pencha au-dessus de la tombe et appuya l’objet contre la pierre.
« Mais qu’est-ce qu’elle fabrique ? » se demanda Rose à voix haute en traînant les deux hommes derrière elle.
Ils pouvaient lire l’inscription sur la stèle à dix mètres de distance : Nete Hermansen, 1937-1987. Et rien d’autre. Ni le jour de sa naissance, ni celui de sa mort, ni le fait qu’elle avait été épouse Rosen, ni aucun message du style : Repose en paix. Une pierre avec son nom de jeune fille, son année de naissance et celle de sa mort. C’était tout ce que la succession avait permis de lui offrir.
« Vous la connaissiez ? demanda Rose à la vieille dame qui regardait d’un air désolé la tombe que personne n’entretenait.
– Je ne connais rien de plus triste au monde qu’une sépulture sans fleurs, répondit la femme.
– Tenez, lui dit Rose en lui tendant l’horrible couronne garnie de rubans. C’est Noël, alors j’ai pensé que ce serait bien. »
La vieille dame sourit et s’inclina pour poser la couronne sur la tombe.
« Oui, pardon, vous m’avez demandé si je connaissais Nete. Je m’appelle Marianne Hanstholm, mon mari et moi avons hébergé Nete après qu’elle fut partie de Sprogø. Je l’aimais beaucoup. C’est pourquoi j’ai voulu être là. J’ai lu l’histoire dans les journaux. À propos de ces gens épouvantables qui ont été arrêtés et de cet homme qui était derrière tout cela et qui a été à l’origine des malheurs de Nete. Je regrette seulement de ne pas être restée en contact avec elle. Nous nous sommes perdues de vue. » Elle écarta les bras d’un geste fataliste. « C’est la vie. Et vous êtes ?… »
Elle les regarda de ses yeux pleins de douceur avec un sourire inoubliable.
« Nous sommes ceux qui l’ont retrouvée, répondit Rose.
– Excusez-moi, mais c’était quoi, la chose que vous avez posée sur la pierre tout à l’heure ? demanda Assad à Marianne Hanstholm.
– Oh, juste un petit mot que j’avais envie qu’elle emporte avec elle. »
La vieille dame se baissa et ramassa un morceau de bois qui ressemblait à une planchette à découper.
Elle la tourna vers eux pour qu’ils puissent lire ce qui était écrit dessus.
Je suis une bonne fille.
Carl hocha la tête pour lui-même.
Elle avait été une bonne fille.
Mais ça, c’était avant.
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