Dossier 64
12 - Août 1987
12
Août 1987
Au fil des années quatre-vingt, Curt Wad avait vu avec satisfaction la droite progresser dans le pays et, en cette fin du mois d’août 1987, presque tous les médias prédisaient une victoire des conservateurs aux élections.
C’était une époque formidable pour Curt Wad et pour ceux qui pensaient comme lui. Le parti d’extrême droite Opsvingspartiet pestait contre l’immigration, et de plus en plus de groupements chrétiens et d’associations à l’échelle nationale se rassemblaient autour des orateurs populistes rompus à l’art de stigmatiser la moralité moribonde et la décadence de la société, sans peur de bafouer allègrement le respect des droits de l’homme.
Son idéologie reposait sur la conviction que les hommes n’étaient pas nés libres et égaux, et les gens allaient devoir apprendre à se faire à cette idée.
Oui, c’était une époque formidable pour Curt Wad et pour les idées qu’il défendait. Un vent favorable soufflait aussi bien au Folketing qu’au sein de certains mouvements populistes indépendants. Parallèlement, son enfant chéri, l’organisation Rene Linier qu’il travaillait d’arrache-pied à faire évoluer en parti politique, avec des bureaux disséminés dans le pays et une représentation au sein du Parlement, engrangeait de l’argent de toutes parts. On aurait pu se croire revenu aux années trente, quarante ou cinquante, avec ce retour aux valeurs morales, et surtout on était bien loin de la permissivité prônée dans les années soixante et soixante-dix, avec tous ces jeunes qui couraient dans les rues, prêchant pour l’amour libre et le socialisme. Une époque maudite où la lie de la population se voyait portée aux nues et où les comportements asociaux étaient mis sur le compte d’un État et d’une société défaillants.
Le climat avait bien changé. Dans les années quatre-vingt, chacun était l’artisan de son propre destin. Et les bons artisans étaient légion, si l’on en croyait les dons qui arrivaient dans les caisses de Curt Wad et de Rene Linier, envoyés spontanément par de bons citoyens et diverses fondations capables de reconnaître une bonne cause.
Et l’argent avait été bien dépensé. Deux secrétaires travaillaient à temps plein pour Rene Linier dans un bureau en ville, administrant les comptes et le courrier de l’organisation, et quatre des neuf antennes créées au Danemark accueillaient régulièrement cinq nouveaux membres par semaine.
On commençait à constater dans l’opinion publique une aversion déclarée pour les homosexuels, les drogués, les jeunes délinquants, la sexualité débridée, la transmission de mauvais gènes, les immigrés et les réfugiés. Le sida avait fait son apparition, rappelant à l’ensemble de l’humanité ce que les chrétiens ont coutume d’appeler « le doigt levé de Dieu ».
Dans les années cinquante on n’avait pas besoin de signes forts comme celui-là pour combattre le Mal mais à l’époque les moyens de répression étaient plus efficaces.
Bref, tout allait pour le mieux. L’idéologie qui sous-tendait le mouvement Rene Linier se répandait à la vitesse de l’éclair, et même si ce n’était pas énoncé aussi clairement, personne ne souhaitait voir le bon sang se mélanger au mauvais.
La Ligue pour la défense des valeurs morales de la nation et de la pureté du sang danois avait porté trois noms différents depuis que le père de Curt, eugéniste convaincu, l’avait créée dans le dessein de protéger la race pure et d’élever le sens moral du citoyen. Dans les années quarante, il l’avait baptisée Comité contre la débauche, plus tard elle s’était appelée Société des Danois et enfin Rene Linier « lignes pures ».
Et l’idée qui avait germé un jour dans la tête d’un médecin généraliste en Fionie pour grandir ensuite dans celle de son fils n’était plus un combat privé désormais. L’organisation comptait plus de deux mille membres, qui tous payaient leur cotisation avec joie. Il s’agissait de personnes respectables, allant de l’avocat au médecin en passant par le policier, l’infirmière ou le pasteur. Des gens qui dans leur métier voyaient tous les jours des choses intolérables, et qui avaient la capacité et le bon sens nécessaires pour y remédier.
Si le père de Curt avait encore été de ce monde, il aurait été fier de voir jusqu’où son fils était parvenu à mener ses idées, tout comme il aurait été fier de la façon dont il avait géré ce qu’entre eux ils se contentaient d’appeler La Lutte secrète. En tentant, entre autres, de rendre légaux, par la création d’un parti politique, les actes que lui-même et d’autres qui partageaient son point de vue avaient accomplis jusque-là de manière clandestine. En particulier celui de trier les enfants qui méritaient de vivre et ceux qui ne le méritaient pas.
Curt Wad venait d’expliquer au téléphone les fondamentaux officiels du programme de Rene Linier pour une émission de radio en différé quand sa femme posa son courrier dans un rai de lumière sur la table en chêne devant lui.
Une pile de lettres comme celle-là ressemblait à une boîte de chocolats.
Les lettres anonymes allaient directement dans la corbeille. Elles représentaient environ un tiers de son courrier.
Ensuite il y avait les habituelles missives de menace et de haine. Pour celles-là, il relevait les noms des expéditeurs avant de les poser dans les corbeilles destinées aux secrétaires qui les archivaient. Quand ces dames remarquaient des noms récurrents, elles prévenaient Curt, qui contactait l’antenne locale du parti la plus proche, laquelle envoyait aux auteurs de ces lettres un ou plusieurs émissaires afin de leur enlever toute velléité épistolaire future. Il existait une infinité de moyens pour les convaincre, car la plupart des gens ont quelque chose à cacher, et les avocats, les médecins ou les prêtres de leur région ne manquaient pas de dossiers dans lesquels puiser les informations nécessaires. On pouvait appeler cela du chantage. Pour Carl, c’était de la légitime défense.
Il recevait aussi des lettres de gens souhaitant adhérer au mouvement, et avec ceux-là il fallait se montrer particulièrement vigilant. On n’était jamais à l’abri d’une taupe, et une fois qu’elle s’était infiltrée, il était très difficile de la déloger. C’est pourquoi Curt ne laissait à personne le soin d’ouvrir son courrier.
Pour finir il y avait le tout-venant qui couvrait un large spectre allant de l’éloge à la colère en passant par les jérémiades.
C’est dans ce dernier tas que Curt Wad découvrit la lettre de Nete Hermansen. Il ne put s’empêcher de sourire en lisant le nom inscrit au dos de l’enveloppe. Il se rappelait peu de cas dans tout son parcours qui aient été aussi exemplaires que celui de cette fille. Deux fois dans son existence, il avait réussi à la stopper dans ses agissements immoraux et son comportement asocial. Cette petite garce.
Avec quoi cette vile créature allait-elle l’importuner ? Des larmes ou des insultes ? Il n’en avait que faire. Pour lui, Nete Hermansen n’avait jamais rien représenté, ni par le passé ni à présent. Qu’elle soit veuve depuis que son imbécile de mari s’était tué dans un accident de voiture le soir même où il l’avait croisée pour la dernière fois l’indifférait complètement.
Elle n’avait eu que ce qu’elle méritait.
Il jeta l’enveloppe dans le tas des lettres sans intérêt. Elle n’avait même pas éveillé sa curiosité. Contrairement à la première fois où il l’avait vue, très très longtemps auparavant.
Il avait entendu le nom de Nete pour la première fois quand l’adjoint au maire responsable des affaires scolaires était venu au cabinet de son père pour lui parler d’une fille tombée dans la rivière de Puge Mølleå et qui saignait du bas-ventre.
« Il s’agit peut-être d’une fausse couche, c’est même probable, avait dit l’élu. Mais si on vous raconte que les garçons de l’école y sont pour quelque chose, ne le croyez pas. C’était un accident, docteur Wad, et si l’on devait vous appeler en visite à domicile et que vous constatiez des traces de violences sur le corps, elles seront dues à la chute dans la rivière.
– Quel âge a la jeune fille ? avait demandé son père.
– Tout juste quinze ans.
– Une grossesse à cet âge n’est pas normale, vous en conviendrez ! avait fait remarquer son père.
– La fille en question n’est pas très normale non plus, il faut dire ! » avait plaisanté le délégué aux affaires scolaires. « Elle a été renvoyée de l’école il y a plusieurs années déjà pour mauvaise conduite. Incitation à la débauche, langage ordurier, débordements physiques et mentaux et comportements violents, tant envers l’institutrice qu’envers ses camarades de classe. »
Le docteur Wad père avait hoché la tête.
« Je vois. C’est ce genre de fille-là ! avait-il soupiré. Idiote, je suppose ?
– Complètement, avait répondu l’élu.
– Et parmi les gentils garçons que cette pauvresse serait susceptible d’accuser, peut-être monsieur le délégué aux affaires scolaires a-t-il quelques connaissances ?
– Oui, dit ce dernier en acceptant un cigare dans la boîte posée sur le bureau, que le médecin venait de pousser vers lui. Le benjamin de la belle-sœur de mon frère se trouvait parmi eux.
– Je comprends, dit le père de Curt. Il semblerait qu’il y ait eu ce que j’appellerais de malencontreux mélanges entre les couches sociales dans cette affaire. »
Curt avait trente ans à l’époque et il était bien parti pour reprendre le cabinet de son père, mais il n’avait encore jamais eu affaire au type de clientèle dont cette fille faisait partie.
« Que fait cette jeune fille dans la vie ? avait demandé Curt sous le regard approbateur de son père.
– Je ne suis pas au courant de tout, évidemment, mais il me semble qu’elle donne un coup de main à son père, à la ferme.
– Et qui est son père ? avait demandé M. Wad père.
– Si je me rappelle bien, il s’appelle Lars Hermansen. Un gaillard. Un brave homme.
– Je le connais », avait dit le père de Curt. Bien sûr qu’il le connaissait. Il avait été là pour mettre la fille au monde. « Le père a toujours été un peu dérangé et depuis la mort de sa femme, ça ne s’est pas arrangé. C’est un type assez taciturne et bizarre. Pas étonnant que sa fille ait mal tourné. »
L’affaire était entendue.
Le docteur Wad avait comme prévu été appelé à la ferme des Hermansen où il avait constaté que la fille était tombée dans la rivière par maladresse, qu’elle avait été emportée par le courant et s’était blessée sur des morceaux de branches et des pierres le long de la berge. Si sa version était différente, il convenait de mettre cela sur le compte du choc et de son état délirant. Mais le fait qu’elle ait saigné était tout de même bien embêtant. « Est-ce que par hasard elle était enceinte ? » avait-il demandé à Lars Hermansen.
Curt avait assisté à cette consultation, comme à toutes les consultations à domicile de son père dernièrement, et il se souvenait parfaitement que le père de la jeune fille avait blêmi à cette question, avant de secouer lentement la tête.
Il n’était peut-être pas nécessaire de prévenir la police, après tout.
Alors personne ne l’avait prévenue.
La soirée s’annonçait bien remplie avec les activités de l’organisation et Curt Wad était impatient. Il avait rendez-vous dans dix minutes avec trois des membres les plus actifs de Rene Linier, des gens qui non seulement avaient d’étroits contacts avec les partis d’extrême droite mais également de bonnes relations avec certains fonctionnaires au sein des ministères de la Justice et de l’Intérieur qui voyaient d’un mauvais œil la tournure que prenaient les choses dans le pays, en particulier en matière d’immigration et de planning familial. Les raisons de leur engagement étaient évidentes. À l’instar de tous les membres du parti et de leurs relations, ils trouvaient que beaucoup trop d’étrangers avaient déjà réussi à s’introduire dans ce pays. Des minables, des indésirables.
« Ils constituent une grave menace contre l’Identité danoise », disaient de plus en plus de voix, et Curt Wad était de leur avis. C’était une question de gènes et les individus aux yeux bridés et à la peau noire n’avaient rien à faire parmi toutes ces filles et ces garçons aux cheveux blonds, dotés de corps grands et forts. Tamouls, Pakistanais, Turcs, Afghans, Vietnamiens, comme tout ce qui était sale et impur, il fallait éradiquer ce mal, de toute urgence et sans la moindre hésitation.
Ils parlèrent longuement ce soir-là des moyens à employer pour assurer le devenir de Rene Linier. Quand deux d’entres eux eurent pris congé, il ne resta que celui que Curt connaissait le mieux, un médecin comme lui, un homme très bien qui dirigeait un cabinet médical prospère au nord de Copenhague.
« Nous avons souvent évoqué La Lutte secrète, Curt », dit-il en soutenant son regard. « Je connaissais votre père et il m’avait fait prendre conscience du rôle que je pouvais jouer dans cette organisation au moment où j’ai fait mon internat à l’hôpital d’Odense. C’était un grand homme, Curt. J’ai beaucoup appris à son contact, sur le plan professionnel, et aussi idéologique. »
Ils s’étaient compris. Curt avait eu la chance de garder son père auprès de lui jusqu’à ses soixante-deux ans. Il y avait trois ans maintenant qu’il était mort, à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans, après une vie bien remplie. Le temps passait si vite.
« Votre père m’avait conseillé de me rapprocher de vous le jour où je prendrais la décision de rentrer dans la lutte active », dit son confrère avant de faire une longue pause, bien conscient que le pas suivant se ferait sur un terrain miné, où il faudrait louvoyer entre questions difficiles et pièges dissimulés.
« Vous m’en voyez ravi », dit Curt au bout d’un moment. « Mais j’aimerais savoir une chose : pourquoi maintenant ? »
Son interlocuteur prit son temps avant de répondre. « Il y a plusieurs raisons à cela, bien sûr. Notre conversation ce soir en est une. En outre, nous avons beaucoup d’étrangers qui viennent chez nous, dans le nord du Seeland. J’ai affaire à beaucoup d’immigrés issus du même sang et qui décident malgré tout de se marier. Vous et moi savons que le produit de ces mariages consanguins est rarement très heureux. »
Curt acquiesça. Son confrère n’avait pas tort. Ces mariages donnaient des enfants stupides dans le meilleur des cas.
« J’aimerais utiliser mes compétences dans ce contexte », dit-il d’une voix calme et posée.
Curt hocha la tête de nouveau. Il savait que cet homme juste et compétent était une recrue de choix pour l’organisation.
« Vous êtes bien conscient que vous vous engagez dans un travail qui devra rester secret pour tout le monde en dehors de ceux qui ont d’ores et déjà accepté de l’accomplir ?
– Oui. C’est ainsi que je voyais les choses.
– Presque rien de ce que nous faisons dans le cadre de La Lutte secrète ne peut être dévoilé, mais j’imagine que vous le savez et que vous connaissez aussi les risques pour notre organisation dans le cas contraire ?
– Oui.
– Vous devez savoir que certains préféreront vous voir disparaître s’ils apprennent que vous n’avez pas été capable de tenir votre langue ou que vous n’avez pas fait votre travail consciencieusement. »
Son confrère acquiesça. « C’est tout à fait normal. Je réagirais de la même façon.
– Vous êtes donc disposé à suivre nos procédures en matière de recrutement de femmes dont nous pensons qu’il convient d’interrompre la grossesse, et que nous envisageons de stériliser par la suite ?
– Je le suis.
– Nous utilisons un vocabulaire particulier dans ce contexte. Nous avons des listings et utilisons des méthodes d’avortement spécifiques. Si nous vous initions à nos méthodes, vous devenez un membre à part entière de notre organisation. Vous acceptez ?
– J’accepte. Que dois-je faire pour être admis ? »
Curt le regarda attentivement sans rien dire. L’homme était-il réellement motivé ? Son regard serait-il aussi tranquille s’il se trouvait confronté à la menace de la prison et du scandale ? Avait-il les reins assez solides pour supporter la pression ?
« Vos proches ne devront rien savoir, sauf s’ils sont eux-mêmes activement impliqués dans notre action.
– Mon épouse ne s’intéresse nullement à mon travail, rassurez-vous. » Le visage de l’homme se fendit en un sourire. C’était précisément ce que Curt espérait à ce moment de l’entretien.
« Très bien. Nous allons nous rendre dans ma salle de consultation, vous allez vous déshabiller et je vais vérifier que vous ne portez pas de micros. Ensuite vous allez me révéler par écrit un certain nombre de détails que vous n’aimeriez pas voir divulguer. Je suis sûr que vous avez, comme tout un chacun, quelques cadavres dans le placard, comme on dit. Si possible, j’aimerais que ces confessions soient liées à l’exercice de votre profession. »
L’homme accepta toutes ces conditions sans broncher. Il n’y en avait pas beaucoup comme lui.
« Je comprends parfaitement que vous ayez besoin de connaître mes secrets. Il faut que vous ayez un moyen de pression sur moi au cas où je ferais machine arrière.
– Vous avez compris. Vous devez bien en avoir quelques-uns ?
– Plein ! »
Plus tard, après la fouille et la rédaction de la confession, il lui fit les recommandations d’usage quant à sa loyauté, sa discrétion en ce qui concernait l’action de La Lutte secrète et les idées pour lesquelles elle se battait. Comme cela non plus n’avait pas l’air de l’effrayer, Curt lui fit un rapide cours sur la façon de provoquer les fausses couches sans éveiller les soupçons et, surtout, il lui conseilla de laisser passer un certain temps entre deux interventions de ce genre afin de ne pas attirer l’attention du Conseil de l’ordre et de la police.
Ils se remercièrent mutuellement, prirent congé et Curt resta seul, avec le sentiment enivrant d’avoir une fois encore œuvré pour le bien de son pays.
Il se servit un cognac, s’assit derrière son bureau en chêne massif et essaya de se rappeler le nombre de fois où lui-même était passé à l’acte.
Souvent. Entre autres sur Nete Hermansen.
Son regard se posa à nouveau sur la lettre de Nete, qui était encore sur le dessus de la pile. Puis il ferma les yeux et se souvint avec nostalgie de sa première intervention, qui avait été aussi la plus mémorable.
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