Dossier 64
45 - Novembre 2010
45
Novembre 2010
Il avait gardé la main de sa bien-aimée dans la sienne toute la nuit précédente et ne l’avait pas lâchée de la matinée. Il l’avait serrée, embrassée et caressée jusqu’à l’arrivée des pompes funèbres.
Curt tremblait d’émotion quand on l’invita à entrer dans le salon pour la voir couchée dans son cercueil garni de satin blanc, les mains jointes autour de son bouquet de mariée. Depuis des mois, il savait que ce moment viendrait, et bien qu’il y fût préparé, il n’arrivait pas à le supporter. La lumière de son existence, la mère de ses enfants. Couchée là. Ailleurs. Loin de lui.
« Laissez-moi seul avec elle un instant, s’il vous plaît », dit-il en suivant les croque-morts des yeux jusqu’à ce qu’ils soient sortis de la pièce et qu’ils aient fermé la porte derrière eux.
Alors il se mit à genoux devant Beate et il lui caressa les cheveux pour la dernière fois.
« Mon petit trésor », voulut-il lui dire, mais sa voix se brisa. Il s’essuya les yeux mais ses larmes avaient leur volonté propre. Il s’éclaircit la gorge mais les sanglots continuèrent à l’étrangler.
Il traça un signe de croix devant son visage et baisa délicatement son front glacé. Il avait tout ce dont il avait besoin dans le sac posé par terre à côté de lui. Douze ampoules de vingt millilitres de Propofol dont trois avaient déjà été transvasées dans des seringues. Il y avait là de quoi endormir plusieurs personnes, voire d’en tuer cinq ou six. Et si cela se révélait nécessaire, il avait suffisamment de Flumazénil pour annuler l’effet de l’anesthésique. Il était prêt.
« Nous nous reverrons cette nuit, mon amour », murmura-t-il en se relevant. Une ou deux personnes devaient mourir avant lui.
Il attendait simplement une information : l’endroit où se trouvait Carl Mørck en ce moment.
Son informateur l’attendait à deux pâtés de maisons du domicile de Nete, sur Peblinge Dossering. C’était l’homme qui avait assommé Hafez el-Assad.
« J’ai d’abord cru qu’il allait faire tout le trajet à pied et j’ai marché sur ses talons jusqu’à la gare centrale, dit le gars en s’excusant. C’est un bon endroit pour pousser quelqu’un devant un bus. Malheureusement je n’en ai pas eu le temps, parce qu’il a sauté dans un taxi. J’ai fait de même et l’ai suivi à distance. Il entrait dans cet immeuble quand mon taxi a tourné à l’angle de la rue. »
Curt hocha la tête. Cet imbécile n’était donc pas capable de finir un travail !
« Il y a combien de temps qu’il y est ?
Il consulta sa montre. « Ça fait une heure et quart, maintenant. »
Curt leva les yeux vers l’appartement. Alors elle vivait là depuis l’époque où elle lui avait lancé cette invitation, il y avait des années. Nete avait du goût. C’était central, la vue était belle et le quartier animé.
« Tu as pensé aux outils ? demanda-t-il.
– Oui, monsieur, mais laissez-moi vous aider. Cela requiert un peu d’expérience. Je vais vous montrer. »
Curt accepta sa proposition et le suivit jusqu’à la porte de l’immeuble. En fait, il connaissait parfaitement ce type de serrure.
« C’est une Ruko à six points. Elle a l’air compliqué mais elle ne l’est pas vraiment, dit le gars. Je ne serais pas étonné qu’il y ait la même sur la porte de l’appartement. Ils ont dû toutes les changer au moment où ils ont installé l’interphone. »
Il sortit un petit étui en cuir et jeta un coup d’œil alentour. Hormis un couple tendrement enlacé qui se promenait sur le sentier au bord du lac, il n’y avait personne.
« Il va nous falloir des pointes très fines, poursuivit-il. Respectez la distance entre celle du haut et celle du bas. Évitez surtout de les insérer avant d’avoir positionné le pistolet crocheteur. Vous faites d’abord entrer la lame un peu en dessous du milieu du barillet, juste sous les pistons du cylindre. Vous devez les sentir. »
Il appuya sur la détente, fit pivoter les pointes et ouvrit la porte sans difficulté.
Il hocha la tête et confia les outils à Curt. « Vous voilà entré. Vous allez vous débrouiller ou vous voulez que je monte avec vous ? »
Curt secoua la tête. « Non, c’est gentil, vous pouvez y aller. »
Il préférait être seul pour faire ce qu’il avait à faire.
La cage d’escalier était tranquille. Il entendit le bruit d’un poste de télévision chez la voisine de palier de Nete, mais à part ça rien n’indiquait qu’il y ait quelqu’un d’autre dans la maison.
Curt colla son oreille à la porte de Nete. Il s’attendait à entendre des voix à l’intérieur, mais rien.
Il plongea la main dans sa sacoche et en sortit deux seringues, s’assura que les aiguilles étaient bien fixées et les glissa dans sa poche.
La première tentative qu’il fit pour crocheter la serrure échoua mais il recommença en suivant les indications à la lettre.
Bien qu’elle fût de fabrication assez ancienne, la serrure résistait plutôt bien. Toutefois, après y avoir fourragé pendant un petit moment, il put baisser la poignée avec son coude et ouvrir la porte.
Une étrange odeur de renfermé lui monta aux narines. L’appartement sentait les vieux livres ou les armoires qu’on n’a pas ouvertes depuis longtemps, les placards à vêtements où l’on a dispersé des boules de naphtaline, le magasin d’antiquités sans clients.
La porte d’entrée s’ouvrait sur un long et sombre corridor percé de plusieurs portes. À en juger par la lumière qui s’échappait de la porte de droite, il devait s’agir d’une cuisine éclairée par un plafonnier au néon, et il était tout aussi vraisemblable que la lumière jaunâtre de l’autre côté du couloir était produite par un nombre important d’ampoules à incandescence du type dont la Communauté européenne interdisait désormais l’utilisation.
Il fit un pas dans le corridor, posa sa sacoche par terre et plongea la main dans sa poche de veste pour prendre la première seringue. S’ils étaient deux dans la pièce, il faudrait qu’il s’occupe en premier de Carl Mørck. Une rapide injection dans la jugulaire aurait vite fait de le mettre hors d’état de nuire. S’il devait l’affronter, il le piquerait directement dans le cœur, même si ce n’était pas ce qu’il souhaitait. Quand on avait besoin de renseignements, il valait mieux ne pas s’adresser à un mort, et il était venu surtout pour obtenir des réponses à ses questions. Il fallait qu’il sache quelles informations circulaient sur le parti Rene Linier et risquaient de nuire au travail fondamental de La Lutte secrète.
Il était sûr que Nete avait fomenté une vengeance contre lui. Tout collait parfaitement, son étrange invitation de nombreuses années plus tôt et cette connexion qu’il semblait y avoir aujourd’hui entre elle et Carl Mørck. Il fallait absolument qu’il découvre si quelqu’un dans cet appartement cherchait à détruire l’œuvre de toute sa vie. Une fois qu’il aurait neutralisé l’homme et la femme qui se trouvaient dans ce salon, il se faisait fort de les faire parler, et quand il aurait les renseignements, il les transmettrait à d’autres qui sauraient comment les utiliser.
Il entendit des pas sur le plancher dans la pièce dont les fenêtres devaient donner sur les lacs. Des pas légers, traînants. Certainement pas ceux d’un homme de la taille et de la corpulence de Carl Mørck.
Il s’avança et regarda par-dessus l’épaule de la vieille femme effrayée. Il semblait n’y avoir personne d’autre avec elle.
« Bonsoir, Nete », dit-il. Ses yeux étaient plus ternes qu’avant, d’une teinte plus grise. Son corps moins ferme et ses traits plus mous. Elle avait un peu changé de proportions avec l’âge. Ainsi allait la vie.
« Excuse-moi. La porte était ouverte, alors je me suis permis d’entrer. Je suppose que tu n’y vois pas d’inconvénient. J’ai frappé avant, bien sûr, mais tu ne m’as peut-être pas entendu. »
Elle secoua lentement la tête.
« Nous sommes de vieux amis, non ? Curt Wad est toujours le bienvenu chez toi, n’est-ce pas, Nete ? »
Il sourit en voyant son regard affolé et jeta un coup d’œil autour de lui. Rien ne paraissait anormal à part les deux tasses sur la table et l’absence de Carl Mørck. Il regarda les tasses d’un peu plus près. Ah ! L’une était à moitié pleine de café et l’autre contenait un fond de thé.
Curt s’approcha pour sentir la température de la tasse tout en s’assurant que la femme ne s’échappait pas. Le café était tiède, pas chaud.
« Où est Carl Mørck ? » demanda-t-il.
Elle eut l’air terrorisée. Comme si Mørck se cachait quelque part et qu’il était en train de les surveiller. Wad regarda à nouveau autour de lui et réitéra sa question : « Où est-il ?
– Il est parti depuis un moment déjà.
– C’est faux, Nete. Nous l’aurions vu quitter la maison. Alors maintenant, réponds-moi : où est-il ? Tu as intérêt à me le dire !
– Il est reparti par l’escalier de service. Je ne sais pas pourquoi. »
Curt réfléchit un instant. Carl Mørck s’était-il aperçu qu’il était filé ? Est-ce qu’il avait une longueur d’avance sur eux depuis le début ?
« Accompagne-moi jusqu’à la porte de la cuisine », commanda-t-il à Nete, sentant instinctivement qu’il avait intérêt à la faire marcher devant.
Elle porta une main à son cœur et passa devant lui.
« C’est là », dit-elle, en montrant avec un malaise évident la porte de la cuisine qui se trouvait dans un angle de la pièce. Curt n’eut aucune peine à comprendre ce qui la tracassait.
« Tu prétends qu’il est passé par là. Ce qui signifierait qu’il a soigneusement poussé les bouteilles, le panier à légumes et les sacs-poubelles, et que toi, tu les as aussi méticuleusement remis en place ensuite. Je regrette d’avoir à te dire cela, Nete, mais je n’en crois pas un mot. »
Il la saisit par les épaules et la força à se tourner vers lui. Elle baissait les yeux, ce qui n’avait rien d’étonnant. Cette fille était une fieffée menteuse. Elle l’avait toujours été.
« Où est Carl Mørck ? » lui demanda-il encore une fois. Il prit la seringue dans sa poche, enleva le capuchon et posa l’aiguille sur son cou.
« Il est parti par l’escalier de service », répondit-elle, presque en chuchotant.
Il lui enfonça l’aiguille dans le muscle du cou et pressa le piston à mi-course.
Il ne fallut pas longtemps avant qu’elle ne commence à tanguer. Et puis elle s’écroula sur le sol comme une poupée de chiffon.
« Voilà. Comme ça tu vas te tenir tranquille. Si tu as quelque chose à me dire, c’est le moment de parler, Nete Hermansen. Je te promets que je sais garder un secret. »
Il la laissa où elle était et retourna dans le couloir où il resta immobile, l’oreille tendue vers le moindre bruit intempestif. Une respiration, un craquement de plancher, un mouvement discret. Mais non. Il n’entendait rien. Il retourna dans le salon, qui était composé de deux petites pièces réunies en une seule. Cela se voyait aux moulures du plafond. Jadis il devait y avoir eu une porte donnant sur le couloir au fond du deuxième salon mais elle avait été condamnée.
C’était un appartement typique de personne âgée. Pas démodé, mais pas moderne non plus. Contre l’un des murs était appuyée une grande horloge anglaise à balancier à côté d’un poste de radio avec lecteur CD. Elle écoutait de la musique classique mais aussi de la variété contemporaine. Rien qui fût au goût de Curt.
Il alla s’asseoir dans le fauteuil devant la table basse. Tout en réfléchissant à ce qu’il avait pu advenir de Carl Mørck, et à ce qu’il allait faire pour le retrouver, il souleva machinalement l’une des tasses et en but une gorgée. C’était affreusement amer et il reposa la tasse sur la table avec une grimace.
Il fouilla dans sa poche à la recherche de son mobile intraçable. Peut-être fallait-il envoyer quelqu’un à l’hôtel de police pour vérifier si l’inspecteur Mørck était retourné là-bas, même s’il ne voyait pas comment il aurait fait. Il regarda l’heure. Il était peut-être rentré chez lui. Il commençait à se faire tard.
Le menton de Curt tomba sur sa poitrine. Il se sentait un peu las. On ne pouvait pas ignorer les effets de l’âge. Soudain son attention fut attirée par une toute petite tache qui lui sembla récente, au milieu d’un motif rouge et jaune du tapis. Étrange, se dit-il, et il tendit l’index pour vérifier si la tache était encore humide.
Elle l’était.
Pendant quelques instants, il fixa le bout de son doigt, essayant de comprendre.
Pourquoi y avait-il du sang frais sur le tapis de Nete ? Que s’était-il passé dans cet appartement ? Mørck était-il encore là, finalement ?
Il bondit sur ses pieds et alla regarder le corps de Nete étalé sur le sol de la cuisine. Il avait la bouche sèche et une sensation désagréable qui lui donna envie de se frotter le visage dans ses mains et de se précipiter jusqu’à l’évier pour y boire sans même prendre le temps de chercher un verre. Il aspergea son front d’eau fraîche et s’appuya à la table de la cuisine. Ces dernières vingt-quatre heures avaient été épouvantables.
Wad se ressaisit et vérifia l’état de la deuxième seringue de Propofol, qu’il remit dans sa poche. En cas d’agression, il la ressortirait et piquerait son adversaire en moins d’une seconde.
Il sortit prudemment dans le corridor et le longea lentement. Il ouvrit avec précaution la première porte, derrière laquelle il trouva un lit défait, plusieurs paires de chaussures et de vieux collants.
Il reprit le couloir et ouvrit doucement la porte suivante. Un fatras d’objets, témoins d’une vie passée, s’amoncelait dans la deuxième chambre qui était transformée en un débarras plein de sacs, de manteaux et de toutes sortes de vêtements et d’objets hétéroclites, entreposés sur des étagères ou accrochés sur des cintres.
Rien ici non plus, se dit-il en refermant la porte. Il sentait à nouveau l’odeur confinée qu’il avait remarquée en entrant dans l’appartement tout à l’heure. Elle était plus forte à présent. Il renifla quelques instants et conclut qu’elle devait venir de l’étagère d’angle au fond du couloir. C’était surprenant, car la bibliothèque était pratiquement vide, hormis quelques vieux numéros de Det Bedste et autres hebdomadaires féminins. L’odeur ne pouvait donc pas venir de là.
Carl vint se coller à quelques centimètres de la bibliothèque et inspira profondément. Ce n’était pas une odeur très forte, juste un vague relent qui flottait dans l’air comme lorsqu’on a cuisiné du poisson ou un plat au curry la veille.
Il devait y avoir une souris crevée quelque part derrière le rayonnage. Curt ne voyait pas d’autre explication.
Au moment où il repartait vers le salon pour y effectuer une fouille plus sérieuse, il faillit tomber.
Il baissa les yeux pour comprendre ce qui l’avait fait trébucher et vit que le tapis de coco faisait un pli et que l’angle de ce pli avait quelque chose de bizarre. On aurait dit qu’une porte souvent actionnée avait fini par le déformer à force de frotter dessus. Et là, au milieu de la moquette, Curt découvrit une autre tache de sang. Pas du sang brun, coagulé depuis longtemps. Un sang rouge foncé et frais.
Il se tourna à nouveau vers la bibliothèque et baissa les yeux vers le pli du tapis.
Puis il passa la main derrière la partie droite du meuble et le tira vers lui.
Il ne pesait presque rien et il put le déplacer sans effort. Et derrière la bibliothèque il découvrit une porte moulurée avec un verrou.
Son cœur se mit à battre précipitamment. De façon inexplicable, il se sentait presque euphorique. Comme si cette porte dissimulait tous les secrets dont il avait enveloppé son existence. Le mystère qui entourait la vie perdue de ces enfants qui n’avaient jamais vu le jour, de tous ces destins gommés. Il était fier de ce qu’il avait fait, aussi étrange que cela puisse paraître. À cet instant, devant cette porte, il se sentit heureux, malgré la sécheresse de sa bouche et cette étrange sensation qu’il avait de voir les choses se déformer autour de lui et l’écraser.
Il se secoua, mit son malaise sur le compte de la fatigue et tira le verrou qui glissa sans difficulté. La poignée elle aussi tourna normalement et la porte se détacha du chambranle avec un bruit de succion tandis que l’odeur devenait plus agressive et plus forte. Il remarqua que l’encadrement de la porte était garni de boudins isolants en caoutchouc épais. La porte était ancienne et elle faisait son poids, mais elle glissait sur ses gonds comme une porte qui a été ouverte régulièrement.
Curt sentit ses signaux d’alerte se déclencher et tint la seringue prête.
« Carl Mørck ? » murmura-t-il, sans s’attendre à une réponse.
Il poussa la porte à fond, et le spectacle qu’il découvrit lui coupa le souffle.
L’odeur qu’il avait vaguement sentie dans l’appartement provenait évidemment de là.
Il absorba l’étrange vision. D’abord le corps inerte de Carl Mørck allongé par terre, puis les grotesques masques mortuaires avec leur couche de poussière, leurs cheveux fanés, leurs lèvres rétractées sur des dents d’un jaune tirant sur le noir. Leurs corps morts et desséchés, à l’odeur doucereuse, vêtus de tenues de soirée, arborant des expressions figées dans l’attente de leur dernier repas. Il n’avait jamais vu un tableau semblable. Des orbites vides fixées sur les verres en cristal et l’argenterie. Des peaux transparentes tendues sur des squelettes désarticulés et un épais réseau de tendons. Des doigts recroquevillés, aux ongles brunâtres, qui n’agripperaient plus rien.
Il déglutit avec difficulté et pénétra dans la salle à manger. L’air était vicié mais il ne sentait pas la putréfaction. Il reconnut l’odeur, c’était celle qui vous prenait aux narines quand on ouvrait une vitrine remplie d’oiseaux empaillés. La mort et l’éternité à la fois.
Cinq momies et deux places vacantes. Curt baissa les yeux vers la première place vide. Nete Hermansen, pouvait-on lire sur la jolie carte posée devant l’assiette. Il n’était pas bien difficile de deviner à qui était destinée la deuxième.
Nete Hermansen était la plus monstrueuse des calculatrices.
Il se baissa pour regarder de plus près l’inspecteur de police. Les cheveux au sommet de son crâne étaient collés par le sang qui suintait encore. Il était vivant. Curt tâta la carotide de l’homme et hocha la tête avec satisfaction. D’abord parce que Nete lui avait consciencieusement ligoté les bras et les jambes avec du gaffer et ensuite parce que son pouls battait régulièrement. Il n’avait pas perdu beaucoup de sang non plus. Il avait pris un sale coup sur la tête, certes, mais qui ne lui vaudrait qu’un petit traumatisme crânien.
Curt Wad regarda à nouveau la place qui aurait dû être la sienne. Quelle bonne idée il avait eue de décliner cette invitation à l’époque ! Il essaya de calculer à combien d’années elle remontait. Une bonne vingtaine, au moins. Pas étonnant que les autres convives aient l’air un peu fatigués.
Il rit intérieurement en remontant le couloir et en retournant dans la cuisine pour ramasser son hôtesse endormie.
« Allez, ma petite Nete, viens avec moi. Ta réception va enfin pouvoir commencer. »
Il revint sur ses pas et la fit asseoir dans le fauteuil en bout de table, à la place qu’elle s’était réservée.
De nouveau il sentit qu’il avait du mal à respirer. Il s’accroupit un instant. Quand le malaise s’atténua, il se redressa et alla chercher sa sacoche, laissée près de la porte d’entrée. Parvenu dans la salle à manger étanche il referma la porte derrière lui. Avec l’aisance liée à l’habitude, il jeta sa sacoche de médecin sur la table et en sortit une seringue neuve et une ampoule de Flumazénil. Une petite injection de ce produit et Nete serait à nouveau sur pied.
Elle sursauta quand il enfonça le piston à fond et ouvrit lentement les yeux en plusieurs fois, comme si elle savait déjà que la réalité serait trop difficile à supporter.
Curt lui sourit et lui tapota la joue. Dans quelques minutes elle serait assez réveillée pour soutenir une conversation.
« Alors, qu’est-ce qu’on va faire de ce Carl Mørck ? » grommela-t-il pour lui-même en regardant autour de lui dans la pièce. « Ah… mais il y a une chaise supplémentaire ici », dit-il en saluant poliment d’un hochement de tête la macabre et rigide compagnie, et il alla chercher dans le coin un siège à l’assise souillée de vilaines taches sombres.
« Mesdames et messieurs, nous avons un nouvel invité, merci de l’accueillir chaleureusement », dit-il en apportant la chaise à côté de celle de Nete, en bout de table.
Ensuite il se pencha et attrapa sous les aisselles le vice-commissaire de police qui lui avait causé tant de problèmes, et qui était loin d’être une demi-portion. Il tira et poussa le grand corps tout mou et réussit à l’installer à sa place.
« Pardon », dit-il en s’excusant auprès de ce qui jadis avait été un homme et en tendant le bras pour prendre la carafe.
« Je crois que notre invité a besoin de se rafraîchir un peu. »
Il retira le bouchon, versa de l’eau vieille de vingt ans sur la tête ensanglantée de Carl et regarda les deltas écarlates strier son visage inerte qui avait la couleur de la craie.
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