Dossier 64
40 - Septembre 1987
40
Septembre 1987
Il était dix-sept heures vingt et Nete avait fait beaucoup, beaucoup de rangs sur son tricot.
Devant les fenêtres grandes ouvertes, une foule de gens étaient passés, jeunes et vieux, gros et minces. Plusieurs personnes s’étaient même arrêtées devant l’immeuble, mais aucune n’était Curt Wad.
Elle essaya de se remémorer sa dernière conversation avec lui. Le moment où elle avait raccroché le téléphone. Est-ce qu’elle n’avait pas eu le sentiment de l’avoir ferré à ce moment-là ? Si, mais peut-être avait-elle fait erreur. Elle ne savait plus que penser.
Elle se demanda s’il était caché quelque part en bas derrière un arbre, attendant de voir ce qui allait se passer. Peut-être avait-il vu Philip Nørvig entrer et ne pas ressortir ?
Elle se gratta la tête. Sans Curt Wad, son entreprise était un échec et elle ne connaîtrait pas la paix. Une tension commença à lui envahir la base du crâne. Si elle ne prenait pas tout de suite son traitement, la migraine allait s’installer et elle n’avait ni le temps ni la force de supporter une crise maintenant. Plus que jamais elle devait garder les idées claires et se tenir prête.
Elle se rendit dans sa salle de bains et prit le flacon de comprimés dans l’armoire à pharmacie. Il n’en restait plus qu’un.
Heureusement que j’ai un autre flacon dans l’armoire à linge, se dit-elle en s’engageant dans le corridor. Seulement, l’armoire en question se trouvait dans la salle à manger et elle allait devoir entrer une fois de plus dans la pièce calfeutrée avec l’argenterie, la carafe d’eau, les verres en cristal et tous ces corps froids qui avaient déjà pris leur dernier repas.
Elle ouvrit la porte précipitamment et la referma derrière elle aussitôt. L’odeur à l’intérieur était déjà très forte et c’était en grande partie la faute de Philip Nørvig.
Elle se tourna vers sa dépouille avec un air de reproche. Elle aurait fort à faire avec son cadavre quand l’heure serait venue de procéder à la toilette des morts. En fait, elle aurait fort à faire avec eux tous, se dit-elle en prenant le flacon de médicament dans l’armoire.
Elle s’assit et contempla ses victimes.
Mis à part Tage, qui gisait toujours par terre comme un éléphant de mer échoué sur une plage, les trois autres étaient sagement à leur place. Rita, Viggo et Philip.
Elle se versa un verre d’eau, prit trois comprimés, consciente que c’était un de trop, et leva son verre vers leurs regards éteints et leurs têtes inclinées.
« À votre santé, m’sieurs dames », dit-elle en avalant les médicaments.
Elle rit toute seule de son toast macabre et pensa au formol qu’elle allait leur verser dans la gorge et qui devrait en partie ralentir le processus de décomposition.
« Vous allez bientôt boire un coup vous aussi. Un peu de patience. Et puis vous n’allez pas tarder à avoir de la compagnie. Certains d’entre vous la connaissent déjà. Il s’agit de Gitte Charles. Mais oui, vous m’avez bien entendue. La peste blonde qui a pourri la vie de certaines d’entre nous sur l’île infernale. C’était une belle fille à l’époque. Espérons qu’elle l’est restée. Je ne voudrais pas qu’elle fasse baisser le standing de cette assemblée. »
Elle éclata de rire, s’arrêtant parce que la tension dans sa nuque devenait insupportable. Alors elle fit une petite révérence à ses convives et les abandonna. Il ne fallait pas faire attendre Gitte.
Un jour, après le petit déjeuner, Rita la prit à part. « Écoute-moi bien, Nete. Quand Gitte en aura assez de toi, elle te jettera et tu devras payer. Tu as bien vu ce qu’elle m’a fait! »
Elle montra à Nete son bras couvert de marques d’aiguilles. Nete en compta cinq. C’était quatre de plus que ce qu’on lui avait fait subir à elle.
« Ma vie ici est devenue un enfer, poursuivit Rita en jetant des regards inquiets autour d’elle. Les surveillantes me harcèlent constamment et elles me tapent chaque fois qu’elles me croisent, si je ne m’écarte pas à temps. Je dois nettoyer les toilettes, rincer les serviettes hygiéniques de toutes les filles et charrier le fumier. On me confie les corvées les plus répugnantes et je passe mes journées avec les filles les plus stupides de l’asile. Les matonnes sont agacées contre moi en permanence et elles ne cessent de me dire “Fais pas ci, fais pas ça, on te l’a déjà dit”, alors que je n’ai rien fait du tout. Et tout ça, c’est la faute de Gitte. Tiens, regarde. »
Rita lui tourna le dos, défit les bretelles de sa salopette et la baissa jusqu’aux genoux pour lui faire voir une série d’hématomes en travers de ses cuisses juste sous ses fesses. « Tu crois que ces traces sont arrivées là toute seules ? »
Elle se tourna à nouveau vers Nete en levant un doigt en l’air. « Et je sais qu’elles vont essayer de convaincre le médecin-chef de me stériliser la prochaine fois qu’il viendra en visite sur l’île. Alors je vais m’enfuir, tu m’entends, Nete ? Et je veux que tu viennes avec moi. J’ai besoin de toi. »
Nete hocha la tête. Gitte Charles l’avait déjà menacée de l’empoisonner avec de la jusquiame noire. Elle avait remarqué que même si elle était gentille avec elle, elle se fichait des autres filles comme d’une guigne. Elle l’avait vue rire comme une folle en décrivant comment elle les obligeait à faire tout ce qu’elle voulait et, malgré leur soumission, elle se vantait de pouvoir les faire stériliser quand même si l’envie lui en prenait.
Nete aussi commençait à avoir peur de l’humeur changeante de Gitte Charles.
« Comment on fera pour passer sur le continent ? demanda-t-elle.
– Tu me laisses faire. Je trouverai une solution.
– Pourquoi as-tu besoin de moi ?
– Tu dois nous trouver de l’argent.
– De l’argent ? Comment veux-tu que j’en trouve ?
– Tu vas voler celui de Gitte. Celui qu’elle a économisé dans ses précédents emplois. Elle en parlait tout le temps à l’époque où elle couchait avec moi. Je connais sa cachette.
– Ah bon ? Où ça ?
– Dans sa chambre, imbécile !
– Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ? »
Rita sourit et montra sa tenue. « Tu crois qu’on me laissera entrer, habillée comme ça ? » Puis elle prit un air grave. « Il faudra le faire en plein jour pendant que Gitte nous fait marcher à la baguette dehors. Tu sais où elle cache sa clé, tu me l’as dit.
– En plein jour ? Mais je n’oserai jamais ! »
Rita ferma le poing et le brandit sous le nez de la jeune fille. Elle était livide et les muscles de ses mâchoires jouaient sous sa peau.
« Tu vas oser si tu tiens à rester en vie, tu as compris ? Et tu vas le faire tout de suite. Nous pouvons partir dès ce soir. »
La chambre de Gitte se trouvait au premier étage, juste au-dessus de l’atelier de travaux manuels. Nete passa toute la matinée à suer d’appréhension en attendant le moment propice pour se lever et disparaître pendant une minute ou deux. Mais l’occasion ne se présenta pas. Le travail ce jour-là n’avait rien de contraignant, leur enseignante resta assise tranquillement à côté de la fenêtre avec sa broderie et, de manière générale, un calme inhabituel régnait dans l’atelier. C’était un jour sans dispute et personne n’eut à sortir de la salle pour aller chercher un objet ou un autre.
Nete cherchait une solution. Il fallait qu’elle fasse diversion. La question était de savoir comment.
Soudain elle eut une idée.
À la table devant elle travaillaient deux anciennes prostituées de Pisserenden à Copenhague. On les appelait Bette et Betty parce qu’elles passaient leur temps à parler de Bette Davis et de Betty Grable, deux actrices de Hollywood qu’elles admiraient et à qui elles auraient voulu ressembler. Nete ne connaissait pas les deux stars en question car elle n’avait jamais mis les pieds dans un cinéma et, à vrai dire, leurs discussions lui sortaient par les trous de nez.
Il y avait aussi la putain Pia, qui venait d’Aarhus. Elle était assise derrière Nete et travaillait sur un métier à tisser. Elle était moins bavarde que les autres, peut-être parce qu’elle était grosse et vieille et blasée après avoir fait avec les hommes tout ce qu’on pouvait imaginer. Elle, Bette et Betty avaient beaucoup d’anecdotes à se raconter sur le métier, et elles le faisaient chaque fois que le professeur de travaux manuels s’éloignait pendant quelques secondes. Elles parlaient de morpions, des tarifs qu’elles pratiquaient pour les différentes positions sexuelles et pour les demandes spéciales, elles évoquaient les hommes qui puaient et se rappelaient en riant ce qu’un bon coup de pied dans les couilles permettait d’obtenir d’un client qui refusait de payer.
Nete se retourna et la putain d’Aarhus leva la tête et lui sourit. Elle avait été trois fois grosse et chaque fois on lui avait enlevé son enfant pour le donner à l’adoption dès sa naissance. Tout portait à croire qu’elle partirait se faire charcuter avec le prochain convoi pour la clinique de Korsør. Nete savait parfaitement ce qui se passait là-bas. Les filles en parlaient fréquemment entre elles, à mots couverts. Les médecins des asiles envoyaient leur rapport au ministère de la Santé, préconisant la stérilisation pour une grande partie d’entre elles et sans en informer les principales intéressées. Elles vivaient toutes assises sur une bombe à retardement. Pia comme les autres. Alors elles se tenaient tranquilles et fuyaient la réalité en rêvant à une vie meilleure. Car toutes les filles de l’île rêvaient d’avenir, et cet avenir parlait toujours de famille et d’enfants qui seraient les leurs.
Pia aussi, tout comme Nete.
Nete se tourna à nouveau vers Pia, mit la main devant sa bouche et chuchota : « Je suis désolée, Pia, mais Bette et Betty ont cafté à la surveillante. Il paraît que tu te serais vantée de pouvoir gagner cent couronnes en une matinée rien qu’en taillant des pipes et que tu recommencerais dès que tu serais sortie d’ici. Je suis sûre que c’est déjà arrivé aux oreilles de Gitte Charles. Ça me fait de la peine de te dire ça, mais c’est la vérité. »
Le métier à tisser s’arrêta. Pia posa les mains sur ses genoux. Elle avait besoin d’une petite minute pour comprendre ce qu’elle venait d’entendre, les conséquences que ça aurait pour elle, la gravité de sa situation et la terrible trahison de ses compagnes.
« Elles ont dit aussi que tu avais l’intention de tuer Gitte avec les ciseaux de tailleur, murmura Nete encore. C’est vrai ? »
À ces mots Pia disjoncta et bondit de son siège, pour leur montrer ce qu’une putain d’Aarhus avait dans le ventre.
Nete sortit discrètement de la pièce tandis que l’enseignante appelait à l’aide et que la dispute entre les trois filles dégénérait en bagarre générale.
Il en vint de la cuisine et de la réserve, quelqu’un sonna la cloche qui se trouvait devant la porte de la directrice. En un rien de temps, une journée paisible s’était transformée en un déluge de cris, de pleurs et de mots qui n’auraient jamais dû être prononcés.
Elle fut devant la chambre en quelques secondes et trouva la clé à sa place, au-dessus de l’encadrement de la porte.
Nete n’était jamais entrée chez Gitte. Elle découvrit une pièce bien arrangée avec de jolis croquis sur les murs et un lit impeccablement fait. La commode contenait très peu de vêtements et, en dessous, Gitte avait posé une paire de bons souliers de marche que Nete ne l’avait jamais vue porter.
Dans une des chaussures elle trouva presque cinq cents couronnes et une bague avec, à l’intérieur, une inscription qu’elle n’arriva pas à lire.
Elle laissa la bague.
Ce soir-là, le cachot de la cave et celui du premier étage étaient tous deux occupés par les belligérantes de l’atelier de couture.
Le dîner se déroula sans qu’un seul mot soit prononcé. Aucune des filles n’avait l’intention de se faire remarquer car certaines des surveillantes avaient encore le visage marqué par les coups reçus lors du pugilat. L’atmosphère était électrique.
Rita secouait la tête en regardant Nete d’un air réprobateur. Elle ne lui avait pas demandé de déclencher une révolution.
Vers la fin du repas, elle leva les deux mains en l’air, doigts écartés puis montra ses deux pouces, ce qui signifiait probablement qu’elles partiraient à minuit, bien que Nete n’ait aucune idée de la façon dont Rita avait l’intention de sortir de ce chaudron de sorcière.
À ce moment-là, Nete ne savait pas encore que Rita allait mettre le feu au lit de sa compagne de chambre. En temps normal, les allumettes étaient très surveillées sur l’île, mais Rita n’était pas Rita pour rien, et il lui suffit d’une seule allumette et d’un minuscule morceau de grattoir dérobés dans la cuisine pour mettre son projet à exécution. Elle avait gardé cela caché toute la journée sous ses seins volumineux et elle ne s’en servit que lorsque son idiote de voisine fut profondément endormie.
Une épaisse fumée emplissait déjà la chambre quand la fille cria au feu. Tout le monde évacua très vite le bâtiment car c’était déjà arrivé par le passé. L’étable avait brûlé à plusieurs reprises et, quelques années auparavant, un incendie avait ravagé tout l’asile. Le gardien de phare et son assistant furent sur les lieux quelques minutes plus tard, bretelles sur les fesses et chemise sortie de la culotte, pour prendre le commandement des troupes affectées à la pompe et au transport des seaux d’eau.
Rita et Nete se retrouvèrent derrière le potager et virent les flammes faire exploser à grand bruit la fenêtre de la chambre de Rita, située sous les combles. La fumée se déversait dans la nuit en volutes épaisses, comme de grosses vis s’enfonçant dans un ciel étoilé et sans nuage.
Il ne se passerait pas longtemps avant que les soupçons se portent sur Rita et que la poursuite commence. Le temps leur était compté.
Comme elles se dirigeaient vers Friheden, le havre de paix à la pointe de l’île, Nete devina que des pêcheurs les attendaient à la lueur des lampes à pétrole. En revanche, sa surprise fut grande quand elle s’aperçut que Viggo était l’un d’entre eux et elle fut encore plus étonnée qu’il ne la reconnaisse pas.
Au contraire, il la regarda avec le même sourire concupiscent que celui qu’il avait le jour où elle les avait vus, son camarade et lui, en train de lorgner leur copain pendant qu’il besognait Rita par-derrière. Le genre de sourire qu’on aime voir sur les lèvres de son amant mais pas sur celles d’un étranger. Et il était un étranger pour elle à présent. Quand elle lui rappela qu’elle était la jeune fille qu’il avait rencontrée à la fête foraine, cela ne lui dit rien et il se contenta de lui répondre que s’ils avaient déjà baisé ensemble, c’était une raison de plus pour recommencer aujourd’hui.
Sa réponse brisa littéralement le cœur de Nete en deux morceaux.
Pendant ce temps, un deuxième lascar avait compté l’argent et déclaré qu’il n’y en avait pas assez et qu’elles allaient devoir se coucher sur la table et écarter les cuisses pour faire le compte.
Visiblement, cela ne faisait pas partie de leurs arrangements et Rita se mit en colère et essaya de le gifler, ce qui était sans doute une très mauvaise idée.
« Tu n’as qu’à rester ici si ça ne te plaît pas », répliqua le type en la frappant à son tour. « Fiche le camp. »
Nete se tourna vers Viggo, espérant qu’il prendrait leur défense, mais il restait impassible. Ce n’était pas lui qui décidait, et apparemment cela lui convenait très bien.
Du coup Rita changea d’avis et leva sa robe, mais les deux hommes ne voulaient plus d’elle. Pourquoi se contenter d’une traînée avec une grande gueule qu’ils avaient déjà pratiquée à plusieurs reprises alors qu’ils en avaient une nouvelle à leur disposition ?
« Allez, viens, Nete, on s’en va. Rendez-nous notre argent », leur cria Rita. Alors ils se mirent à rire et partagèrent la somme entre eux.
Nete était dans tous ses états. Gitte comprendrait tout de suite qu’elle avait pris l’argent. Il était hors de question qu’elle retourne à l’asile ce soir. Cet endroit allait devenir pour elle un enfer sur terre.
« Je v-vais me laisser f-faire », bégaya-t-elle, en grimpant sur la table pendant que les deux hommes chassaient Rita dehors.
Pendant un temps, elle entendit les injures et les malédictions de Rita derrière la porte mais elles furent bientôt couvertes par les halètements de l’inconnu au-dessus d’elle.
Quand il eut fini et que ce fut au tour de Viggo, Nete se dit qu’elle ne pleurerait plus jamais de sa vie, même si l’avenir qu’elle espérait avoir un jour venait de lui être définitivement arraché. Un tel degré de trahison et de cruauté était inconcevable.
Et tandis que Viggo se donnait du plaisir dans son ventre, le regard de la jeune fille errait dans la pièce comme si elle disait adieu, non seulement à Sprogø mais à la petite fille innocente et joyeuse qu’elle avait jadis été.
À l’instant où le corps de Viggo se raidit, accompagné par les rires gras de son compagnon, la porte s’ouvrit. Nete vit Rita pointant sur elle un index accusateur et Gitte Charles qui la fixait avec des yeux noirs de colère.
Les deux hommes se rajustèrent et prirent leurs jambes à leur cou et Nete resta comme clouée sur la table, le sexe à l’air.
À partir de cette seconde, sa haine pour ces deux femmes et pour Viggo, qui se croyait un homme mais n’était qu’un porc, ne connut plus de limites.
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