Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 30 sur 48

Pages du PDF

Dossier 64

29 - Sprogø 1955

29

 

Sprogø 1955

 

Les filles les attendaient au débarcadère, en agitant leurs mains comme si Nete et Rita avaient été des amies longuement espérées. On aurait dit une classe d’écolières, elles étaient gaies, souriantes et lavées de frais. Nete ne les comprenait pas.

Il n’y avait pourtant pas de quoi rire ! Le bateau qui les avait amenées de Nyborg n’avait rien d’un radeau de sauvetage. Il n’était pas non plus une arche de Noé venue les chercher pour les conduire en lieu sûr. D’après ce qu’elle avait entendu, c’était tout le contraire. Ce bateau était considéré comme une malédiction.

Appuyée au bastingage, Nete regardait les bras levés des pensionnaires. Derrière elles, le phare se dressait avec arrogance au sommet de la colline et, plus loin, un groupe de bâtiments avec des toits rouges, des murs jaunes et un tas de fenêtres qui, tels des yeux, semblaient surveiller, attentives, le décor et les pauvres créatures qui évoluaient dedans. Une porte-fenêtre s’ouvrit au centre d’une bâtisse plus grande que les autres et la silhouette d’une petite femme qui se tenait très droite avança sur le perron, les mains posées sur la balustrade. Il s’agissait bien sûr de l’amirale, sortie s’assurer que son vaisseau rentrait bien au port. Ou plutôt de la reine de Sprogø qui veillait à ce que tout se passe bien dans son royaume. La directrice, celle qui contrôlait tout sur l’île.

« Vous avez des cigarettes ? » fut la première chose qu’on leur cria. L’une des femmes s’avança même jusqu’au bout du ponton et se jucha sur un pilier, le bras tendu. S’il y en avait, elle serait la première servie.

Comme un chœur d’oies cacardantes, les filles entourèrent les nouvelles venues, des noms furent lancés, des mains cherchèrent à les toucher.

Nete jeta un regard affolé vers Rita qui, contrairement à elle, avait l’air de se sentir comme un poisson dans l’eau. Bien sûr, Rita avait des cigarettes et cela suffit à la hisser d’emblée au sommet de la hiérarchie locale. Elle leva les paquets au-dessus de sa tête pour bien les faire voir puis les reglissa prestement dans ses poches. Rien d’étonnant à ce qu’elle reçût ce jour-là une attention sans partage.

On attribua à Nete une chambre sous les combles. Une trappe à foin vitrée, percée dans le plafond, constituait son seul lien avec le monde extérieur et l’air libre. Il faisait un froid de gueux et le vent s’insinuait partout. Il y avait deux lits dans la pièce et devant l’un des deux était posée la valise de sa compagne de chambre. Sans le crucifix et deux petits portraits de vedettes de cinéma qu’elle ne connaissait pas, on aurait pu se croire dans une cellule de prison.

De part et d’autre du gourbi de Nete se trouvaient de nombreuses autres chambres et sur le mur d’en face, le long d’un étroit couloir, s’alignaient les lavabos où les filles faisaient leur toilette.

Nete avait passé sa vie à curer des étables mais personne n’aurait pu l’accuser de ne pas être propre. Elle s’était toute sa vie frotté les bras et les mains à la brosse et lavé le reste du corps à l’éponge.

« Je crois que tu es la fille la plus propre de la terre », lui disait parfois Tage.

Mais ici, la toilette se déroulait dans une telle confusion qu’il était difficile de la faire correctement. Plusieurs filles, torse nu, se récuraient en même temps, et en cinq minutes il fallait que tout soit terminé. On se servait des mêmes copeaux de savon qu’à Brejning, qui rendaient les cheveux aussi rêches que des casques de soldat et à peu près aussi jolis à regarder, et ils sentaient plus mauvais après qu’avant le lavage.

Le reste de la journée était rythmé par la cloche et les horaires fixes et il y avait intérêt à filer droit. Nete détestait cet endroit et elle se tenait dans la mesure du possible à l’écart des autres. C’était déjà comme ça dans sa famille d’accueil, alors elle avait l’habitude. Sa solitude avait cela de bon qu’elle pouvait pleurer sur son sort sans qu’on la dérange. Une ombre dévorante planait en permanence au-dessus de sa tête, la certitude qu’elle ne sortirait pas d’ici. Une bonne âme parmi les membres du personnel ou une amie parmi les filles aurait peut-être rendu son séjour plus supportable, mais les surveillantes étaient grossières et autoritaires et Rita avait assez à faire avec sa propre vie. Elle s’occupait de son petit commerce, escroquait et engrangeait et, petit à petit, elle se hissait sur l’échelle sociale de ce microcosme pour espérer se retrouver bientôt assise comme une impératrice sur un trône au milieu de ses minables sujets.

Dans le lit en face de celui de Nete couchait une idiote qui passait son temps à parler de petits enfants. Le Seigneur lui avait confié une poupée, et si elle y faisait bien attention, elle aurait son propre petit enfant un jour, ne cessait-elle de répéter. Il était impossible d’avoir une conversation sensée avec elle. Mais il y avait aussi des filles intelligentes à Sprogø. Il y en avait une qui voulait apprendre à lire. Le personnel s’était moqué d’elle. « Lire est un luxe inutile, ici », lui avait-on répondu en la renvoyant à ses corvées.

Nete travaillait, elle aussi. Elle avait demandé à être affectée à l’étable mais elle n’eut pas cette chance. Tandis que Rita passait la majeure partie de sa journée à la lingerie à faire bouillir le linge en chahutant avec les autres filles, Nete épluchait des légumes et lavait les marmites dans les cuisines. Quand elle se lassait de sa tâche, qu’elle se mettait à traîner et à regarder par la fenêtre, elle devenait une proie facile. Le personnel lui faisait des reproches, bien sûr, mais les autres filles s’en prenaient à elle aussi et quand l’une d’entre elles la menaça avec un couteau et la fit tomber, Nete réagit à la provocation en lui jetant un couvercle brûlant à la figure avant de démolir une casserole à coups de pied. Ce fut après cet épisode qu’elle eut son premier entretien avec la directrice.

Le bureau de la directrice était froid et parfaitement ordonné. Sur un mur, des étagères avec des classeurs pour le courrier et des piles de dossiers, sur l’autre des armoires de classement. Dans ces archives, les destins des pensionnaires étaient rangés par ordre alphabétique, prêts à être sortis, pesés, jugés et souillés de crachats.

« On m’a dit que tu semais la zizanie dans les cuisines ? lui dit la directrice en l’accueillant, l’index dressé.

– Vous n’avez qu’à m’envoyer à l’étable et je ne vous causerai plus de tracas », répliqua Nete en suivant des yeux les mouvements des doigts sur la table. Les doigts et les mains de la directrice étaient sa fenêtre sur le monde. D’après Rita, il suffisait de les observer pour lire ses pensées. Et elle était bien placée pour le savoir, vu le nombre de fois où elle était venue dans ce bureau.

Des yeux froids la jaugeaient. « Il faut que tu apprennes une chose, Nete. Vous n’êtes pas ici pour qu’on vous accorde des privilèges, ni qu’on vous rende la vie plus facile. Vous êtes ici pour apprendre que même lorsqu’on est mauvaises et stupides comme vous l’êtes, on peut tirer des satisfactions de l’existence en accomplissant les tâches qu’on aime le moins. Vous êtes ici pour apprendre à vous comporter comme des êtres humains et pas comme des animaux, ainsi que vous l’avez fait jusqu’à présent. Est-ce que c’est compris ? »

Nete secoua doucement la tête. Son geste était inconscient mais la directrice le vit et ses doigts s’immobilisèrent brusquement.

« Je pourrais choisir de voir dans cette dénégation une insolence de ta part, Nete Hermansen, mais pour l’instant je vais me contenter de croire que tu es stupide. » Elle se redressa dans son fauteuil. Elle avait le torse épais et trapu. Il ne devait pas y avoir eu beaucoup d’hommes pour se retourner sur elle.

« Je vais t’envoyer à l’atelier de travaux manuels. C’est un peu plus tôt qu’on a coutume de le faire, mais je n’ai pas d’autre solution puisqu’on ne veut plus de toi à la cuisine.

– Oui, madame », dit Nete les yeux baissés.

Elle ne pensait pas que cet atelier puisse être pire que la cuisine. Elle se trompait.

Le travail n’était pas désagréable en soi, même si elle n’était douée ni pour faire les ourlets des draps, ni pour broder. Ce qui était insupportable, c’était la promiscuité avec les autres filles. Devoir subir leur bêtise à longueur de journées. Du jour au lendemain, les meilleures amies du monde pouvaient devenir des ennemies mortelles.

Nete avait conscience qu’il y avait une infinité de choses dans l’existence dont elle ne savait rien. Des lieux et des faits historiques et toutes sortes de détails de la vie quotidienne. Quand on avait autant de difficultés qu’elle avec les chiffres et les lettres, il fallait se contenter de ce qu’on pouvait apprendre en tendant l’oreille et Nete n’avait pas rencontré beaucoup de gens dans sa vie qui lui aient apporté quoi que ce soit.

Jusque-là, elle avait toujours réussi à se couper des autres pour se protéger d’eux, mais à l’atelier de travaux manuels c’était impossible. Leur caquetage incessant et stérile, dix heures par jour, sept jours par semaine, faillit la rendre folle.

« Ma petite Grethe chérie, tu veux bien me faire passer la bobine de fil », disait l’une, et la Grethe en question répondait d’un ton furieux : « Tu me prends pour ta bonne, sale limace baveuse ? »

L’ambiance pouvait changer comme ça d’une minute à l’autre. Toutes les filles riaient, hormis Nete et celle qui s’était fait agresser, et les injures fusaient au-dessus de la table jusqu’à ce que tout le monde se réconcilie de nouveau et qu’elles se remettent à rabâcher les mêmes histoires encore et encore.

À part le manque de cigarettes, les beaux gars, là-bas sur les bateaux de pêche, et les horribles histoires à propos du médecin de Korsør avec son bistouri, elles n’avaient pas beaucoup de sujets de conversation.

« Je deviens cinglée sur cette île à la con », chuchota-t-elle à l’oreille de Rita en la croisant un jour dans la cour de la ferme un peu avant le déjeuner.

Rita la détailla comme si elle était une pièce de viande à l’étal du boucher et puis elle lui dit : « Je vais me débrouiller pour qu’on nous installe ensemble. Tu vas voir, je te remonterai le moral, moi. »

Le même soir, la compagne de chambre de Nete se blessa grièvement et dut être conduite à l’hôpital de Korsør. Apparemment, elle s’était approchée un peu trop près de la bassine d’eau bouillante à la blanchisserie, et c’était entièrement de sa faute parce qu’elle était bête et maladroite et qu’elle passait son temps à s’occuper de son petit baigneur au lieu de faire attention.

Quand Rita emménagea dans la chambre de Nete, le rire revint dans sa vie pendant quelque temps. Les blagues étaient encore plus drôles racontées par Rita et elle était très forte pour en récolter de nouvelles ici et là. Mais la compagnie de Rita avait un prix et Nete le découvrit dès le premier soir.

Elle commença par refuser, mais Rita était forte, elle la força, et lorsqu’elle réussit à la faire gémir de plaisir, Nete s’accommoda de la situation.

« Tu vas la fermer, Nete. Si ce qui se passe entre nous sort d’ici, c’en est fini de toi, tu m’entends ? » lui murmura Rita à l’oreille. Et Nete comprit.

Rita n’était pas seulement forte physiquement, elle l’était aussi mentalement, beaucoup plus que Nete. Et même si Rita détestait être sur cette île, elle était convaincue qu’un bel avenir l’attendait. Rita était sûre qu’elle échapperait à cet endroit et pendant qu’elle s’y employait, elle savait mieux que quiconque comment se rendre la vie agréable.

Elle avait toujours les meilleurs boulots. Elle était servie la première à table, fumait des cigarettes derrière la blanchisserie, prenait Nete la nuit et, le reste du temps, régnait en souveraine incontestée sur toutes les autres pensionnaires.

« Comment fais-tu pour avoir des cigarettes, au fait ? » lui demandait Nete de temps en temps. Elle n’obtint de réponse à sa question que cette nuit de printemps où elle vit Rita se glisser hors du lit, s’habiller discrètement et ouvrir tout doucement la porte.

L’alarme va sonner dans toute la maison, se dit Nete, car elle savait que dans chacune des portes se trouvait un dispositif qui se déclenchait quand on essayait de sortir, si bien que le personnel rappliquait aussitôt en hurlant et on se retrouvait enfermée dans la « salle d’isolement », un cachot en réalité. Mais l’alarme ne se déclencha pas car Rita l’avait désactivée avec un petit bout de ferraille.

Quand Rita se fut un peu éloignée dans le corridor, Nete se leva et regarda comment elle avait fait. Elle avait simplement utilisé une tige de fer recourbée qu’on pouvait faire tourner dans le dispositif tout en ouvrant la porte. Ce n’était pas plus compliqué que cela.

Nete mit moins de dix secondes à enfiler une robe et à emboîter le pas à Rita, le cœur battant. Une latte qui craquait ou un gond qui grinçait, et c’était la catastrophe. Mais Rita avait ouvert la voie.

Lorsque Nete fut parvenue à la porte d’entrée, elle constata qu’elle n’était pas verrouillée. Rita avait trouvé un moyen de la crocheter.

Au loin, elle vit la silhouette de Rita se faufiler le long du poulailler et continuer à courir à travers champs. On aurait dit qu’elle distinguait chaque pierre et chaque ornière malgré l’obscurité.

Rita était en route pour la maison isolée au bout de la pointe, à l’ouest, que les filles appelaient La Liberté. C’était là que les filles les plus sages avaient le droit de passer les heures de la journée pendant leur semaine dite de « vacances ». Jadis on l’appelait « la maison des pestiférés » parce que c’était là qu’on mettait en quarantaine les marins malades. Cette nuit-là, Nete put se rendre compte que le lieu était toujours maudit.

Plusieurs barques de pêche avec leurs filets et leurs paniers avaient été tirées sur la plage devant la maison et à l’intérieur brillaient une ou deux lampes à pétrole.

Le plus silencieusement possible, Nete se faufila jusqu’à la maison et regarda par la fenêtre. Elle fut affreusement choquée par ce qu’elle vit. Plusieurs cartouches de cigarettes étaient posées à une extrémité de la petite table de ferme et, à l’autre bout, Rita se tenait penchée, les mains sur la table, la jupe retroussée et les reins bien cambrés pour que le type debout derrière elle puisse enfoncer facilement son sexe dans sa vulve offerte.

Derrière lui, deux autres hommes attendaient leur tour. Ils avaient des visages rougeauds et ils ne quittaient pas le spectacle des yeux. Il s’agissait de trois pêcheurs et Nete ne connaissait que trop bien celui de droite. C’était Viggo.

Elle reconnut tout de suite la voix de Viggo dans l’interphone. Cette fois, elle attendit son invité le cœur battant et l’oreille tendue vers le pas qui montait l’escalier jusqu’à son palier. Dès qu’elle ouvrit la porte, elle sut que celui-là lui causerait plus de problèmes que les deux précédents.

Il lui dit bonjour de sa voix grave, et se glissa dans l’appartement avec autant d’aisance que s’il était déjà venu. C’était encore un bel homme qui aurait facilement pu éveiller des sentiments en elle comme il l’avait fait à cette fête foraine il y avait bien longtemps. Sa peau, autrefois burinée par le grand air, était devenue plus fine et ses cheveux avaient viré au gris et semblaient doux au toucher.

Si doux qu’elle se promit de passer la main dedans, une fois qu’elle l’aurait tué.

OceanofPDF.com