Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 23 sur 48

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Dossier 64

22 - Septembre 1987

22

Septembre 1987

 

Ce matin-là, Nete se réveilla avec une terrible migraine. Peut-être ses expériences de la veille avec les produits malodorants dans la pièce hermétiquement fermée en étaient-elles la cause, ou peut-être son mal de tête était-il dû au fait que, dans moins de six heures, elle aurait tué six personnes et vécu la journée la plus importante de sa vie.

Quoi qu’il en soit, si elle ne prenait pas ses comprimés au plus vite, tout allait tomber à l’eau. Deux cachets auraient suffi mais, par mesure de précaution, elle en prit trois. Ensuite, elle resta une heure ou deux tranquille, à regarder l’horloge sur le mur, attendant que sa tête se calme et que la lumière puisse toucher sa rétine sans déclencher des décharges électriques dans son cerveau.

Quand elle se sentit un peu mieux, elle alla poser des tasses à thé sur le buffet de son joli salon, disposa soigneusement les cuillères à café les unes à côté des autres, et plaça le flacon contenant l’extrait de jusquiame noire de façon à pouvoir le manipuler facilement et verser en temps voulu le poison mortel dans la tasse concernée.

Dix fois de suite elle révisa le scénario, puis elle s’assit et attendit ses invités, en écoutant le tic-tac de l’horloge anglaise. Demain après-midi, l’avion pour Majorque décollerait et la splendeur de la végétation luxuriante de Valldemossa apaiserait son âme et lui ferait oublier le passé et tous ses démons.

Mais pour l’instant il s’agissait de garnir le tombeau.

Dès son arrivée, Nete se sentit rejetée par la famille d’accueil dans laquelle son père l’avait placée après sa fausse couche, et cela ne s’arrangea nullement avec le temps.

La chambre de bonne qu’on lui avait attribuée était située à l’écart de la maison et on la faisait travailler dur. Elle ne voyait la famille qu’au moment des repas, qui se passaient dans un silence total. Si elle avait le malheur d’ouvrir la bouche, on la faisait taire, bien qu’elle fît des efforts surhumains pour ne pas dire de gros mots. Même le fils et la fille de la famille lui adressaient à peine la parole alors qu’ils avaient son âge. Elle était une étrangère pour eux, ce qui ne les empêchait pas de la traiter comme s’ils avaient sur elle un droit divin. Aucun échange, aucune parole affectueuse. En revanche les ordres, les exigences et les reproches ne faisaient jamais défaut.

Vingt kilomètres séparaient la maison de son enfance de celle de sa famille d’accueil et elle aurait pu les parcourir à bicyclette en moins d’une heure. Mais Nete n’avait pas de bicyclette et elle devait se contenter d’espérer jour après jour que son père viendrait lui rendre visite. Son père ne vint jamais.

Un jour, moins de dix-huit mois après son arrivée, elle fut convoquée dans la grande pièce où le garde champêtre était en pleine conversation avec le chef de la famille d’accueil. Le garde champêtre souriait quand elle entra mais à la seconde où il la vit, son sourire s’effaça.

« Nete Hermansen, j’ai le regret de te dire que ton père s’est pendu dans sa ferme dimanche dernier. La commune a de ce fait décidé que tes parents d’accueil deviendraient désormais tes tuteurs légaux, ce qui signifie qu’ils auront toute autorité sur toi jusqu’à tes vingt et un ans. Je pense que c’est une bonne décision dont tu as lieu de te féliciter. De toute façon, ton père n’a laissé derrière lui que des dettes. »

Voilà comment on lui annonça la chose. Personne ne lui adressa de condoléances et on ne lui dit même pas quand aurait lieu l’enterrement.

Les deux hommes lui firent un bref signe du menton. Tout l’univers de Nete venait de s’écrouler. Mais l’audience était terminée.

Elle s’en alla pleurer dans les champs tandis que les filles de ferme et les commis chuchotaient dans son dos comme on le fait d’une personne qu’on tient à l’écart. Il lui arrivait de se sentir si seule que cela lui faisait mal. Et l’absence totale de contact physique était parfois comme une brûlure sur sa peau.

Elle se serait contentée d’une caresse sur la joue. Mais Nete dut apprendre à s’en passer.

Quand les forains arrivèrent en ville quelques semaines plus tard, les autres filles de ferme prirent le bus pour aller à la fête et ne l’invitèrent pas à se joindre à elles. Alors elle alla se poster toute seule au bord de la route, le pouce tendu et deux couronnes en poche.

Le pick-up qui s’arrêta n’avait rien d’un carrosse, avec sa benne à la peinture écaillée et ses sièges au cuir moisi, mais au moins le conducteur avait le sourire.

Nete se dit qu’il ne devait pas savoir qui elle était.

Il lui dit qu’il s’appelait Viggo Mogensen et qu’il venait de Lundeborg. Il transportait du poisson fumé qu’il allait livrer à un épicier qui avait un stand sur le marché. Deux grandes caisses pleines qui sentaient l’océan et la fumée mais qui avaient surtout un parfum d’ailleurs.

Quand les autres filles la virent se promener entre les manèges et les champs de tir, une glace à la main et un beau jeune homme à ses côtés, leurs yeux s’emplirent d’une expression qu’elle ne reconnut pas. Plus tard elle l’identifia comme de l’envie, mais sur le moment elle en fut seulement effrayée, et à juste titre.

Ce fut une belle journée ensoleillée qui lui rappela les étés passés en compagnie de Tage, et Viggo lui parla si bien de l’océan et d’une vie de liberté que Nete eut l’impression d’y être. Un sentiment de joie l’envahit, tant et si bien que Viggo eut la partie beaucoup plus facile que s’il s’était attaqué à une jeune fille moins vulnérable.

Elle le laissa poser le bras sur son épaule en la raccompagnant et quand il l’attira vers lui après avoir tourné dans un chemin retiré, elle le regarda, les joues roses et le regard plein d’espoir. Et elle n’avait pas de raison d’avoir peur puisqu’il lui expliqua, en enfilant un préservatif, que de cette façon elle aurait du plaisir sans risquer de tomber enceinte.

Il avait un autre air quand il se retira d’elle et découvrit que la capote s’était déchirée. Elle lui demanda si maintenant elle allait être grosse, espérant un peu qu’il lui dirait oui et qu’elle n’avait pas à se faire de souci puisqu’il allait de toute façon l’emmener avec lui.

Il ne dit rien de tel. Elle tomba enceinte et les autres filles de ferme ne tardèrent pas à s’en apercevoir.

« Qui vomit dans les semis a le ventre rond à la moisson », lui cria l’une d’entre elles, et toutes se mirent à ricaner.

Peu de temps après, elle fut convoquée par sa mère adoptive qui, d’une voix vibrante de rage, la menaça des feux de l’enfer et de faire intervenir des hommes de loi si elle n’allait pas immédiatement se débarrasser de son bâtard.

Le jour même un taxi se garait dans la cour de la ferme. Il venait chercher le fils de la famille. On ne voulait pas qu’il puisse être sali par la fange et la honte que Nete avait apportées dans leur maisonnée. Elle jura que le père était un gentil garçon de Lundeborg qu’elle avait rencontré à la foire. Mais l’aveu ne lui fut d’aucun secours car les filles qui les avaient vus ensemble jurèrent, à l’inverse, qu’il était un de ces coureurs de jupons qui profitaient des filles consentantes pour s’amuser, et rien d’autre.

On lui fixa un ultimatum. Soit elle retournait voir le médecin pour se faire enlever cette saleté, soit elle serait chassée et on laisserait la police et les services sociaux reprendre le destin de Nete en main.

« Ce ne sera pas la première fois que tu te débarrasseras d’un fœtus », lui dit sa mère adoptive sans une once de compassion, après quoi le père la fit monter dans la voiture et la déposa devant la porte du docteur. Elle n’aurait qu’à prendre le car quand ce serait terminé, lui dit-il. Il avait autre chose à faire que de jouer les chauffeurs. Il ne lui souhaita pas bonne chance mais il lui fit tout de même un sourire avant de partir. Elle ne sut jamais si c’était un sourire d’excuse ou de joie maligne.

Nete n’avait jamais réussi à le comprendre.

Elle resta longtemps toute seule dans la salle d’attente aux murs verdâtres, se balançant d’avant en arrière et entrechoquant ses genoux. L’odeur de camphre et de médicaments lui donnait la nausée et l’effrayait. Elle se mit à trembler d’appréhension. Elle pensait à la table d’examen et aux instruments tranchants du médecin. Les minutes défilaient à une vitesse d’escargot tandis que les patients se faisaient soigner leur bronchite et leurs cors aux pieds derrière la porte close. Elle entendait la voix lointaine du docteur, grave et lente, mais pas rassurante.

Quand ce fut son tour – elle était la toute dernière patiente de la journée –, un médecin plus jeune que celui qu’elle attendait lui prit la main et la salua d’une voix pleine de chaleur. Cette voix fit s’évanouir les craintes qu’elle nourrissait. Lorsqu’il ajouta qu’il se souvenait très bien d’elle et lui demanda si elle était heureuse dans sa nouvelle famille, elle hocha doucement la tête. Elle était en son pouvoir.

Elle ne fut pas surprise quand il donna congé à la secrétaire, ni lorsqu’il ferma la porte à clé derrière elle. Elle fut juste un peu étonnée que ce soit lui et non son père qui soit là en train de la regarder comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Pourtant, ils ne s’étaient rencontrés que cette unique fois où le médecin était venu la voir chez elle après sa fausse couche.

« Vous allez avoir l’honneur d’être ma toute première patiente en gynécologie, Nete Hermansen. Mon père vient tout juste de me céder sa clientèle et c’est moi que vous devrez appeler docteur, désormais.

– Mais c’est à votre père qu’on m’a adressée, docteur. Vous savez ce que vous avez à faire ? »

Il la regarda de haut en bas avec une expression qui la mit mal à l’aise. Puis il alla fermer les rideaux et se tourna à nouveau vers elle avec un regard qui en disait long sur ce qui se passait chez l’homme qui se trouvait en dessous de la blouse du praticien.

« Bien sûr que je sais ce que j’ai à faire, Nete », dit-il enfin, s’asseyant en face d’elle et laissant son regard remonter lentement jusqu’aux yeux de sa patiente. « Malheureusement, dans ce pays, on n’a pas le droit d’interrompre une grossesse juste parce qu’on le souhaite et vous avez beaucoup de chance que j’aie la même nature compréhensive que mon père. Mais je ne vous apprends rien, n’est-ce pas ? » Il posa la main sur son genou. « Vous savez aussi que nous pourrions avoir de graves problèmes vous et moi si quelqu’un apprenait ce que nous allons faire dans ce cabinet aujourd’hui. »

Elle hocha lentement la tête et lui tendit l’enveloppe qu’elle tenait à la main. Elle contenait tout l’argent qu’elle avait réussi à économiser ces deux dernières années, plus un billet de cent couronnes que sa mère adoptive avait ajouté. Il y avait cinq cents couronnes en tout. Elle espérait que cela suffirait.

« On verra cela plus tard, Nete. D’abord vous allez vous allonger sur cette table. Vous pouvez poser votre culotte sur cette chaise. »

Elle fit ce qu’il lui demandait et regarda les étriers en se disant qu’elle n’arriverait jamais à monter les pieds aussi haut. Elle pouffa de rire malgré sa peur. Tout lui semblait comique et irréel.

« Hop-là », dit le docteur en l’aidant à soulever ses jambes. Et elle se retrouva allongée là, le bas-ventre à l’air, se demandant pourquoi on la laissait si longtemps dans cette position sans qu’il se passe rien.

Au bout d’un moment elle leva la tête de la table et, entre ses deux jambes, elle le vit, sombre, les yeux braqués sur son intimité.

« Maintenant vous allez rester bien sage », dit-il en gigotant un peu comme s’il venait d’ouvrir son pantalon et qu’il le faisait tomber jusqu’à ses chevilles.

Une seconde plus tard, elle comprit que c’était précisément ce qu’il avait fait.

Elle sentit d’abord ses cuisses poilues se coller contre les siennes. Cela la chatouilla un peu. Puis elle sentit le coup de boutoir au fond de son vagin qui fit se tendre son dos comme un arc.

« Aïe ! » hurla-t-elle quand il se recula avant de s’enfoncer en elle à nouveau, encore et encore, se cramponnant à ses genoux, l’empêchant de bouger et de se dégager. Il ne disait rien, se contentait de regarder, les yeux écarquillés, son membre entrer et sortir du ventre de Nete.

Elle le supplia de s’arrêter, protesta de toutes ses forces, sentant sa gorge se serrer progressivement jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus crier. Soudain il s’écroula sur elle de tout son poids, le visage collé contre le sien. Ses yeux semblaient morts et vides de toute expression. Ce n’était pas agréable comme ça l’avait été avec Tage ou avec Viggo. Pas du tout même. Son odeur lui donnait envie de vomir.

Une seconde plus tard, elle vit ses paupières se lever de quelques millimètres, sa nuque se ployer en arrière et ses lèvres s’ouvrir pour laisser passer un râle de jouissance.

Puis il se reboutonna et passa lentement les doigts dans sa vulve gluante et douloureuse.

« Voilà, vous êtes prête, dit-il. C’est ainsi qu’on procède, voyez-vous ? »

Nete se mordit la lèvre. Ce fut à cette seconde que la haine d’elle-même s’installa dans son cœur. Et ce sentiment ne la quitta plus jamais. À partir de cet instant, son corps et son esprit devinrent deux entités distinctes, qui s’opposaient l’une à l’autre. Elle était écrasée de chagrin, de colère et de solitude.

Elle le vit préparer le masque pour l’anesthésie et songea brièvement à s’enfuir. Mais aussitôt, elle sentit dans ses narines l’odeur doucereuse de l’éther. Et alors qu’elle sombrait dans un brouillard d’inconscience, elle se promit de prélever dix couronnes dans l’enveloppe et de prendre un train pour Odense où elle se mettrait à la recherche de cet organisme qu’on appelait le Centre d’aide maternelle. Elle avait entendu dire qu’il y avait là-bas des gens qui secouraient les filles dans sa situation. Et ce que Curt Wad venait de lui faire, elle se jurait de le lui faire payer.

Ainsi furent posées les fondations de sa lamentable vie.

Les jours suivants, elle alla de désillusion en désillusion. Les femmes qui la reçurent au Centre d’aide maternelle commencèrent par se montrer accueillantes. Elles lui offrirent du thé, la prirent par la main et eurent l’air d’être prêtes à la soutenir. Mais dès qu’elle leur raconta le viol dont elle avait été victime, l’interruption de grossesse qu’elle avait subie et l’argent qu’elle avait remis au médecin après l’intervention, leurs visages changèrent d’expression.

« Il faut tout d’abord que vous preniez conscience de la gravité de ces accusations, mademoiselle. Ensuite, nous ne parvenons pas à comprendre que vous alliez d’abord vous faire avorter pour ensuite venir nous voir. Votre démarche ne nous paraît pas très normale et nous sommes obligées d’en référer aux autorités. Nous avons une réputation à préserver, Nete Hermansen. »

Nete faillit avouer que c’était sa famille d’accueil qui l’avait envoyée se faire avorter. Que c’était eux qui craignaient qu’une fille dont ils avaient la garde expose leurs propres enfants, les autres filles de ferme et leurs commis à son influence néfaste et qu’elle souille toute leur maisonnée par ses mœurs de débauchée. Mais elle s’abstint par loyauté envers sa nouvelle famille. Une loyauté qui ne fut pas récompensée, comme elle devait s’en apercevoir plus tard à ses dépens.

Deux policiers en uniforme surgirent dans le bureau peu après et lui demandèrent de les suivre. Ils l’emmenaient faire une déposition au commissariat mais avant, elle devait subir un examen à l’hôpital pour vérifier ses dires.

Quand elle aurait fait tout cela, elle pourrait dormir en ville sous la surveillance bienveillante du Centre d’aide maternelle.

On l’examina avec soin. Des hommes vêtus de blancs enfoncèrent leurs doigts dans son vagin et des femmes en tenue d’infirmières lui essuyèrent ensuite la vulve. On constata qu’elle avait effectivement subi récemment une intervention gynécologique.

On lui posa des questions auxquelles elle répondit avec franchise, elle vit leurs visages graves et entendit leurs conversations à voix basse et eut l’impression qu’ils étaient soucieux.

Elle en déduisit que ces médecins et ces infirmières étaient de son côté, aussi eut-elle un choc quand, en arrivant dans la salle d’interrogatoire du commissariat, elle croisa le regard d’un Curt Wad souriant et libre. Il avait parlé avec les deux agents en uniforme qui avaient servi d’escorte à Nete et elle comprit rapidement que l’homme qui l’accompagnait, un avocat qui se présenta sous le nom de Philip Nørvig, était déterminé à rendre sa vie encore plus compliquée qu’elle ne l’était déjà.

Ils demandèrent à Nete de s’asseoir et saluèrent deux femmes qui entraient dans la pièce. Elle avait déjà vu la première au Centre d’aide maternelle. La deuxième ne se présenta pas.

« Nous avons parlé au docteur Wad, ici présent, et il nous a confirmé avoir effectué un curetage de votre utérus, mademoiselle Hermansen », dit la femme que Nete ne connaissait pas. « Nous avons ici votre dossier. » Elle posa devant Nete une chemise cartonnée sur laquelle elle vit un premier mot qu’elle ne put déchiffrer suivi d’un six et d’un quatre. C’était tout ce qu’elle était capable de lire.

« Ce dossier contient le compte rendu d’intervention rédigé par le docteur Curt Wad, expliqua l’avocat. Il y est clairement stipulé que vous avez dû subir un curetage suite à des règles abondantes et irrégulières probablement dues à la fausse couche spontanée dont vous avez été victime il y a près de deux ans. Il est indiqué ici que, malgré votre jeune âge, vous avez admis avoir eu récemment des rapports sexuels avec des inconnus, information que vos tuteurs ont corroborée. Pouvez-vous nous confirmer ces informations ?

– Je ne sais pas ce que c’est qu’un curetage, mais je sais que le docteur m’a fait des choses qu’il n’aurait pas dû faire. » Elle pinça les lèvres pour les empêcher de trembler. Elle ne leur donnerait pas, en plus, la satisfaction de la voir pleurer.

« Nete Hermansen, je suis, comme vous l’avez peut-être compris, l’avocat du docteur Curt Wad, et je dois vous mettre en garde contre la formulation de certaines accusations que vous n’êtes pas en mesure de prouver », récita l’homme au teint gris qui se faisait appeler Nørvig. « Vous avez accusé mon client d’avoir procédé à une interruption de grossesse sur votre personne, une intervention dont les médecins de l’hôpital, ici, à Odense, n’ont pas trouvé de trace. Curt Wad est un médecin consciencieux, très compétent et respecté dans cette ville. Sa vocation est d’aider les gens qu’il soigne et il ne lui viendrait jamais à l’idée de commettre des actes illégaux tel un avortement. Vous avez subi un curetage, certes, mais c’était pour votre bien, vous en conviendrez, n’est-ce pas ? »

Il avança la tête vers elle avec la rapidité d’un serpent à sonnette, mais son geste n’effraya pas Nete.

« Il s’est couché sur moi et il s’est accouplé avec moi alors que je lui criais d’arrêter. C’est comme ça que ça s’est passé, bordel de merde ! »

Elle scruta tous les visages qui se trouvaient dans la pièce. Elle aurait aussi bien pu parler aux arbres dans la forêt.

« Je pense que vous devriez surveiller votre langage, jeune fille, dit la femme du Centre d’aide maternelle. Vous aggravez votre cas. »

L’avocat échangea avec les autres des regards entendus. Nete ne l’aimait pas du tout, celui-là.

« Vous prétendez que le docteur Wad a abusé de votre personne, poursuivit-il. Ce à quoi le docteur Wad répond, avec beaucoup d’indulgence, que vous vous êtes montrée très sensible à l’effet de l’éther, qui dans certains cas peut provoquer des hallucinations. Connaissez-vous ce mot, Nete ?

– Non. Et je m’en fous. Je sais ce qu’il m’a fait et il l’a fait avant de me mettre le masque sur la figure. »

Ils se regardèrent tous.

« Ne croyez-vous pas, mademoiselle Hermansen, que dans le cas où un médecin aurait réellement l’intention d’abuser de l’une de ses patientes, il attendrait que l’anesthésie fasse son effet ? » fit remarquer la femme qui ne s’était pas présentée. « Vous n’êtes pas très crédible, Nete Hermansen.

– Je dis la vérité, c’est tout. » Elle regarda autour d’elle et comprit enfin que personne ne la soutiendrait.

Alors elle se leva de sa chaise, avec à nouveau ce malaise dans son bas-ventre et cette sensation d’humidité dans sa petite culotte. « Je voudrais rentrer chez moi maintenant, dit-elle. Ne vous inquiétez pas, je prendrai l’autocar.

– Je crains que ce ne soit pas aussi simple que cela, Nete Hermansen. Vous devez d’abord retirer votre plainte. Sinon, nous allons devoir vous demander de rester », dit l’un des deux agents. Il poussa vers elle un papier dont elle était incapable de lire une seule ligne et lui désigna un emplacement au bas de la feuille.

« Signez là et vous pourrez partir. »

C’était facile à dire. Encore eût-il fallu qu’elle sache lire et écrire.

Le regard de Nete passa de la table aux yeux de l’homme de haute taille qui lui faisait face. En croisant le regard de Curt Wad, elle y lut une sorte de complicité, une complicité qu’elle ne souhaitait nullement.

« Il a fait ce que je vous ai dit », insista-t-elle.

Ils lui demandèrent de s’asseoir sur une chaise dans l’angle de la pièce pendant qu’ils discutaient entre eux. Les femmes en particulier semblaient prendre l’affaire au sérieux, et Nete vit Curt Wad secouer plusieurs fois la tête lorsqu’elles s’adressèrent à lui. Pour finir il se leva de toute sa hauteur et serra la main à chacun d’entre eux.

Lui, on le laissait partir.

Deux heures plus tard, elle était assise sur un petit lit dans une maison dont elle ne savait pas où elle se trouvait.

On lui avait dit que l’affaire serait rapidement réglée et qu’elle serait assistée par un avocat commis d’office. On lui avait promis aussi que sa famille d’accueil lui ferait parvenir ses affaires.

Elle en déduisit qu’ils avaient décidé de ne pas la reprendre à la ferme.

Il se passa plusieurs semaines avant que l’ordonnance de mise en accusation de Curt Wad soit présentée au parquet, et les adversaires de Nete ne perdirent pas leur temps jusque-là. Philip Nørvig, surtout, s’employa à retourner l’affaire contre la plaignante et les instances juridiques ne furent que trop contentes de l’écouter.

On lui fit passer des tests de quotient intellectuel, on trouva des témoins et on remplit des paperasses.

Deux jours seulement avant l’audience, Nete rencontra l’avocat commis d’office qui devait l’assister. Il avait soixante-cinq ans et il était… gentil. Il n’y avait rien d’autre à dire de lui.

Au tribunal elle comprit que personne ne souhaitait croire ses affirmations mais que l’affaire était allée trop loin pour que la justice puisse la traiter à la légère.

Pas un seul des témoins ne se risqua à regarder dans sa direction pendant qu’ils étaient à la barre, et l’atmosphère dans la salle était tendue.

Son horrible institutrice parla de ses jupes levées, de ses gros mots, de sa bêtise, de sa paresse et de son impudeur en général. Le pasteur qui avait fait faire leur confirmation à ses camarades de classe évoqua son indifférence quant aux choses de la religion et ses mœurs qui étaient sûrement le fait du diable.

À ce stade du procès, tout le monde l’avait déjà cataloguée comme une attardée asociale.

Son refus de se plier aux règles avait fait de Nete un être dépourvu de sens moral et, qui plus est, débile. Une brebis galeuse avec qui la société avait intérêt à éviter tout contact. Elle était menteuse et fourbe, elle n’était presque jamais allée à l’école et ne savait rien faire. Les uns après les autres, ils répétaient : « Un caractère aussi indiscipliné qu’irréductible. » Pas un seul témoin n’eut pour elle un mot gentil et personne ne lui trouva la moindre circonstance atténuante. Il y en eut même pour dire qu’elle entraînait ses camarades à la rébellion, voire à l’insurrection, et que l’appétit sexuel effrayant qui avait toujours été le sien était devenu avec la puberté un danger pour son entourage. Quand on apprit que le test d’intelligence de Binet-Simon avait évalué son QI à 72,4, tous les membres du jury sans exception furent d’accord pour dire que Curt Wad avait été injustement calomnié malgré ses excellentes intentions.

Nete tenta de se défendre en expliquant que les questions du test étaient stupides, et ajouta qu’elle avait donné exactement quatre cent quatre-vingt-dix couronnes à Curt Wad pour l’avortement. Son père d’accueil affirma qu’il était impossible qu’elle ait pu économiser une telle somme. Nete resta sous le choc. Soit il mentait, soit sa femme avait omis de lui parler des cent couronnes qu’elle avait données à Nete afin de compléter l’enveloppe. Nete cria en plein tribunal qu’il fallait interroger sa mère d’accueil qui confirmerait ses dires, mais celle-ci était absente et n’avait jamais eu la volonté de rétablir la vérité.

Pour finir on appela à la barre le conseiller municipal qui avait une belle-sœur dont le fils avait aidé à jeter Nete dans la rivière de Puge Mølleå. Il déclara qu’une maison de redressement pour jeunes filles serait un endroit plus adapté pour Nete qu’une nouvelle famille d’accueil. Il ajouta que c’était déjà ce qui avait été proposé par la commune la dernière fois qu’elle s’était fait engrosser par le premier venu et qu’elle avait tué son bébé en se jetant volontairement contre les rochers. Il termina son témoignage en accusant Nete Hermansen d’avoir été la honte de sa paisible bourgade.

La défense démonta les chefs d’accusation contre Curt Wad les uns après les autres et, en jetant des regards furtifs vers Philip Nørvig, Nete comprit que, pour l’avocat, ce procès était la chance de sa vie et le sésame qui lui ouvrirait la porte des tribunaux. Pendant toute l’audience, Curt Wad ne se départit jamais du sourire en coin qu’il semblait avoir collé une fois pour toutes sur son masque d’innocent.

Un jour glacé de la fin du mois de février, le juge, ayant pesé le pour et le contre en son âme et conscience, présenta ses excuses au nom de la justice de ce pays à Curt Wad, qui avait dû traverser une épreuve aussi infamante par la faute d’une petite menteuse asociale.

En passant devant Nete pour gagner la sortie, le médecin la salua d’un hochement de tête afin que tous puissent constater sa mansuétude mais au fond des yeux de Curt Wad, Nete lut son mépris et le sentiment de triomphe qui l’animait. Au même instant, le juge confiait aux instances communales le soin d’interner la mineure de dix-sept ans dans un hôpital psychiatrique pour le bien de la collectivité et afin de remettre dans le droit chemin cette créature à l’âme tordue, dans l’espoir qu’un jour, peut-être, elle puisse à nouveau vivre parmi eux.

Deux jours plus tard, Nete était enfermée à l’asile Keller de Brejning.

Comme elle s’y attendait, peu après son arrivée, le médecin-chef lui annonça qu’il ne la considérait pas comme particulièrement anormale et promit d’écrire au conseil municipal pour la faire sortir rapidement. Il voulait simplement faire quelques examens complémentaires pour s’assurer qu’elle n’était pas aliénée.

Il n’écrivit jamais cette lettre.

Rita y veilla.

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