Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 28 sur 48

Pages du PDF

Dossier 64

27 - Septembre 1987

27

Septembre 1987

 

En regardant défiler les paysages du Seeland à travers les fenêtres du train, il se sentit comme un roi. En avant pour le bonheur, se dit-il en donnant une piécette à un gamin qui partageait son compartiment.

Aujourd’hui était le jour de son couronnement, le jour où ses rêves les plus fous allaient se réaliser.

Il imagina Nete en train de se passer la main dans les cheveux avec coquetterie avant de lui souhaiter la bienvenue. Il avait déjà l’impression de tenir l’acte de donation dans sa main. L’acte qui le mettrait à la tête de dix millions de couronnes, pour le plaisir de son inspecteur des impôts et pour sa propre félicité.

Mais lorsqu’il débarqua à la gare centrale de Copenhague et qu’il réalisa qu’il lui restait moins d’une demi-heure pour trouver la rue de Nete, la panique s’empara de lui.

Il se rua sur un taxi et demanda au chauffeur combien lui coûterait la course. Comme le prix était trop élevé pour son budget, il demanda à se faire conduire aussi loin que possible avec la somme dont il disposait. Il fit tomber toutes ses pièces dans la pogne du chauffeur, qui le transporta sur une distance de sept cents mètres et le laissa sur la place de Vesterbro en lui conseillant de prendre le Teaterpassage et de finir au pas de course en longeant les lacs.

Tage avait perdu l’habitude de l’exercice physique et son sac en bandoulière lui cognait violemment la hanche à chaque foulée. La transpiration coulait au travers de ses vêtements neufs et de larges auréoles sombres se dessinèrent sous ses bras.

Tu vas être en retard, tu vas être en retard, tu vas être en retard, lui disaient ses pieds chaque fois qu’ils touchaient le sol tandis que des joggeurs de tous âges le dépassaient sans effort.

Toutes les cigarettes qu’il avait fumées dans sa vie faisaient siffler ses bronches, et toutes les bières et tous les whiskies qu’il avait bus lui brûlaient les muscles des jambes.

Il déboutonna sa veste et pria pour être là-bas à temps mais quand il arriva, il était douze heures trente-cinq. Il avait cinq minutes de retard.

C’est pour cela que ses yeux brillaient de larmes de reconnaissance quand Nete lui ouvrit la porte et qu’il lui présenta l’invitation, comme elle le lui avait recommandé.

Il se sentait minable dans ce bel appartement. Minable sous le regard de la meilleure amie qu’il ait jamais eue, devenue cette dame distinguée qui l’accueillait à bras ouverts. Il faillit éclater en sanglots quand elle lui demanda s’il allait bien et s’il voulait une tasse de thé, et à nouveau, quand elle lui en proposa une deuxième.

Il aurait eu tant de choses à lui dire s’il ne s’était pas senti aussi mal tout à coup. Il lui aurait dit qu’il l’avait toujours aimée. Il lui aurait dit que sa honte de l’avoir conduite à sa perte l’avait presque détruit lui aussi. Il lui aurait demandé pardon à genoux si la nausée ne l’avait pas assailli si violemment qu’il s’était soudain mis à vomir sur sa belle veste neuve.

Elle lui demanda s’il était malade et s’il voulait un verre d’eau, ou peut-être une troisième tasse de thé.

« Il fait drôlement chaud ici, non ? » gémit-il en essayant en vain de reprendre son souffle parce que ses poumons ne lui obéissaient plus. Quand elle sortit de la pièce pour aller lui chercher de l’eau, il savait qu’il était en train de mourir.

Nete contempla quelques secondes le corps affalé sur la chaise, engoncé dans un horrible costume. Avec les années, Tage avait pris bien plus de volume qu’elle ne s’y attendait. Le seul poids de son torse faillit l’écraser quand elle bascula le cadavre vers elle pour l’attraper sous les aisselles.

Oh ! mon Dieu, songea-t-elle en regardant l’heure sur le cadran de la pendule anglaise. Le déplacer de cette façon prendra beaucoup trop de temps.

Alors elle le lâcha et le laissa tomber face contre terre. Un craquement retentit quand le nez et le menton de Tage touchèrent le plancher. Pourvu que le voisin n’accoure pas en pensant que c’était elle qui était tombée.

Elle se mit à genoux et poussa le corps de Tage de toutes ses forces jusqu’à ce qu’il roule sur le côté et atterrisse au milieu de son tapis Boukhara. Elle réussit à tirer ce dernier avec le corps dessus jusqu’au début du long corridor qu’elle regarda avec désespoir. Merde ! Pourquoi n’avait-elle pas pensé à ça plus tôt. La moquette du couloir était en coco et elle n’arriverait jamais à tirer le cadavre jusqu’au bout. Il ne glisserait pas.

Elle employa toutes ses forces et parvint tout juste à lui faire passer l’angle avant de renoncer.

Elle se mordit la lèvre. Rita lui avait déjà posé pas mal de problèmes. Elle n’était pas très lourde, mais son cadavre était bizarrement désarticulé. On aurait dit que des bras et des jambes sortaient de chacune de ses côtes. Elle avait dû s’arrêter tous les trois pas pour ramener les bras sur le ventre, et pour finir il avait fallu qu’elle lui attache les mains ensemble. Ensuite ç’avait été plus facile.

Elle regarda Tage avec dégoût. Il y avait un monde entre ce visage usé et trempé de sueur, avec ses deux jambons à la place des bras, et le garçonnet avec qui elle jouait quand elle était petite.

Elle le tira par les aisselles pour le faire asseoir puis le poussa en avant, la tête entre les jambes comme un nourrisson. La manœuvre lui fit gagner cinquante centimètres. Elle jeta un coup d’œil vers le corridor. À ce rythme-là, il lui faudrait au moins dix minutes pour arriver à la pièce étanche, mais elle ne pouvait pas s’arrêter maintenant.

Alors elle posa la tête du mort sur le tapis, le renversa et le fit rouler sur une épaule. Ensuite, elle le remit en position assise, le bascula vers l’avant et le fit rouler de nouveau sur l’épaule. Il fallait juste veiller à pousser assez fort pour que le mouvement reste à peu près fluide.

Mais c’était plus facile à dire qu’à faire et la mauvaise jambe de Nete, sa hanche et son dos lui faisaient mal à hurler.

Quand enfin elle réussit à le faire entrer dans la pièce avec la table et les six chaises, elle renonça à l’installer à côté du cadavre de Rita sagement assis devant le petit carton avec son nom, la tête inclinée sur une épaule et le dos attaché au dossier de sa chaise.

Elle baissa les yeux vers Tage, couché par terre, les yeux grands ouverts et les doigts recroquevillés. Quel désordre ! Avant la fin de la journée, il fallait qu’elle l’ait rangé à sa place.

Un détail l’intrigua subitement. La poche de poitrine de la ridicule veste lustrée de Tage était déchirée, il en manquait un morceau. Était-ce déjà le cas tout à l’heure ? Elle devait en avoir le cœur net.

Il était treize heures quarante et Viggo serait là dans cinq minutes.

Elle ferma soigneusement la porte et inspecta le couloir. Elle ne voyait nulle part le bout de tissu. Peut-être la poche était-elle déjà déchirée avant, sans qu’elle l’ait remarqué. Elle n’avait pas quitté le visage de Tage des yeux une seule seconde à partir du moment où il s’était assis.

Elle respira un grand coup et se rendit dans la salle de bains pour se rafraîchir. Elle examina son propre visage baigné de sueur avec satisfaction car jusqu’à maintenant elle ne s’en sortait pas si mal. Le concentré de jusquiame noire était d’une efficacité parfaite, et son plan était parfaitement huilé. Bien sûr, elle risquait de subir le contrecoup ce soir quand tout serait terminé. Peut-être verrait-elle différemment les personnes qu’elle était en train de rassembler autour de cette table. Même si elle se l’interdisait de toutes ses forces, elle ne pouvait peut-être pas s’empêcher de penser que ces gens avaient des proches qui les aimaient et rêvaient d’un avenir dont ils faisaient partie.

En tout cas, il ne fallait pas qu’elle pense à cela maintenant. Surtout pas.

Elle arrangea ses cheveux et se concentra sur ceux qui allaient venir. Viggo était-il devenu aussi gros que Tage ? Si c’était le cas, il fallait absolument qu’il soit à l’heure. Elle n’osait même pas penser à ce qui arriverait s’il ne l’était pas.

C’est alors qu’elle se souvint de Curt Wad, de sa corpulence et du poids qui devait aller avec. Et au même instant, elle remarqua le manteau de Rita qui était resté accroché sur la patère à l’entrée.

Elle le décrocha et le jeta sur le lit avec son sac. Ses cigarettes tombèrent de sa poche. Sacrées cigarettes, se dit Nete. Le vice de Rita avait dû lui coûter une véritable fortune depuis le temps.

OceanofPDF.com