Dossier 64
2 - Novembre 2010
2
Novembre 2010
La camionnette verte arriva à midi trente précis. Comme il l’avait demandé.
« J’ai encore cinq livraisons à faire dans le Seeland avant ce soir, dit le chauffeur. J’espère que la marchandise est prête à charger ! »
C’était un type bien, ce Mikael. Il y avait dix ans qu’il avait été embauché et jamais la moindre question. Il était propre sur lui, soigné, poli.
Tout à fait le genre d’hommes que le parti Rene Linier 1 aimait avoir dans ses rangs pour le représenter. Les hommes comme Mikael donnaient envie aux autres de prendre leur carte. Il était discret et consciencieux, avec un regard bleu aimable et chaleureux. Ses cheveux d’un blond très clair étaient toujours bien coiffés. Il possédait un calme dont il ne se départait jamais, même dans les situations les plus scabreuses, comme lors de cette altercation à Haderslev un mois plus tôt pendant un meeting. Neuf manifestants armés de panneaux aux inscriptions haineuses avaient appris à leurs dépens qu’on ne plaisantait pas avec un homme qui avait du cran.
Ç’avait été grâce à des hommes comme Mikael que tout avait été terminé et arrangé avant l’arrivée de la police.
Et on n’était pas près de revoir les agitateurs en question.
Curt Wad poussa la porte des anciennes écuries de l’école de cavalerie qui lui servaient de dépendance, il souleva la très discrète plaque de laiton incrustée dans le mur situé face à l’entrée, au-dessus du congélateur, et tapa un code à neuf chiffres sur le clavier qui se trouvait derrière, comme il l’avait déjà fait un nombre incalculable de fois. Il attendit un instant, le mur émit son petit clic familier et le panneau central glissa de côté.
À l’intérieur de cet énorme coffre-fort, il conservait tout ce qui ne regardait pas les personnes extérieures à l’organisation. Le congélateur contenant les fœtus humains avortés illégalement, les dossiers suspendus, les listes de membres, l’ordinateur portable qu’il utilisait quand il partait donner des conférences, et enfin les notes écrites du temps de son père, sur lesquelles était fondée toute leur œuvre.
Curt ouvrit le bahut et en sortit une caisse pleine de poches en plastique qu’il tendit au chauffeur. « Voici les fœtus qui vont à l’incinération. Il y a encore de la place dans la chambre froide de la camionnette, j’espère ! »
L’homme sourit. « Oui, plein, vous pouvez y aller !
– Tenez, poursuivit Curt Wad. Voici le courrier pour nos membres. Les adresses sont dessus.
– D’accord », dit le livreur en regardant rapidement les noms des destinataires. « Je n’aurai pas le temps de monter à Fredensborg avant la semaine prochaine malheureusement. J’ai fait tout le nord du Seeland hier.
– Ce n’est pas très grave, du moment que vous allez à Aarhus. Vous y serez demain, c’est ça ? »
Le chauffeur acquiesça et examina le contenu de la caisse en plastique. « Je me charge de faire disparaître ceux-là. Il y en a aussi pour le crématorium de Glostrup ? »
Curt Wad referma la porte coulissante du coffre et se dirigea vers le premier congélateur. Celui-là, on avait le droit de regarder dedans.
« Oui, ceux-là », répondit-il en soulevant le couvercle du bac d’où il sortit une deuxième caisse en plastique.
Il la posa par terre et prit une chemise plastifiée sur l’étagère fixée au mur. « Les documents d’accompagnement qui correspondent à ces fœtus sont là-dedans. » Il tendit la chemise au chauffeur. « Tout est en règle. »
L’homme préleva un à un les sachets en vérifiant la liste que Curt Wad venait de lui remettre. « Tout y est, c’est parfait », commenta-t-il avant d’emporter le tout dans son fourgon où il répartit les sacs dans deux caissons réfrigérés et distribua le courrier interne dans les casiers des différentes filiales. Enfin il toucha le bord de sa casquette et prit poliment congé.
Curt Wad leva la main en guise d’adieu, suivant des yeux le pare-chocs arrière de la camionnette qui s’éloignait dans Brøndbyvej.
Dieu soit loué, je suis encore capable de servir notre grande cause malgré mon âge, songea-t-il, ravi.
Il se passait rarement une journée sans que des gens s’exclament : « Vous venez réellement d’avoir quatre-vingt-huit ans ? » Ils avaient raison. Quand il se regardait dans la glace, il voyait bien qu’on pouvait aisément lui donner quinze ans de moins et il savait aussi pourquoi.
Dans la vie, il faut vivre suivant ses convictions. C’était la devise de son feu père. Un excellent principe auquel il avait obéi. Une règle de vie qui avait un prix, mais tant que la tête allait bien, le corps suivait.
Curt traversa le jardin et entra chez lui par la porte de service comme il le faisait toujours aux heures de consultation. Lorsque son successeur travaillait, Curt n’avait plus la jouissance de la partie avant de sa maison. C’était comme ça. De toute façon, il avait largement de quoi s’occuper avec la création du parti. L’époque où il faisait le tri des patients et tuait lui-même était maintenant révolue. Son confrère le faisait tout aussi bien et avec le même enthousiasme.
Il sortit la cafetière électrique du placard et arasa soigneusement les mesures de café avec un doigt pour en mettre juste ce qu’il fallait dans le filtre. L’estomac de Beate était devenu plus sensible ces derniers temps, et il était essentiel que son café soit parfaitement dosé.
« Tu es dans la cuisine, Curt ? »
C’était Karl-Johan Henriksen, l’homme qui avait repris la clinique. Tout comme Curt, il aimait travailler en blouse blanche propre, changée tous les jours et impeccablement repassée. Car quelle que soit l’indifférence qu’ils éprouvaient à l’égard de ces gens, cette blouse impeccable leur conférait de l’autorité, elle donnait à leurs patients l’impression qu’ils pouvaient en toute confiance s’en remettre à eux. Pauvres imbéciles.
« Je suis un peu barbouillé aujourd’hui, lui dit Henriksen en prenant un verre dans le placard. Les châtaignes grillées, le beurre et le vin rouge sont délicieux sur l’instant, mais ça se paye. »
Il sourit, se versa un verre d’eau et y ajouta un comprimé de Maalox.
« Le livreur vient de passer, les deux congélateurs sont vides, Karl-Johan. Tu peux recommencer à les remplir. »
Curt rit dans sa barbe car c’était une recommandation inutile. Henriksen était plus efficace que lui-même ne l’avait jamais été.
« Je n’y manquerai pas et je suis déjà sur la bonne voie. Trois avortements aujourd’hui. Deux normaux et un spécial, répondit Henriksen en souriant toujours tandis que le contenu de son verre pétillait joyeusement.
– Mais encore ?
– Une Somalienne de Tåstrupgård envoyée par Bent Lyngsøe. Grossesse gémellaire, d’après ce qu’on m’a dit », ajouta-t-il en papillotant des paupières.
Karl-Johan Henriksen était une bonne recrue, lui aussi. Tant pour le parti que pour La Lutte secrète.
« Tu ne te sens pas bien aujourd’hui ma jolie Beate ? » demanda-t-il tout doucement en entrant dans la chambre, le plateau à la main.
Il y avait dix ans qu’elle ne pouvait plus lui répondre, mais elle pouvait encore sourire. Bien qu’elle soit devenue terriblement fragile, et même si la beauté et l’esprit de ses jeunes années l’avaient depuis longtemps quittée, Curt ne pouvait accepter l’idée qu’un jour, très bientôt peut-être, il devrait se résoudre à vivre sans elle.
Je prie pour qu’elle soit en vie le jour où son nom sera cité à la tribune
du Folketing 2, lorsque nous y siégerons et que nous pourrons la remercier publiquement de son engagement, pensa-t-il en prenant la petite main de son épouse, aussi légère qu’une plume.
Il se pencha, lui baisa délicatement les doigts et les sentit trembler légèrement au creux de sa paume. Il n’avait pas besoin de plus.
« Tiens, mon trésor, bois », dit-il en portant la tasse à ses lèvres tout en soufflant doucement à la surface. « Ni trop chaud ni trop froid, comme tu l’aimes. »
Elle tendit ses lèvres décharnées, qui s’étaient si souvent posées sur lui et sur leurs deux fils, dans les moments où ils en avaient le plus besoin. Elle aspira lentement le breuvage, sans un bruit. Il pouvait lire dans ses yeux que le café était bon. Ses yeux qui en avaient tant vu et au fond desquels il venait se rassurer quand, de temps en temps, le doute s’emparait de lui.
« Nous allons participer à une émission de télévision tout à l’heure, Beate. Lønberg et Caspersen, et moi. Ils veulent nous pousser dans nos retranchements, mais ils n’y arriveront pas. Aujourd’hui, nous allons récolter le fruit de plusieurs décennies d’effort, ma chérie. Nous allons amasser des voix, Beate. Les voix de tous ces gens qui pensent comme nous. Les journalistes estiment peut-être que nous sommes de vieux croûtons. » Il se mit à rire. « En même temps ce n’est pas faux. Mais ils croient que nous ne sommes plus capables d’avoir les idées claires. Ils s’imaginent que nous allons être confus et dire des choses incohérentes. » Il lui caressa les cheveux. « Je vais allumer la télévision pour que tu puisses suivre le débat. »
Jakob Ramberger était un journaliste brillant qui préparait bien ses questions. Il avait d’ailleurs intérêt, vu la volée de bois vert qu’avaient reçue dernièrement ses collègues à cause de leurs interviews insipides. Un journaliste digne de ce nom devait craindre les téléspectateurs plus que ses employeurs, et Ramberger était un homme malin et compétent. Il lui était arrivé d’épingler des politiques en direct et de mettre à nu sur la place publique stars du rock and roll, nababs, industriels irresponsables et truands.
Pour cette raison, justement, Curt était ravi que ce soit Ramberger qui les reçoive. Pour une fois, il n’épinglerait personne, et l’émission ferait du bruit à travers tout le petit royaume du Danemark.
Ramberger et ses invités se dirent poliment bonjour dans la salle de rédaction où les confrères du journaliste étaient en train de préparer le prochain JT, mais dès qu’ils se lâchèrent la main, ce fut chacun dans sa tranchée.
« Vous venez d’informer le ministère de l’Intérieur que votre parti Rene Linier avait désormais rassemblé assez de signatures pour se présenter aux prochaines élections législatives », dit le journaliste en guise de préambule après une courte présentation peu flatteuse. « Je suppose que je dois vous féliciter, mais je me dois aussi de vous demander ce que Rene Linier pense pouvoir apporter aux électeurs de ce pays que les partis existants ne lui offrent pas déjà ?
– Vous parlez des électeurs danois parce que en grammaire le masculin l’emporte sur le féminin mais il ne faut jamais oublier qu’il y a au Danemark une majorité d’électrices », fit remarquer Curt Wad avec un grand sourire. Il regarda droit vers la caméra. « Non, franchement, je ne crois pas que l’électorat danois ait d’autre choix que de prendre ses distances avec les partis existants. »
Le journaliste le fixa effrontément.
« On ne peut pas dire non plus que vous soyez des perdreaux de l’année. Si je fais le calcul, votre âge moyen à tous les trois doit se situer aux alentours de soixante-dix ans et vous, Curt Wad, tirez considérablement cette moyenne vers le haut avec vos quatre-vingt-huit ans. Honnêtement, est-ce que vous ne pensez pas que vous arrivez quarante à cinquante ans trop tard pour briguer une pareille influence sur les affaires politiques du Danemark ?
– Si je ne m’abuse, l’homme le plus influent de ce pays a presque dix ans de plus que moi, riposta Curt Wad. Tous les Danois font leurs courses dans ses magasins, se chauffent avec son gaz, et achètent des articles qui ont été importés à bord de ses bateaux. Quand vous aurez eu l’aplomb d’inviter ce monsieur ici pour l’humilier en lui parlant de son âge, je serai ravi de revenir pour vous entendre me reposer cette question. »
Le journaliste accusa le coup. « Je voulais simplement dire que j’avais du mal à imaginer que le Danois moyen puisse se sentir efficacement représenté au Folketing par un homme ayant deux à trois fois son âge. On n’achète pas du lait qui a dépassé d’un mois sa date de péremption, n’est-ce pas ?
– Ni des fruits qui ne sont pas mûrs, à l’instar des politiciens qui nous gouvernent en ce moment. Je suis d’avis que nous laissions tomber ces métaphores culinaires, monsieur Ramberger. En outre, je vous rappelle que mes deux amis et moi-même ne nous présentons pas personnellement aux législatives. Il est très clairement indiqué dans notre programme que nous convoquerons une assemblée générale lorsque les signatures auront été déposées. Nous organiserons un scrutin pour élire nos candidats députés à ce moment-là.
– Puisque nous abordons le sujet de votre programme, je crois savoir qu’il s’appuie en premier lieu sur des questions de moralité, d’éthique et d’idéologie qui rappellent dangereusement une époque qu’on préfère oublier. Un régime politique qui s’attaquait aux minorités et aux citoyens les plus fragiles. Handicapés mentaux, minorités ethniques et cas sociaux.
– Et moi je crois que vous faites erreur car nos idées n’ont aucun rapport avec les régimes dont vous parlez, déclara Lønberg. À l’inverse, lorsque nous serons élus, nous prévoyons de traiter les problèmes un par un, d’un point de vue responsable et humaniste, au lieu de les gérer globalement selon des idées préconçues qui ne permettent pas d’accomplir un travail sérieux et approfondi. Notre slogan est tout trouvé : “Le changement pour le progrès.” Et ce changement n’a rien à voir avec ce que vous insinuez. »
Le journaliste sourit. « Vous m’en voyez ravi, mais la question est de savoir si vous parviendrez à être élu et à influer sur le cours des choses. Il ne s’agit pas là de mon avis personnel : les journaux ont évoqué votre programme à plusieurs reprises en le comparant directement aux théories nazies sur les différences raciales. Des dogmes archaïques décrivant le monde comme un lieu où les races sont en lutte perpétuelle les unes contre les autres, où certaines d’entre elles sont supérieures et où la plus élevée dans la hiérarchie…
– Risque d’être exterminée si elle se mélange avec des races inférieures, le coupa Caspersen. Je vois que vous avez suivi l’exemple de la presse et que vous êtes allé sur le Net pour vous documenter sur le national-socialisme. Mais sachez que notre parti ne prône ni la discrimination, ni l’injustice, ni l’inhumanité, comme les nazis le faisaient à l’époque et le font encore aujourd’hui. Au contraire. Nous prétendons simplement qu’il n’y a pas de sens à laisser vivre un être destiné à une existence indigne. Il doit y avoir des limites à ce qu’on demande aux médecins et à ce qu’on inflige aux malades. Des limites à ce qu’on fait supporter aux familles. Et nous voulons réduire les dépenses de l’État en matière de santé. Nous pensons que si le pays en est là, c’est parce que les politiques se mêlent de tout sans réfléchir aux conséquences de leur ingérence dans des questions auxquelles ils ne connaissent rien. »
Ce fut un long débat suivi d’appels téléphoniques de téléspectateurs qui soulevaient toutes sortes de sujets : la stérilisation des criminels et des individus qui, pour des motifs d’ordre psychique ou parce qu’ils souffraient de déficience intellectuelle, n’étaient pas en état d’élever un enfant. Les mesures sociales visant à priver les familles nombreuses de diverses allocations. La pénalisation des clients de prostituées. La fermeture des frontières. Le rejet des immigrants sans formation et bien d’autres questions.
Et ce fut aussi un débat enflammé. Beaucoup de gens parmi ceux qui purent parler en direct étaient très en colère, mais il y en avait autant pour exprimer le sentiment inverse.
Une émission qui valait de l’or.
« Il faudra des hommes et des femmes de notre trempe et aussi convaincus que nous le sommes pour décider de l’avenir de notre pays, dit Caspersen sur le chemin du retour.
– Oui, tu as raison, mais ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué, le tempéra Lønberg. Aujourd’hui nous pouvons simplement espérer avoir posé quelques jalons.
– Je n’en doute pas une seconde, s’échauffa Caspersen. Toi, Curt, tu en as posé en tout cas ! »
Curt savait parfaitement à quoi il faisait référence. Le journaliste lui avait demandé s’il était exact qu’il avait dû, plusieurs fois par le passé, rendre des comptes à la justice. La question l’avait mis en colère mais il n’en avait rien laissé paraître. Il avait seulement répondu que, si un médecin doté de mains comme les siennes et doué de son intelligence ne transgressait pas de temps en temps certains principes éthiques, il n’était plus digne d’être le prolongement du bras de Dieu.
Lønberg sourit. « Là, tu lui as cloué le bec ! »
Curt Wad ne lui rendit pas son sourire. « Ma réponse était stupide. J’ai eu de la chance qu’il n’entre pas dans les détails. Nous devons constamment faire attention aux cartouches que nous leur donnons, vous comprenez. La presse nous assassinera à la moindre occasion. Vous devez vous mettre dans la tête que nous n’avons aucun ami en dehors de notre propre camp. Nous sommes logés à la même enseigne que le Danmarkspartiet et que l’Opsvingspartiet, les deux partis d’extrême droite, à l’époque où personne au Danemark ne les prenait au sérieux. Espérons juste que la presse et les politiques nous laisseront aussi nous construire sans trop nous mettre de bâtons dans les roues. »
Caspersen fronça les sourcils. « Je suis sûr que nous entrerons au Folketing aux prochaines élections, et tous les moyens seront bons pour y parvenir. Mais vous savez ce que j’en pense. Même si nous devons sacrifier notre mission et renoncer à La Lutte secrète, le jeu en vaut la chandelle. »
Wad fixa son regard sur lui. Tout groupe de personnes a son Judas. Caspersen était connu en sa qualité d’avocat et d’élu local et avec ses compétences, il avait indéniablement sa place au sein de l’organisation. Mais le jour où il accepterait ses trente pièces d’argent, Curt Wad s’en débarrasserait sans faire de sentiment.
Personne n’avait le droit de toucher à l’œuvre de La Lutte secrète sans que Curt ait eu son mot à dire.
Elle était assise devant l’écran de télévision, dans la position où il l’avait laissée en partant. L’aide à domicile s’était contentée de changer sa couche et de la faire boire.
Il resta un moment à la porte pour l’observer à distance. L’éclairage du lustre lui faisait une auréole de diamants. Son visage avait la même expression de légèreté que lorsqu’elle avait dansé avec lui pour la première fois. Peut-être rêvait-elle à ces jours meilleurs où la vie était encore pleine de promesses.
« Tu as regardé le débat, mon ange ? » demanda-t-il tout doucement afin de ne pas l’effrayer.
Un sourire fugitif éclaira le visage de Beate, mais son regard resta absent. Il savait que ses moments de lucidité étaient de plus en plus rares. Son AVC avait dressé un mur entre son esprit et la vie autour d’elle, même s’il avait parfois l’impression qu’elle comprenait tout ce qui se passait.
« Je vais te mettre au lit maintenant, Beate. Tu devrais être couchée depuis longtemps. »
Il souleva son corps chétif. Quand ils étaient jeunes, elle était aussi légère à porter qu’un flocon de neige. Puis vinrent les années où il n’aurait pas eu la force de porter son corps de femme épanouie s’il l’avait voulu, et maintenant, de nouveau elle ne pesait pas plus qu’une plume entre ses bras.
Il se dit qu’il pourrait tirer une certaine fierté d’être encore capable de la soulever, mais il n’en ressentait qu’une infinie tristesse, et quand il l’eut déposée dans son lit, il se mit à trembler. Comme elle fermait vite les yeux à présent. Sa tête avait à peine le temps de toucher l’oreiller qu’elle dormait déjà.
« Je sais, mon amour, que la vie s’en va de jour en jour et que bientôt ce sera notre tour. »
Quand il fut retourné dans le salon, il éteignit la télévision et alla se verser un cognac près du buffet fin e XIX.
« Je te promets de vivre encore dix ans, Beate. Et avant que nous nous revoyions là-haut, toutes nos idées se seront concrétisées et nos objectifs auront été atteints. »
Il hocha la tête et but le verre d’un trait.
« Et personne ne nous en empêchera, ma chérie. »
1. Signifie « ligne pure ». (Toutes les notes sont de la traductrice.)
2. Parlement danois.
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