Dossier 64
Prologue - Novembre 1985
Prologue
Novembre 1985
Pendant un court moment de relâchement, elle se laissa aller à une sensation de bien-être. Tout y participait : la coupe de champagne glacée et fragile entre ses doigts, le bourdonnement des voix et la main de son mari posée légèrement sur sa hanche. Si elle faisait abstraction de ce qu’on éprouve quand on tombe amoureux, elle n’avait souvenance que de quelques brefs instants, dans une enfance très lointaine, qui lui aient procuré un sentiment semblable à celui-là. Le bavardage rassurant de sa grand-mère. Les rires retenus de personnes aimées et depuis longtemps disparues qu’elle entendait en s’endormant.
Nete pinça les lèvres pour ne pas laisser l’émotion la submerger. Cela arrivait encore parfois.
Elle monta sur la pointe des pieds et contempla le kaléidoscope de robes multicolores et les dos bien droits. Ils étaient venus nombreux à cette réception donnée en l’honneur du lauréat danois du Grand Prix de médecine pour les pays scandinaves. Chercheurs, médecins, le gratin de la société. Sa naissance ne l’avait pas prédestinée à évoluer dans ce milieu mais elle s’y sentait un peu mieux d’année en année.
Elle inspira profondément et s’apprêtait à pousser un soupir de contentement quand elle sentit un regard traverser l’assemblée de femmes aux cheveux relevés et d’hommes aux nœuds papillon bien serrés. Et le sentit se poser sur sa nuque. Elle éprouva la décharge électrique que seuls des yeux ennemis sont capables d’envoyer. Instinctivement, elle fit un pas de côté, comme un animal traqué cherchant refuge dans les buissons. Elle posa la main sur l’avant-bras de son époux et s’efforça de sourire, tout en observant les invités en tenues de soirée qui évoluaient dans les nappes diffuses de la fumée des candélabres.
Une femme rejeta la tête en arrière dans un bref éclat de rire, ouvrant une légère brèche qui lui permit d’apercevoir le mur du fond.
Il était là.
Sa silhouette s’élevait au-dessus des autres tel un phare dans l’océan. Malgré sa nuque ployée et ses jambes torses, il ressemblait toujours à un animal sauvage, massif et fier, et son regard passait sur la foule comme un projecteur.
Elle perçut l’intensité de ce regard jusqu’au fond de ses entrailles et sut que si elle ne réagissait pas très vite, toute sa vie allait s’écrouler en quelques secondes.
« Andreas », dit-elle, en posant la main sur sa gorge qui était déjà trempée de sueur. « Est-ce qu’on pourrait s’en aller, s’il te plaît, je ne me sens pas très bien. »
Il n’en fallait pas plus. Son mari fronça les sourcils, la regarda et, immédiatement, il salua d’un geste du menton ses voisins les plus proches et l’escorta vers la sortie. C’était parce qu’il était capable de faire ce genre de choses qu’elle l’aimait.
« Merci, dit-elle. C’est ma tête, je suis désolée. »
Il lui sourit. Il était bien placé pour savoir de quoi elle parlait. Lui aussi passait parfois de longues soirées dans le noir quand la migraine l’assaillait.
Un de leurs nombreux points communs.
Ils étaient parvenus au grand escalier qui menait aux salles de réception quand le grand type les rejoignit et leur barra la route.
Il avait pris un sacré coup de vieux. Ses yeux, jadis si brillants, avaient l’air terne. Ses cheveux étaient devenus complètement blancs. Vingt-cinq années s’étaient écoulées et elles avaient laissé des traces.
« Nete ! Toi, ici ? Tu es la dernière personne que je m’attendais à rencontrer en cette compagnie », dit-il, sans chaleur dans la voix.
Elle le contourna, accrochée au bras de son mari, mais la manœuvre n’intimida pas son poursuivant. « Tu ne te souviens pas de moi, Nete ? cria-t-il dans son dos. Mais si ! Rappelle-toi, Curt Wad. Je suis sûr que tu ne m’as pas oublié. »
À mi-hauteur de l’escalier, il les avait rattrapés.
« Alors maintenant, tu es la putain du directeur Rosen ! Tu as fait du chemin depuis la dernière fois. Je suis impressionné ! »
Elle essaya d’entraîner son époux mais Andreas Rosen n’était pas homme à reculer devant un problème. Cette fois encore, elle put le vérifier.
« Je vous prie de laisser mon épouse tranquille », dit-il en accompagnant sa phrase mesurée d’un regard qui disait sa colère.
« Je vois. » L’importun fit un pas en arrière. « Tu as réussi à mettre le grappin sur Andreas Rosen, Nete. Bien joué ! » Il lui adressa ce que d’autres auraient interprété comme un sourire complice mais Nete savait à quoi s’en tenir. « Je ne savais pas. Je n’évolue pas souvent dans ces hautes sphères, vois-tu. Et je ne lis pas la presse à scandale non plus. »
Comme un film au ralenti, elle vit son mari relever le menton avec mépris, sentit sa main prendre la sienne et l’entraîner derrière lui. L’espace d’un instant, elle crut pouvoir recommencer à respirer. Elle entendait les pas d’Andreas et les siens résonner dans sa tête à contretemps. Allons-nous-en, disaient-ils.
Ils étaient parvenus au vestiaire quand la voix de Curt Wad s’éleva à nouveau derrière eux :
« Vous ignoriez, monsieur Rosen, que votre femme était une putain ? Une pauvre arriérée qui vient de l’asile de Sprogø et qui se fout de savoir pour qui elle écarte les cuisses. Vous ignoriez que son cerveau débile ne fait pas la différence entre le bien et le mal et que… »
Son mari faillit lui tordre le poignet quand il fit volte-face. Plusieurs personnes se précipitèrent pour tenter de calmer le trouble-fête. Quelques jeunes médecins venus à la rescousse se penchèrent, menaçants, sur la large poitrine de l’homme afin de lui faire comprendre qu’il était indésirable.
« Andreas, laisse tomber », s’écria-t-elle en le voyant s’approcher du groupe qui entourait son agresseur. Son mari ne l’écouta pas. Le mâle alpha était déjà parti marquer son territoire.
« Je ne sais pas qui vous êtes, monsieur, dit-il. Mais je vous conseille vivement de ne plus vous montrer en société avant d’avoir appris à vous comporter en homme du monde. »
Le grand échalas leva la tête au-dessus des hommes qui le tenaient en respect et tout le monde dans le vestiaire attendit la réponse qui sortirait de ses lèvres sèches. Les dames derrière le comptoir qui triaient les gabardines des manteaux de fourrure, ceux qui entraient ou sortaient discrètement des toilettes, les chauffeurs de maître postés devant la porte à tambour.
Et les mots vinrent, qui n’auraient jamais dû venir :
« Demandez à Nete où elle a été stérilisée, monsieur Rosen. Demandez-lui combien de fois elle a avorté. Laissez-la vous raconter comment on se sent dans une cellule d’isolement au bout de cinq jours. Posez-lui toutes ces questions et ne vous avisez plus de me donner des leçons de bienséance. Vous êtes mal placé pour ça, Andreas Rosen. »
Curt Wad s’arracha aux mains qui l’immobilisaient et s’éloigna, le regard plein de haine. « Je m’en vais ! » dit-il haut et fort. « Quant à toi, Nete ! » Il tendit vers elle un index tremblant de rage. « Je te souhaite d’aller pourrir en enfer où est ta place. »
Sa voix bourdonnait encore dans la pièce après son départ.
« C’était Curt Wad », chuchota quelqu’un derrière eux. Il était de la même promotion que le lauréat d’aujourd’hui, et c’était à peu près tout ce qu’il y avait à retenir de lui.
Mais pour Nete, c’était trop tard. Elle était démasquée.
Et tout le monde la regardait. On cherchait sur elle des signes révélateurs de sa véritable personnalité. Son décolleté était-il trop profond ? Ses hanches avaient-elle des courbes vulgaires ? Et ses lèvres ?
Quand on leur remit leurs manteaux, l’haleine de la dame du vestiaire lui parut empoisonnée. Tu n’es pas meilleure que moi, disait son langage corporel.
Il n’avait fallu que ces quelques minutes.
Elle baissa les yeux et agrippa le bras de son mari.
Son cher mari dont elle n’osait plus croiser le regard.
Elle écoutait le bruit doux et obstiné du moteur.
Ils ne s’étaient pas dit un mot. Chacun de son côté, ils fixaient la nuit d’automne découpée par les mouvements réguliers des essuie-glaces.
Il attendait peut-être un démenti de sa part mais elle ne pouvait pas le lui donner.
Elle attendait peut-être qu’il lui tende la main. Qu’il l’aide à sortir de sa camisole mentale. Qu’il la regarde et lui dise que tout cela n’avait pas d’importance et que, pour lui, seuls comptaient les onze ans de bonheur qu’ils avaient connus ensemble.
Et pas les trente-sept années qu’elle avait vécues avant de le rencontrer.
Mais il préféra allumer la radio et remplir l’habitacle d’une tonitruante distance. Sting les conduisit à travers le Seeland vers le sud, Sade les accompagna pendant qu’ils roulaient dans l’île de Falster et Madonna leur fit traverser Guldborgsund. C’était la nuit des voix jeunes et bizarres. Le seul lien qui les unissait encore.
Tout le reste avait volé en éclats.
Quelques centaines de mètres avant le village de Blans et à deux kilomètres du manoir, il tourna dans un chemin vicinal.
« Bon. Je t’écoute », dit-il, le regard braqué sur l’obscurité devant lui. Pas une parole chaleureuse. Même pas son prénom en guise de consolation. Juste : « Bon. Je t’écoute. »
Elle ferma les yeux. Essaya calmement de lui faire comprendre que certains événements dans sa jeunesse l’avaient conduite à vivre des choses terribles et que l’homme qui l’avait accusée était aussi celui qui avait été la cause de son malheur.
« Mais tout ce qu’il a dit était vrai », avoua-t-elle à voix basse.
Tout était vrai.
Pendant un instant pénible qui lui sembla durer une éternité, elle n’entendit plus que sa respiration. Puis il se tourna vers elle et la regarda d’un œil noir. « C’est pour ça que nous n’avons jamais pu avoir d’enfant », dit-il.
Elle hocha la tête. Serra les lèvres et dit les choses comme elles étaient. Oui, elle s’était rendue coupable d’inexactitudes et de mensonges par omission. Oui, elle avait été internée à Sprogø quand elle était jeune, mais elle l’avait été par erreur, suite à une série de malentendus, d’abus de pouvoir et de trahisons. Oui, elle avait subi plusieurs avortements et on l’avait stérilisée, mais l’immonde individu qu’ils avaient croisé ce soir…
Il posa la main sur son bras et le froid qui s’en dégageait la traversa comme un électrochoc et l’arrêta au milieu de sa phrase.
Andreas Rosen passa la première, lâcha l’embrayage, traversa lentement le village et quand ils roulèrent le long des prairies qui bordaient l’eau noire, il mit le pied au plancher.
« Je regrette, Nete. Je ne peux pas te pardonner de m’avoir laissé vivre pendant des années dans l’espoir que nous pourrions être parents ensemble, j’en suis incapable. Et pour le reste, le simple fait d’y penser me donne envie de vomir. »
Il se tut quelques secondes et elle sentit des picotements glacés dans ses tempes et sa nuque se raidit.
Puis il redressa la tête avec la même arrogance que lorsqu’il négociait avec les gens qu’il ne jugeait pas dignes de son respect. Aussi sûr de son fait que lorsqu’il rejetait un faux diagnostic.
« Je vais rassembler mes affaires, dit-il d’un ton coupant. Je te laisse une semaine pour trouver un autre endroit où habiter. Tu pourras emporter tout ce que tu voudras de Havngaard. Tu ne manqueras de rien. »
Elle cessa de le regarder et tourna la tête vers l’eau. Elle baissa la vitre pour respirer l’odeur des algues, portée par les vagues d’un noir profond qui semblaient vouloir l’anéantir.
Et elle se souvint de sa solitude, de son désespoir, de ces jours passés jadis à Sprogø à regarder ce même océan, l’invitant comme aujourd’hui à mettre fin à une existence misérable.
Tu ne manqueras de rien, avait-il dit. Comme si les choses matérielles avaient la moindre importance.
Il n’avait rien compris.
Sans y penser elle enregistra la date sur le cadran du tableau de bord, on était le 14 novembre 1985. Ses lèvres s’étaient mises à trembler quand elle avait tourné la tête vers lui.
Ses yeux noirs étaient comme des orbites creuses dans son visage. Il ne voyait rien d’autre que le virage et la route devant lui.
Elle leva une main et l’approcha doucement du volant. Elle l’agrippa sans lui laisser le temps de protester et tira de toutes ses forces.
L’énorme puissance du véhicule se développa dans le vide tandis que la route disparaissait sous ses roues. Les dernières protestations de son mari furent noyées par le fracas de la chute par-dessus le parapet.
Quand ils touchèrent la surface de l’eau, elle eut le sentiment de rentrer chez elle.
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