Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 45 sur 48

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Dossier 64

44 - Novembre 2010

44

 

Novembre 2010

 

L’hôtel de police était une machine au sein de laquelle le mouvement de chaque rouage était automatiquement enregistré dans l’ensemble du mécanisme. Comme dans une fourmilière, les signaux circulaient de bureau en bureau, d’un bâtiment à l’autre, à une vitesse incroyable. Dès qu’un suspect tentait de s’échapper dans un couloir ou qu’une pièce à conviction disparaissait, dès qu’un collaborateur était malade ou que la directrice de la police avait des problèmes avec les politiques, tout le monde était immédiatement au courant.

C’était une de ces journées où la maison entière était en effervescence. La réception grouillait de monde, l’orage grondait dans le bureau de la directrice, conseillers et substituts du procureur général couraient de bureau en bureau.

Et Carl savait qu’il était à l’origine de tout ce remue-ménage.

L’affaire de La Lutte secrète et des gens qui en faisaient partie était plus explosive qu’une caisse de dynamite, et pour empêcher la déflagration, toutes les pompes à incendie marchaient à plein débit.

On avait procédé à quarante arrestations depuis le début de la matinée, et il avait fallu trouver des éléments concrets pour justifier chacune d’entre elles. Le train était en marche. Les policiers figurant sur la liste trouvée dans les archives de Curt Wad avaient d’ores et déjà été mis en examen. S’il y avait la moindre fuite, c’était la catastrophe.

Carl ne doutait pas que tous les départements aient des personnes compétentes pour effectuer ce travail. Ils l’avaient prouvé à maintes reprises. Mais il savait aussi que le plus solide tissu de preuves et d’indices avait des trous par lesquels un suspect pouvait s’échapper. Il suffisait d’avoir du pouvoir et une vision d’ensemble, et c’était justement ce dont disposaient les gens qu’ils essayaient d’attraper. Toutes les petites frappes qui gravitaient autour d’eux ne comptaient pas. Au diable les hommes de main et les brigades d’intervention de Curt Wad ! Au diable les petits soldats ! Ceux-là ne s’échappaient guère, ou pas très loin. Il fallait mettre la main sur les tacticiens et les stratèges, et, pour arriver jusqu’à eux, on allait interroger le menu fretin pendant des heures et des heures en espérant qu’il mènerait aux gros poissons.

Malheureusement la patience n’était pas la qualité première de Carl et, à l’heure actuelle il trépignait sur place. L’état de santé d’Assad n’avait pas évolué et il faudrait plus que de la chance pour qu’il s’en tire vivant.

Comment voulez-vous être patient dans un moment pareil ?

Carl se demanda ce qu’il avait de mieux à faire dans l’immédiat. De son point de vue, il y avait deux affaires différentes, qui pouvaient être reliées entre elles ou pas. D’une part, les disparitions de 1987 et, de l’autre, les maltraitances envers d’innombrables femmes avec, pour finir, les agressions contre Assad et lui-même.

Rose l’avait perturbé. Jusqu’ici, ils avaient concentré leur enquête sur Curt Wad, et Nete Hermansen n’avait été à leurs yeux que l’une de ses victimes, et rien d’autre. Jusqu’à la découverte de Rose, Nete Hermansen n’était qu’un inexplicable et innocent dénominateur commun entre les disparus, mais à présent tous les signaux d’alarme de Carl s’étaient mis à clignoter.

Pourquoi Nete Hermansen leur avait-elle menti ? Pourquoi avait-elle admis avoir un lien avec toutes les personnes disparues à l’exclusion de Viggo Mogensen alors qu’en réalité il était à l’origine de tous ses malheurs ? Grossesse, fausse couche, viol, internement abusif dans diverses institutions et stérilisation.

Carl n’arrivait pas à le comprendre.

« Dis à Marcus Jacobsen qu’il peut me joindre sur mon mobile », dit-il au poste de garde quand il eut enfin décidé par quel bout prendre les choses.

Ses pieds se dirigeaient vers le parking où aurait dû se trouver le véhicule de service mais sa tête comprit son erreur et corrigea le tir d’elle-même. Il n’avait pas de voiture puisque Rose était partie avec.

Il fit demi-tour et se dirigea vers le bâtiment de la poste, saluant au passage deux policiers en civil qui semblaient eux aussi sur le pied de guerre. Eh bien, puisqu’il n’avait pas de véhicule, il irait à pied. Il y avait moins de deux kilomètres de l’hôtel de police à l’appartement de Nete Hermansen, une promenade, pour un homme dans la force de l’âge.

Il n’avait parcouru que quelques centaines de mètres et avait tout juste atteint la gare centrale quand le manque d’entraînement se fit sentir et qu’il décida de héler un taxi.

« Emmenez-moi au bout de Korsgade, à la hauteur des lacs », dit-il au chauffeur en prenant garde de ne pas se faire renverser par les essaims de citadins qui passaient à côté de lui à bicyclette. Il jeta un coup d’œil derrière lui. Impossible de voir s’il avait été suivi.

Il posa la main sur son holster pour vérifier que son arme était à sa place. Il n’avait pas envie de se laisser surprendre une deuxième fois.

La vieille dame fut étonnée, il l’entendit à sa voix dans l’interphone, mais elle le reconnut et l’invita à monter.

Quelques minutes s’écoulèrent avant que la porte ne s’ouvre sur une Nete Hermansen en jupe plissée qui venait visiblement de se recoiffer.

« Je vous prie d’excuser ma visite impromptue », dit-il, sentant une odeur de renfermé qui laissait penser que Nete ne se souciait pas d’aérer l’appartement aussi régulièrement qu’elle aurait dû.

Carl remarqua qu’au bout du corridor, la moquette faisait un pli, comme si elle s’était décollée, ou qu’on l’avait soulevée pour une raison ou une autre.

Il tourna la tête vers le salon pour faire comprendre à son hôtesse qu’il n’avait pas l’intention de repartir tout de suite.

« Je suis désolé de vous déranger encore une fois, madame Hermansen, mais il y a quelques questions que j’aimerais aborder avec vous. »

Elle hocha la tête et le fit entrer après avoir tourné la tête vers la cuisine où un clic discret venait de se faire entendre. Chez Carl, il aurait signifié que la bouilloire électrique avait fini son travail.

« Je vais nous faire une tasse de thé. Ça va bientôt être l’heure, de toute façon », proposa-t-elle.

Carl fit une grimace. « Si vous aviez du café, je préférerais », dit-il avec une pensée fugitive pour le breuvage gluant d’Assad. S’il avait été là pour lui en offrir un maintenant, il l’aurait accepté avec gratitude. L’idée que cela pourrait ne plus jamais arriver était insupportable.

Nete Hermansen alla chercher la bouilloire et lui prépara un Nescafé devant le buffet du salon.

Elle se retourna et lui tendit sa tasse, aimable, se versa du thé et vint s’asseoir en face de lui avec un sourire candide.

« Alors, qu’est-ce qui vous amène, monsieur l’inspecteur ? lui demanda-t-elle.

– Vous rappelez-vous, la dernière fois, m’avoir entendu citer le nom d’un certain Viggo Mogensen lorsque nous avons évoqué ces personnes disparues ?

– Bien entendu, dit-elle, charmeuse. J’ai beau avoir soixante-treize ans, je ne suis pas encore complètement sénile, Dieu m’en préserve. »

Carl ne répondit pas à son sourire. « Vous m’avez dit que vous ne le connaissiez pas. Est-il possible que vous ayez fait erreur ? »

Elle haussa les épaules. Il supposa que cela signifiait : Où voulez-vous en venir ?

« Vous m’avez dit connaître tous les autres, mais vous ne pouviez pas le nier. L’avocat Nørvig avait défendu Curt Wad dans votre procès contre lui. L’infirmière Gitte Charles travaillait à Sprogø à l’époque où vous y étiez et Rita Nielsen était internée là-bas en même temps que vous.

– Pourquoi l’aurais-je nié puisque c’est la vérité. Mais ces coïncidences sont réellement troublantes, je dois dire.

– En revanche, vous avez prétendu ne pas connaître l’un des disparus. Peut-être avez-vous pensé que cette affirmation détournerait de vous l’intérêt des enquêteurs ? »

La question la laissa sans réaction.

« Quand nous sommes venus vous interroger samedi dernier, nous vous avons dit que notre enquête concernait Curt Wad. Peut-être en avez-vous déduit que vous n’étiez pas dans le collimateur ? Nous savons maintenant que vous avez menti, Nete Hermansen. Vous connaissiez Viggo Mogensen. Vous le connaissiez même particulièrement bien puisqu’il est la cause de tous vos ennuis. Vous avez eu une liaison avec lui et il vous a mise enceinte, ce qui vous a obligée à consulter Curt Wad pour vous faire avorter illégalement. Nous avons lu tout cela dans le dossier médical vous concernant et qui est actuellement en notre possession. »

Il pensait la voir se figer. Peut-être même éclater en sanglots ou piquer une crise de nerfs, mais rien de tel ne se produisit. Au lieu de cela elle s’installa confortablement, prit une petite gorgée de thé et secoua doucement la tête.

« Que voulez-vous que je vous dise ? soupira-t-elle. Je regrette de vous avoir menti, car ce que vous dites est la vérité, bien entendu. Je connaissais Viggo Mogensen en effet, mais je ne pouvais pas vous l’avouer. »

Elle fixa sur lui un regard las.

« Je n’ai rien à voir avec cette histoire mais comme vous l’avez dit très justement, tout semblait m’accuser. Il était normal que j’essaye de me protéger. Je suis innocente. Je n’ai aucune idée de ce qui est arrivé à ces pauvres gens. »

Elle émit un petit grognement pour appuyer son affirmation et fit un signe du menton vers le café de Carl. « Buvez votre café et racontez-moi toute l’histoire encore une fois, lentement, s’il vous plaît. »

Carl fronça les sourcils. Elle était drôlement directe pour une vieille dame. Elle ne prenait pas le temps de réfléchir avant de parler, ne semblait avoir aucun doute sur ce qu’elle disait. Elle allait au bout de ses phrases et des questions qu’elle posait. Mais pourquoi voulait-elle entendre cette histoire à nouveau ? Et pourquoi lentement ?

Cherchait-elle à gagner du temps ? Était-ce pour laisser à quelqu’un le temps de se cacher qu’elle l’avait fait attendre sur le palier ? Quelqu’un qui, d’une façon ou d’une autre, pouvait la sortir d’affaire ?

Carl n’arrivait pas à comprendre ce qui se passait. Elle n’était tout de même pas en cheville avec Curt Wad, son ennemi de toujours…

Si quelqu’un avait des questions à poser c’était lui, Carl. Le problème étant qu’il ne savait plus très bien lesquelles.

Il se gratta le menton. « Cela vous ennuierait si je procédais à une petite perquisition de votre appartement, madame Hermansen ? »

Elle jeta un coup d’œil involontaire sur le côté. Et ce regard fuyant qui ne dura qu’un dixième de seconde, et que Carl avait eu l’occasion de voir des centaines de fois dans sa carrière de policier, en disait plus long que tous les discours.

Elle avait quelque chose à cacher.

« Eh bien, si c’est indispensable, je suppose que je devrai vous laisser faire un petit tour puisque vous me le demandez. Du moment que vous ne fouillez pas trop dans mes petites affaires personnelles. » Elle faisait la coquette mais cela ne prit pas.

Carl s’avança dans son siège. « Je vous remercie, mais je dois tout de même vous rappeler qu’en disant oui, vous m’autorisez à visiter chaque pièce de cet appartement et à fouiller dans tous les endroits qui me paraîtront présenter quelque intérêt pour mon enquête. Il se peut que ce travail prenne un certain temps, madame Hermansen. »

Elle lui fit un sourire. « Alors buvez votre café d’abord, vous allez avoir besoin de toute votre énergie. L’appartement est assez grand, finalement. »

Il avala une grande gorgée du café, qui était infect, et posa la tasse à moitié pleine sur la table devant lui.

« Je dois appeler mon supérieur et je vais vous demander de lui confirmer ce que vous venez de me dire, d’accord ? »

Elle acquiesça et se leva pour se rendre à la cuisine. Elle paraissait tout de même un peu déstabilisée.

Carl le sentait clairement à présent. Il y avait un problème.

« Allô, Lis », dit-il quand enfin elle décrocha. « Je voudrais que tu dises à Marcus… »

Il perçut l’ombre derrière lui et se retourna brusquement.

Juste à temps pour voir le marteau dirigé vers sa nuque et une main au bout du manche qui semblait animée des pires intentions.

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