Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 34 sur 48

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Dossier 64

33 - Novembre 2010

33

 

Novembre 2010

 

Carl se réveilla parce qu’on le secouait violemment.

Il ouvrit les yeux et vit une silhouette floue penchée au-dessus de son lit. Il voulut se lever mais fut pris de vertige et, sans aucune explication, il se retrouva par terre à côté de son lit. Il y avait vraiment un truc qui n’allait pas.

Il sentit avec surprise le vent qui entrait par la fenêtre ouverte et surtout une odeur de gaz.

« C’est bon, j’ai réveillé Jesper, cria quelqu’un dans le couloir. Il vomit, qu’est-ce que je fais ?

– Couche-le sur le côté. Tu as ouvert la fenêtre ? » cria la silhouette aux cheveux noirs debout au-dessus de Carl.

On lui administra une paire de gifles. « Carl, regarde-moi. Concentre-toi sur moi, tu m’entends ? Ça va ? »

Il acquiesça mais sans conviction.

« Il faut qu’on te fasse descendre au rez-de-chaussée, Carl. Il y a encore trop de gaz ici, tu peux marcher seul ? »

Il se leva lentement, tituba dans le couloir et jusqu’au bas de l’escalier, et le parcours lui fit l’effet d’une interminable chute. Ce ne fut que lorsqu’il se retrouva assis sur une chaise devant la porte ouverte donnant sur le jardin que les formes et les contours composèrent une image cohérente.

Son regard s’arrêta sur le petit ami de Morten.

« Ben merde alors, bredouilla-t-il. Tu es encore là, toi ? Tu as emménagé ou quoi ?

– Je crois qu’on peut tous s’en féliciter », dit sèchement une voix qui venait du lit de Hardy.

Carl tourna mollement la tête vers le lit d’hôpital. « Qu’est-ce qui vient de se passer ici ? »

Un bruit de pas lourds dans l’escalier et Morten les rejoignit, transportant Jesper. Il avait l’air encore plus mal en point qu’après son marathon de soirées chaudes sur l’île de Cos.

Mika pointa le doigt en direction du salon. « Quelqu’un est entré dans la maison avec de très mauvaises intentions. »

Carl se leva avec difficulté et lui emboîta le pas.

Il ne pouvait pas manquer la bouteille de gaz par terre au milieu de la pièce. C’était un de ces nouveaux modèles en plastique. En tout cas ce n’était pas l’une des leurs, car pour sa part, il ne trouvait rien à redire aux bouteilles jaunes, classiques, du barbecue du jardin. Et puis pourquoi était-elle là au beau milieu de la pièce avec un bout de tuyau attaché au détendeur ?

« Comment est-elle arrivée là ? » demanda Carl, encore trop vaseux pour se souvenir du nom du type.

« Elle y était quand je suis monté à deux heures du matin pour voir comment allait Hardy, dit le compagnon de Morten.

– Hardy ?

– Oui. Il a réagi un peu fort aux manipulations hier. Il a eu des bouffées de chaleur, des maux de tête. C’est bon signe qu’il réagisse aussi violemment à mes stimuli. Et ça nous a sûrement sauvé la vie à tous.

– C’est toi, Mika, qui nous as sauvé la vie », dit Hardy.

Ah oui, Mika, c’était comme ça qu’il s’appelait.

« Explique », ordonna Carl avec l’instinct du policier sur pilote automatique.

« Je suis allé prendre des nouvelles de Hardy toutes les deux heures depuis hier soir. Et c’est ce que j’ai l’intention de continuer à faire pendant un jour ou deux afin d’observer toutes ses réactions. Il y a une demi-heure, mon réveil a sonné et, en me réveillant, j’ai senti une odeur de gaz assez prononcée au sous-sol, qui m’a mis à moitié K-O quand je suis arrivé au rez-de-chaussée. J’ai fermé la bouteille et ouvert les fenêtres. Et puis j’ai remarqué la casserole qui fumait sur la cuisinière. En regardant dedans, j’ai constaté qu’elle était vide, à part un petit fond d’huile d’olive et un morceau de papier sulfurisé froissé. C’était le papier qui fumait. »

Il désigna la fenêtre de la cuisine. « Je l’ai jeté dehors. Une seconde plus tard, il se serait enflammé. »

Carl salua Erling Holm, son collègue de la police scientifique spécialisé dans les incendies. En réalité, ce n’était ni son secteur ni son affaire, mais Carl n’avait pas envie de mêler la police de Hillerød à cette histoire, et Erling habitait à Lynge, à cinq kilomètres.

« C’était incroyablement prémédité, Carl, dit Holm. Vingt ou trente secondes plus tard, le papier aurait pris feu et aurait fait exploser le gaz. Et à en juger par son poids, la bouteille s’était déjà bien vidée. Vu le détendeur et l’épaisseur du tuyau, elle devait être ouverte depuis environ vingt minutes. » Il secoua la tête. « C’est pour cela que l’agresseur n’a pas allumé à fond sous la casserole. Il avait calculé que la maison serait pleine de gaz au moment où le papier s’enflammerait.

– Pas très difficile d’imaginer ce qui se serait passé ensuite, hein, Erling ?

– Le Département V aurait été obligé de se chercher un nouveau chef, je crois.

– Ça aurait pété fort, tu crois ?

– Oui et non. Mais l’explosion aurait fait des dégâts. Toutes les pièces de la maison et la totalité du mobilier auraient pris feu en même temps.

– Sans doute. Mais Hardy et moi serions morts d’empoisonnement par le gaz avant.

– Je ne crois pas. Le gaz ne tue pas comme ça. Mais vous auriez eu un sacré mal de tête. » Il éclata de rire. Ces spécialistes de la pyromanie avaient un drôle d’humour, décidément. « Vous seriez morts brûlés en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ceux qui se trouvaient dans la cave n’auraient pas pu sortir et le plus diabolique, c’est que rien ne prouve que la brigade scientifique dont je fais partie aurait pu prouver que l’incendie était d’origine criminelle. Nous aurions expliqué l’explosion par la combinaison d’une bouteille de gaz et d’une casserole, mais ça aurait aussi bien pu être un accident. Une tragédie à mettre sur le compte d’une imprudence, comme cela arrive fréquemment en cette saison de barbecues. Je pense honnêtement que l’agresseur s’en serait tiré.

– Tu plaisantes !

– Tu sais qui a pu faire ça, Carl ?

– Oui. Quelqu’un qui possède de quoi crocheter une serrure. J’ai vu des petites marques sur le verrou dehors. Mais à part ça, non. Je n’en ai aucune idée.

– Des soupçons ?

– Oui, bien sûr. On en a toujours et on les garde bien au chaud. »

Carl remercia Erling et s’assura que tout le monde dans la maison se portait bien avant d’aller faire un tour chez les voisins pour leur demander s’ils avaient vu quelque chose. La plupart d’entre eux étaient un peu ensuqués et d’assez mauvaise humeur, mais qui ne le serait pas à cinq heures du matin ? Tous exprimèrent leur compassion mais aucun ne put donner la moindre indication sur l’agresseur.

Moins d’une heure plus tard, Vigga débarquait en courant, le cheveu en bataille, accompagnée d’un Gurkamal enturbanné aux dents immaculées et avec une barbe dans laquelle il était sur le point de se prendre les pieds.

« Mon Dieu, s’écria-t-elle. Il n’est rien arrivé à Jesper, n’est-ce pas ?

– Non, à part qu’il a vomi dans le canapé et sur le lit de Hardy et que, pour une fois, c’est sa mère qu’il a appelée à son secours.

– Le pauvre chéri. » Pas un mot pour prendre des nouvelles de Carl. La différence entre futur ex-mari et fils, CQFD.

Elle caquetait autour de sa progéniture comme une mère poule quand on sonna à la porte d’entrée.

« Si c’est ce connard qui se pointe avec une autre bouteille de gaz, dis-lui qu’il nous en reste encore dans l’ancienne. Qu’il revienne la semaine prochaine, cria Hardy. »

Qu’est-ce que Mika a bien pu lui faire pour qu’il soit aussi gaillard ? se demanda Carl en ouvrant.

Sur le pas de la porte se trouvait une fille pâle, sans doute à cause du manque de sommeil, avec des cernes mauves sous les yeux et un anneau dans la lèvre. Elle devait avoir seize ans à tout casser.

« Salut », dit-elle. Avec le pouce au-dessus de son épaule, et sans se retourner, elle désignait avec une gêne évidente la maison de Kenn, le voisin d’en face.

« Euh, en fait, je suis la petite amie de Peter, on était à une fête tous les deux à la Maison des jeunes et je devais dormir chez lui parce que j’habite à Blovstrød, et qu’il n’y a pas de bus aussi tard. On est rentrés il y a deux heures et Kenn est venu nous voir dans la chambre au sous-sol après que vous êtes allé lui demander s’il avait vu quelque chose de bizarre autour de votre maison cette nuit. Il nous a raconté ce qui s’était passé, et on lui a dit que nous on avait vu quelque chose, alors il m’a dit de venir vous raconter ce qu’on avait vu. »

Carl leva un sourcil. Elle ne devait pas être si fatiguée que ça vu le nombre de mots qu’elle arrivait à débiter sans reprendre son souffle.

« OK. Dites-moi tout ! Qu’est-ce que vous avez vu ?

– J’ai vu un homme devant votre porte au moment où on est arrivés. J’ai demandé à Peter s’il le connaissait, mais il était occupé à autre chose et il n’a même pas pris le temps de regarder. » Elle gloussa.

Carl l’encouragea à poursuivre : « À quoi ressemblait-il ? Vous avez remarqué ?

– Oui. Il était devant la porte, là où c’est bien éclairé. On aurait dit qu’il bricolait la serrure, mais il ne s’est pas retourné et je ne l’ai pas vu de face. »

Carl sentit ses épaules s’affaisser de plusieurs degrés.

« C’était un type assez grand et bien bâti apparemment. Il portait des vêtements foncés. Un manteau ou peut-être une grande parka ou un truc dans ce genre-là. Et puis il avait un bonnet sur la tête, comme celui de Peter. J’ai vu des cheveux très blonds en dépasser. Presque blancs en fait. À côté de lui, il y avait une sorte de bouteille. »

Elle avait dit des cheveux très blonds, elle n’avait rien vu d’autre mais c’était déjà beaucoup. Si Carl ne se trompait pas, l’homme de main très blond de Curt Wad, celui qu’il avait aperçu à Halsskov, avait d’autres talents que celui de piloter un fourgon.

« Merci, dit Carl. Vous n’avez pas les yeux dans votre poche et ça m’arrange. Vous avez bien fait de venir nous dire tout ça. »

Elle se tortilla, gênée par le compliment.

« Avez-vous remarqué s’il portait des gants ?

– Ah oui, c’est vrai, dit-elle, arrêtant de se tortiller, il en avait. Des gants avec des trous sur les articulations. »

Carl hocha la tête. Ses collègues n’auraient pas besoin de chercher des empreintes digitales sur la bouteille. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’ils trouveraient la provenance du détendeur, qui était d’une fabrication particulière, mais Carl doutait du résultat. Il devait y en avoir pas mal en circulation.

« Si tout va bien ici, je vais faire un tour au bureau, dit-il en revenant dans le séjour.

– Signe ça d’abord, s’il te plaît. Il y a un exemplaire pour toi, un pour l’administration et le troisième est pour moi », dit Vigga en posant les feuilles sur la table de la cuisine. CONTRAT DE PARTAGE lisait-on en haut du document.

Il le parcourut rapidement. Il contenait exactement ce dont ils étaient convenus la veille. Tant mieux. Il aurait ça de moins à faire.

« Parfait, Vigga. Tu as pensé à tout. L’argent, les visites à ta mère, tout. Je suis impressionné. L’administration sera contente d’apprendre que tu m’as octroyé huit semaines de vacances, au fait. C’est extrêmement généreux de ta part, je dois dire. » Il sourit, moqueur et apposa sa signature à côté des pattes de mouches de Vigga.

« Et maintenant, la demande de divorce », dit-elle en poussant vers lui un document à l’air plus officiel qu’il signa également.

« Merci, mon vieil amant », dit-elle, le regard humide.

C’était mignon, mais le mot « amant » lui fit penser au Rolf de Mona, et ce n’était pas une bonne idée. Il n’avait pas encore digéré sa déception. Il allait lui falloir du temps pour faire son deuil.

Il ricana intérieurement. Vigga l’avait appelé son vieil amant. Est-ce que ce n’était pas une manière un peu légère de prendre congé de quelqu’un avec qui on avait eu une relation aussi passionnelle et exotique que l’avait été leur mariage ? Elle aurait pu trouver mieux, franchement.

Elle transmit les papiers à un Gurkamal tout sourire et courbettes, qui tendit la main à Carl comme si son bras avait été mû par un ressort.

« Merci pour la femme », dit-il avec son drôle d’accent. Affaire conclue.

Vigga sourit. « Et maintenant que les papiers sont en ordre, je peux t’annoncer que je m’installe avec Gurkamal dans son épicerie dès la semaine prochaine.

– Tu auras sûrement plus chaud que dans ton bungalow, du moins je l’espère.

– Surtout que je l’ai vendu hier pour six cent mille couronnes. Ça ne te dérange pas que je garde pour moi le différentiel de cent mille par rapport à ce que nous avions prévu au contrat, n’est-ce pas ? »

Carl resta sans voix. Gurkamal lui avait communiqué son sens des affaires plus vite que ne court un dromadaire, pour reprendre le genre de métaphores qu’Assad affectionnait.

« Ah ! C’est bien qu’on se rencontre, Carl, dit Laursen en le croisant dans l’escalier de la rotonde. Tu veux bien m’accompagner là-haut une minute ?

– Euh… En fait j’allais voir Marcus Jacobsen.

– Je viens de voir le patron, Carl. Il m’avait demandé de lui descendre son repas. Il est en réunion. Ça va, toi ? » demanda-t-il tandis qu’ils montaient tous les deux vers le dernier étage.

« Pas mal, merci. À part qu’on est lundi, que ma future ex-femme m’a saigné à blanc, que ma maîtresse baise avec d’autres types, que tous les gens qui vivent chez moi ont failli être empoisonnés au gaz et que ma maison a été à deux doigts d’exploser cette nuit, sans compter le merdier au boulot. À part ça tout va bien, oui. En tout cas, je n’ai plus la chiasse.

– Super », commenta Laursen. Il n’avait rien entendu de ce que Carl venait de lui raconter.

« Écoute », lui dit-il quand ils furent en tête à tête dans l’arrière-cuisine de la cantine, au milieu des frigos et des cagettes de légumes. « Il y a du nouveau concernant cette histoire de photo d’Anker et de toi en compagnie de la victime. Le cliché a été analysé par tout un tas d’experts et si cela peut te rassurer, la plupart s’accordent à dire qu’il s’agit d’un montage de plusieurs photos différentes.

– Bien sûr. C’est ce que je dis depuis le début. C’est évidemment un complot. Fomenté sans doute par quelqu’un à qui j’ai fait du tort dans le passé. Tu sais comme les truands qui se font serrer peuvent être rancuniers parfois. Il y en a qui réfléchissent pendant des années dans leur cellule à la façon dont ils vont pouvoir se venger. Alors forcément, de temps en temps, certains passent à l’acte. Une chose est sûre, je ne connais pas ce Pete Boswell avec lequel on essaye de me compromettre. »

Laursen hocha la tête. « La photo n’a presque plus de pixels. C’est comme si les détails les plus minuscules avaient été fondus ensemble. Je n’ai jamais vu un truc pareil.

– Et ça veut dire quoi ?

– Ça veut dire qu’il est impossible de voir la jonction éventuelle entre les différentes photos. Il peut aussi s’agir de plusieurs photos juxtaposées et reproduites indéfiniment, par exemple avec un appareil Polaroid dont le dernier cliché a été photographié à nouveau avec un appareil analogique et la pellicule, développée. Mais la photo a aussi pu être floutée après avoir été scannée avec un logiciel de traitement d’images sur un ordinateur et enfin imprimée sur du papier photo. Nous n’arrivons pas à déterminer d’où vient le papier.

– Tu pourrais aussi bien me parler chinois, je ne comprends pas la moitié de ce que tu me dis.

– C’est vrai qu’on peut faire beaucoup de choses de nos jours. Ou plus exactement on pouvait déjà faire beaucoup de choses il y a deux ans, quand Pete Boswell était encore en vie.

– Bref, tout va bien ?

– C’est pour ça que je t’ai fait monter ici. » Il lui tendit une bière, que Carl refusa. « Nous ne sommes encore arrivés à aucune conclusion et il y a des gars à la police technique qui ne sont pas convaincus que la photo soit trafiquée. Ce que je viens de te dire ne prouve rien, ou alors juste que tout cela est très étrange. Certains pensent que quelqu’un s’est donné beaucoup de mal pour faire disparaître les preuves que le cliché est un montage.

– Le résultat c’est quoi, alors ? On va continuer à me chercher des poux dans la tête ? On veut me mettre à pied ? C’est ça que tu essayes de me dire ?

– Non. Ce que j’essaye de te dire, c’est que ça va prendre du temps. Mais Terje t’expliquera ça mieux que moi. » Il tourna la tête vers la cantine.

« Terje Ploug est ici ? demanda Carl.

– Oui, tous les jours. Quand il n’est pas sur le terrain. C’est l’un de mes plus fidèles clients, alors sois aimable avec lui, s’il te plaît. »

Il trouva Terje dans l’angle le plus reculé du réfectoire.

« On joue à cache-cache ? » lui demanda-t-il en s’asseyant, les coudes posés à quelques millimètres de l’assiette de légumes très politiquement correcte de Terje.

« Je suis content de te voir, Carl. Tu n’es pas facile à joindre en ce moment. Laursen t’a parlé de la photo ?

– Oui, et il semblerait que je ne sois pas encore tout à fait blanchi.

– Blanchi ? À ma connaissance on ne t’accuse de rien, si ? »

Carl grogna.

« Officiellement, non.

– Bon. Voilà où on en est. Nous allons faire une réunion dans quelques semaines, ou peut-être quelques mois, avec les enquêteurs qui travaillent sur les exécutions commises à l’atelier de mécanique de Sorø et ceux qui bossent sur cette affaire similaire à Schiedam, en Hollande. Nous rassemblerons les indices, comparerons les circonstances et les détails des différents meurtres au pistolet à clous sur lesquels nous travaillons, et je t’assure que nous ne manquons pas d’éléments.

– Et tu vas me demander de venir témoigner ?

– Non. Je vais te demander de te tenir à l’écart.

– Pourquoi ? On m’accuse de quelque chose, ou quoi ?

– Relax, Carl. Nous savons que quelqu’un cherche à te faire tomber, alors non, nous ne t’accusons de rien. En revanche, quand nous aurons rédigé un rapport qui sera une synthèse de toutes ces affaires, nous voudrions que tu y jettes un coup d’œil.

– Hum. Et ça, malgré les empreintes sur les pièces de monnaie, les photos bizarres et les soupçons de Hardy qui pense qu’Anker était en relation avec l’homme noir et que moi je connaissais peut-être Georg Madsen ?

– Oui. Malgré tout cela, Carl. Je pense que, de nous tous, tu es celui qui a le plus intérêt à ce que cette affaire soit résolue. »

Il tapota amicalement la main de Carl. C’était presque touchant.

« Je trouve que c’est la démarche d’un policier consciencieux qui fait les choses du mieux qu’il peut, et Terje mérite notre respect, Carl », dit le chef de la criminelle. Son bureau avait encore l’odeur de la dernière création culinaire de Laursen vendue sous l’appellation Menu du jour. Carl s’étonna que Mme Sørensen soit devenue assez cool pour laisser une assiette sale dans le bureau de Marcus Jacobsen plus de cinq minutes après qu’il avait avalé la dernière bouchée.

« Ouais, ouais, c’est super, acquiesça Carl. Et un peu super-prise-de-tête aussi parce que, franchement, cette histoire commence à me sortir par les yeux. »

Marcus hocha la tête. « J’ai eu un coup de fil d’Erling, du département Incendies et explosions. Il paraît que tu as eu de la visite cette nuit ?

– Il n’est rien arrivé de grave, Marcus.

– Peut-être, mais ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi c’est arrivé, Carl ?

– Parce que quelqu’un a envie de me voir bouffer les pissenlits par la racine. Et je ne pense pas que les petits minables que fréquente mon beau-fils aient eu l’idée de faire une chose pareille. » La bouche de Carl se tordit en un sourire peu convaincant.

« Alors, qui ?

– Un des hommes de main de Curt Wad. Tu sais, le type de Rene Linier. »

Le chef de la Crim hocha longuement la tête de nouveau.

« On le dérange. C’est pour ça que je suis venu te voir. J’ai besoin de le mettre sur écoute, ainsi que Wilfrid Lønberg et un dénommé Louis Petterson.

– Je crains de devoir te dire non, Carl. »

Carl demanda des explications, bouda un peu, se fâcha et exprima sa déception mais rien n’y fit. Tout ce qu’il obtint fut la recommandation de faire bien attention et de tenir Marcus au courant s’il se passait quelque chose d’inhabituel.

Inhabituel ! Le mot avait de quoi surprendre dans ce bureau. Tout ce qui se traitait dans ce bureau était inhabituel, heureusement.

Carl se leva de son siège. Inhabituel. Que dirait Marcus s’il apprenait que dans les bureaux mal éclairés du Département V se trouvait une pile de dossiers provenant d’archives récupérées par des moyens qui, même dans cette maison, pouvaient être qualifiés d’extrêmement inhabituels ?

Pour une fois, les deux pieuvres étaient à leur poste quand il arriva au comptoir de l’accueil.

« Bonjour, Carl », dit Lis, tout sourire. Dix secondes après, Mme Sørensen gazouillait la même phrase sur le même ton. Les mêmes mots, la même intonation, le même sourire et la même amabilité.

Un spectaculaire changement d’humeur.

« Euh… Cat ! » dit-il, s’adressant à la femme qui jusqu’à très récemment parvenait à pousser les enquêteurs les plus endurcis à faire de grands détours pour éviter de la croiser. Carl le premier.

« Vous voulez bien me raconter en quoi consiste ce stage de PNL auquel vous avez participé ? Qu’est-ce que c’est au juste ? C’est contagieux ? »

Elle haussa les épaules avec une expression qui semblait vouloir dire qu’elle était heureuse qu’il lui pose la question, échangea un sourire avec Lis puis s’approcha dangereusement de Carl.

« Les lettres signifient “programmation neurolinguistique” », dit-elle d’une voix langoureuse comme si elle était en train de parler d’un cheikh arabe d’une irrésistible séduction. « La méthode n’est pas facile à expliquer, mais je peux vous donner un exemple si vous voulez. »

Carl n’avait pas la moindre idée de ce qui allait se passer et n’était pas sûr de vouloir le savoir.

Elle alla pêcher une craie dans le fond de son sac à main. Carl trouva bizarre qu’elle possède ce genre d’article. Il croyait qu’il n’y avait que les gamins prépubères qui se promenaient avec de la craie dans leurs poches. Qu’était-il advenu des différences entre les générations ?

Elle s’accroupit et traça deux cercles sur le sol, ce qui il y a encore quelques semaines aurait suffi à la faire défaillir d’horreur – si les cercles en question avaient été tracés par quelqu’un d’autre, évidemment. Puis elle dessina le signe moins dans un cercle et le signe plus dans l’autre.

« Voilà, Carl. Il y a un cercle positif et un cercle négatif. Vous allez vous placer au milieu du premier cercle, puis du deuxième et vous direz la même phrase dans l’un et dans l’autre. Dans le cercle négatif, vous devrez faire comme si vous vous adressiez à quelqu’un que vous ne pouvez pas souffrir, et dans l’autre à quelqu’un que vous aimez beaucoup.

– Ah ? Alors c’est ça qu’on vous a appris à ce stage ? Dans ce cas je sais le faire sans avoir eu besoin de le suivre.

– Super, allez-y, alors », dit Lis. Elle croisa les bras sous sa ravissante poitrine et s’approcha. Qui aurait pu résister à ça ?

« Commencez par un truc facile. Essayez de dire : Tiens, tu t’es fait couper les cheveux ? Dites-le d’abord gentiment et ensuite sur un ton désagréable.

– Pas compris », dit-il pour les taquiner en regardant leurs deux coupes courtes. Les cheveux de Mme Sørensen n’avaient pas tout à fait le même sex-appeal que ceux de Lis.

« Bon, alors, je vais faire la gentille, proposa Lis. Et Cat fera la méchante. »

Carl se dit en frottant discrètement la semelle de sa chaussure par terre que, pour une fois, elles auraient pu inverser les rôles.

« Tiens, vous vous êtes fait couper les cheveux ! » s’exclama Lis avec un sourire jusqu’aux oreilles. « Voilà comment on dirait cette phrase à quelqu’un qu’on aime bien. À toi, Cat. »

Mme Sørensen éclata de rire, puis elle se reprit pour se concentrer sur l’exercice. « Tiens, vous vous êtes fait couper les cheveux ! » aboya-t-elle sur un ton odieux. On aurait presque dit qu’elle était redevenue elle-même.

Elles pouffèrent de rire toutes les deux. On aurait dit deux collégiennes.

« Effectivement, la différence est flagrante. Mais quel rapport avec le stage ? »

Mme Sørensen se reprit. « Cette méthode a pour but de sensibiliser les gens à l’effet qu’ils ont sur leur entourage, selon leur façon de parler et ce qu’ils dégagent. Et en prime, elle leur montre l’impact que leur façon d’être et de s’exprimer a sur eux-mêmes.

– En d’autres termes on pourrait dire : ce que tu balances à ton entourage, tu risques de te le reprendre dans la gueule !

– C’est exactement ça. Et vous, Carl ? Est-ce que vous vous rendez compte de l’effet que vous produisez sur les autres ? Vous pourriez peut-être vous inscrire, à l’occasion ? »

Tu parles ! Je sais ça depuis l’âge de sept ans, songea Carl.

« Il vous arrive d’être très brutal dans vos propos, Carl », insista Mme Sørensen.

Je te retourne le compliment, se dit-il.

« Merci de me le dire avec autant d’égards », répondit-il à voix haute, en se préparant à prendre la fuite. « Je vous promets d’y réfléchir.

– Commencez par faire l’exercice, Carl. Placez-vous dans l’un des cercles », dit Cat gentiment en baissant les yeux pour lui indiquer par quel cercle il devait commencer. Alors seulement elle remarqua qu’il avait réussi à effacer tout son dessin avec la semelle de sa chausure pendant qu’elles s’amusaient à leur jeu de rôle.

« Oups ! s’excusa-t-il. Je suis vraiment désolé. » Puis il fit un pas de côté pour échapper à leur aura. « Bonne journée, mesdames ! Et surtout amusez-vous bien. »

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