Dossier 64
1 - Novembre 2010
1
Novembre 2010
Carl entendit parler des événements de la nuit sur le canal de la police. En temps normal la nouvelle serait rentrée par une oreille et sortie par l’autre, l’affaire étant du ressort de ses collègues des mœurs, mais cette histoire-là l’avait troublé.
La tenancière d’une agence d’escort girls s’était fait agresser et arroser de soude caustique dans son appartement d’Enghavevej et le service des grands brûlés du Rigshospitalet avait eu du pain sur la planche.
On était à la recherche de témoins mais pour le moment ça n’avait rien donné.
Un groupe de types pas très nets, originaires de Lituanie, avait été embarqué pour interrogatoire. Dans le courant de la nuit on avait pu déterminer avec certitude que seul l’un des suspects pouvait avoir fait le coup, mais il n’avait pas avoué. On ne disposait d’aucune preuve. La victime avait déclaré à l’hôpital qu’elle ne serait pas capable de reconnaître son agresseur et on avait dû relâcher toute la bande.
L’histoire était classique.
En arrivant, il croisa « le glaçon de Halmtorvet », Brandur Isaksen, du commissariat de Station City, en train de traverser la cour de l’hôtel de police en direction du parking souterrain.
« Alors, tu viens faire chier ton monde, mec ? » lui grogna Carl par la vitre en passant à sa hauteur, et le con s’arrêta comme si l’exclamation désobligeante avait été une invitation à la conversation.
« C’est la sœur de Bak qui a pris, cette fois-ci », dit Isaksen, laconique.
Carl le regarda d’un air ahuri. De quoi parlait-il ?
« Pas de chance, répondit-il à tout hasard.
– Tu n’as pas entendu parler de l’agression à Enghavevej ? Elle a été salement amochée, poursuivit-il. Les médecins du Rigshospitalet ont eu de quoi s’occuper cette nuit. Bak et toi vous vous connaissez bien, non ? »
Carl fronça les sourcils. Børge Bak ? S’il connaissait Børge Bak ? Le vice-commissaire du Département A, qui avait demandé une année sabbatique pour ensuite prendre sa retraite anticipée. Ce connard hypocrite ?
« Nous nous entendions presque aussi bien que toi et moi, pour te donner une idée », lâcha Carl, ironique.
Isaksen hocha la tête, renfrogné. L’amour qu’il y avait entre ces deux-là pesait à peu près aussi lourd qu’une aile de papillon.
« Tu connais sa sœur ? Esther Bak ? »
Carl tourna la tête vers les arcades d’où Rose arrivait à petits pas, avec à l’épaule un sac à main de la taille d’une valise. C’était quoi son projet ? Passer des vacances au bureau ?
Il sentit qu’Isaksen suivait son regard et reporta son attention sur lui.
« Je ne l’ai jamais rencontrée, elle tient un bordel, c’est ça ? C’est plutôt ton rayon ! Laisse-moi en dehors de ça, si tu veux bien. »
Les commissures des lèvres d’Isaksen suivirent la loi universelle de la gravité. « Je crois que tu peux t’attendre à ce que Bak déboule pour participer à l’enquête. »
Carl n’en était pas aussi sûr que lui. Bak avait quitté la police parce qu’il détestait son métier et, plus encore, venir à l’hôtel de police.
« Il sera le bienvenu, dit-il. Du moment qu’il ne descend pas dans mon département. »
Isaksen passa les doigts dans sa tignasse noire. « Non, bien sûr que non. Tu préfères avoir la paix pour t’amuser avec la petite, là ! »
Il fit un geste du menton en direction de Rose qui disparaissait dans l’escalier au même moment.
Carl secoua la tête. Qu’Isaksen aille se faire foutre avec ses conneries. S’amuser avec Rose ! Plutôt aller se faire moine à Bratislava.
« Carl », l’apostropha le garde de faction quand il pénétra dans le bâtiment trente secondes plus tard. « La psychologue, vous voyez qui je veux dire, Mona Ibsen, elle a laissé ça pour vous. » Il tendit à Carl une enveloppe grise à travers le guichet de sa guérite comme si c’était sa grande mission de la journée.
Carl regarda l’enveloppe d’un air étonné. Il avait peut-être raison, qui sait ?
Le garde se rassit. « Il paraît qu’Assad est là depuis quatre heures du matin. On peut dire qu’il ne ménage pas sa peine, celui-là. Il est en train de préparer une attaque terroriste contre l’hôtel de police ou quoi ? » Il gloussa de sa propre blague mais s’arrêta net en voyant que Carl ne riait pas du tout.
« Pose-lui la question toi-même », dit Carl en pensant à la femme qui venait de se faire arrêter à l’aéroport pour avoir prononcé le mot « bombe ». Apparemment, elle avait commis une bourde digne de faire la une des journaux.
Il sut que Rose était dans un de ses bons jours à la minute où il atteignit la dernière marche de l’escalier en colimaçon qui conduisait au sous-sol. Un lourd parfum de girofle et de jasmin lui sauta aux narines, lui rappelant la vieille dame d’Øster Brønslev qui pinçait les fesses de tous les hommes qui oubliaient de la regarder en passant. Chaque fois que Rose mettait ce parfum, Carl développait une migraine qui, pour une fois, n’était pas due à un accès de mauvaise humeur.
Assad avait émis la théorie qu’elle avait dû hériter ce parfum d’une vieille parente, mais Carl savait qu’on pouvait encore se procurer ce genre de fragrances dans certaines boutiques indiennes de la capitale, qui se fichaient de fidéliser la clientèle.
« Hé, Carl, vous pouvez venir ici une minute ! » l’appela-t-elle sans sortir de son bureau.
Carl soupira. Quoi encore ?
Il passa en titubant devant le souk du bureau d’Assad et jeta un coup d’œil vers l’univers clinique de celui de Rose où il aperçut d’abord le gigantesque sac avec lequel il l’avait vue entrer tout à l’heure. Quand il découvrit le tas de documents qui en débordait, Carl se dit que le parfum de Rose ne serait pas le seul détail à lui prendre la tête ce jour-là.
« Euh », demanda-t-il prudemment en désignant le tas. « Qu’est-ce que c’est ? »
Elle lui lança un regard charbonneux qui ne le rassura pas.
« Des affaires anciennes qui traînent depuis un an sur les bureaux des commissaires de police. Les dossiers qui auraient dû arriver chez nous. Vous êtes pourtant bien placé pour savoir ce que c’est que le désordre, non ? »
Elle accompagna sa remarque d’un son guttural qu’il fallait sans doute interpréter comme un rire.
« Les dossiers ont été livrés par erreur au Service national des enquêtes. Je viens juste d’aller les chercher là-bas. »
Carl haussa les sourcils. Un supplément de boulot, et ça la faisait sourire ?
« Oui, oui, je sais ce que vous pensez : c’est la mauvaise nouvelle de la journée, le devança-t-elle. Mais ça, c’est parce que vous n’avez pas encore vu ce dossier-là. Il ne vient pas du SNE, je l’ai trouvé sur le fauteuil de mon bureau en arrivant. »
Elle lui tendit une chemise cartonnée. Apparemment elle voulait qu’il y jette un coup d’œil toutes affaires cessantes. Et puis quoi encore ? Avant de s’attaquer aux mauvaises nouvelles, il fallait fumer sa première clope. Merde alors, chaque chose en son temps. Il venait à peine d’arriver.
Carl secoua la tête, alla se réfugier dans son bureau, jeta le dossier sur sa table et son manteau sur la chaise.
La pièce sentait le renfermé et le néon clignotait plus frénétiquement que jamais. Le mercredi était décidément le jour le plus difficile de la semaine.
Il alluma sa cigarette et traversa le couloir jusqu’au placard à balais d’Assad qui avait son aspect habituel. Le tapis de prière était déroulé sur le sol et d’épais nuages de vapeur d’eau parfumée à la menthe flottaient au-dessus. Le transistor débitait des sons qui ressemblaient à des cris nuptiaux de dauphins accompagnés d’un chœur gospel sortant d’un magnétophone à bandes dont la courroie serait distendue.
Bienvenue à Istanbul.
« Bonjour », dit Carl.
Assad tourna lentement la tête vers lui. Un lever de soleil au Koweït n’aurait pas pu être plus rouge que l’impressionnant organe nasal du pauvre homme.
« Nom de Dieu ! Assad, tu as vraiment une sale gueule », dit Carl en faisant un pas en arrière devant cette vision d’horreur. Si la grippe devait sévir dans cette cave, elle avait intérêt à faire un grand détour loin, très loin de son organisme à lui.
« Ça a commencé hier », expliqua Assad en reniflant. Il aurait fallu chercher pour trouver des yeux de chien battu comme les siens.
« Rentre chez toi, tout de suite », lui ordonna Carl en battant en retraite. Il n’y avait rien d’autre à faire. De toute façon, il savait bien qu’Assad ne l’écouterait pas.
Carl alla se mettre à l’abri, flanqua ses pieds sur sa table de travail et, pour la première fois de son existence, se demanda si ce ne serait pas une bonne idée de s’offrir un charter pour les îles Canaries. Quinze jours sous un parasol en compagnie d’une Mona très dévêtue, pas mal ! Et la grippe pourrait continuer à faire des ravages à Copenhague tant qu’elle voudrait.
L’idée le fit sourire et il ouvrit l’enveloppe de Mona. Il se serait même contenté du parfum qui s’en dégageait. Raffiné et sensuel, comme elle. Et surtout à mille lieues du bombardement olfactif de l’artillerie lourde de Rose.
« Mon trésor adoré », disait la lettre.
Carl sourit. La dernière fois qu’on lui avait donné un nom aussi gentil, il était dans un lit d’hôpital à la clinique de Brønderslev avec six points de suture au bas-ventre et l’appendice dans un pot à confiture sur sa table de chevet.
Mon trésor adoré,
Rendez-vous chez moi ce soir à 19 h 30 pour manger l’oie de la Saint-Martin, d’accord ? Tu mets une veste et tu te charges du vin. Je m’occupe des surprises.
Bisous,
MONA.
Carl sentit le rouge lui monter aux joues. Quelle femme !
Il ferma les yeux, prit une grosse bouffée de sa cigarette et tenta de mettre des images sur le mot surprises. Des images interdites aux mineurs.
« On peut savoir ce que vous faites, là, à roupiller avec votre sourire béat ? Vous n’avez pas l’intention de lire le dossier que je vous ai donné ? »
Rose était sur le seuil de son bureau. Vu sa posture, les bras croisés et la tête baissée, elle ne partirait pas avant qu’il réagisse.
Carl écrasa sa cigarette et prit la chemise sur son bureau. Autant en finir tout de suite, sinon elle allait rester là jusqu’à ce que ses bras fassent des nœuds.
À l’intérieur se trouvaient dix pages de documents fanés provenant du tribunal de Hjørring. Dès la première page, il vit de quoi il s’agissait.
Comment diable cette affaire avait-elle atterri sur le fauteuil dans le bureau de Rose ?
Il parcourut rapidement la première page. Il connaissait d’avance l’ordre des phrases. Été 1978. Un homme est retrouvé noyé dans le lac de Nørre Å. Patron d’usine, passionné de pêche, membre de tous les clubs auquel donne accès ce type d’activités. Quatre traces de pas distinctes autour de son tabouret de pêche et de son vieux sac usé. Le matériel de pêche est retrouvé sur place. Rien ne manque. Ni le moulinet, ni les cannes à plus de cinq cents couronnes pièce. Une belle journée. L’autopsie ne révèle rien d’anormal. Pas d’infarctus, pas d’AVC. Juste la noyade.
Si la profondeur de l’eau n’avait pas été d’à peine soixante-quinze centimètres à l’endroit où le cadavre avait été trouvé, on aurait probablement conclu à une mort accidentelle.
Mais Carl savait que ce n’était pas la façon dont cet homme était mort qui avait attiré l’attention de Rose. Le fait que l’affaire n’ait jamais été élucidée pouvait à la rigueur expliquer sa présence dans les locaux du Département V, mais si elle s’y était intéressée c’était à cause d’une série de photographies qui se trouvaient dans ce dossier et qui, pour deux d’entre elles au moins, étaient des portraits de Carl.
Il soupira. Le noyé s’appelait Birger Mørck et n’était autre que son oncle. Un homme jovial et généreux, que son fils Ronny et son neveu Carl admiraient et qu’ils aimaient bien accompagner dans de petites virées du genre de cette partie de pêche pour se laisser initier à l’art mystérieux d’attraper des poissons.
Mais deux filles de Copenhague qui avaient entrepris de traverser le Danemark à vélo arrivaient justement ce jour-là à Skagen, dans leurs T-shirts en coton fin très érotiquement trempés de sueur.
La vision de ces deux pin-up blondes en train de gravir la colline en danseuse avait fait perdre la tête aux deux jeunes gens qui avaient lâché leurs cannes à pêche et s’étaient mis à courir à travers champs comme de jeunes veaux qui foulent pour la première fois de leurs petits sabots un herbage verdoyant.
Quand ils étaient revenus à la rivière deux heures après, les formes sous les T-shirts moulants des demoiselles à jamais imprimées sur leurs rétines, Birger Mørck était déjà mort.
D’innombrables interrogatoires plus tard, la police de Hjørring avait classé l’affaire. Et bien qu’elle n’ait jamais pu mettre la main sur les jeunes filles qui étaient le seul alibi des deux cousins, Carl et Ronny avaient fini par être relâchés. Le père de Carl avait été triste et en colère pendant des mois, mais l’affaire n’avait pas eu d’autre conséquence que celle-là.
« Vous étiez plutôt mignon en ce temps-là, Carl. Quel âge aviez-vous ? » demanda Rose, toujours sur le pas de la porte.
Il fit tomber la chemise sur sa table. Ce n’était pas une époque dont il avait envie de se souvenir.
« Quel âge j’avais ? Dix-sept ans, et Ronny en avait vingt-sept. » Il soupira. « Tu sais pourquoi cette affaire remonte tout à coup à la surface ?
– Pourquoi ? » Elle se cogna le front avec les articulations de ses doigts, aussi pointues que des dagues. « Allô, prince charmant, on se réveille ! C’est notre boulot ! Vous avez oublié ? C’est ce qu’on fait ici : on creuse dans les vieilles enquêtes qui n’ont pas été résolues !
– Ça ne m’a pas échappé, Rose. Mais pour commencer, cette affaire-là a été classée parce qu’on n’a pas pu prouver qu’il s’agissait d’autre chose que d’un accident. Et d’autre part, ce dossier n’a pas poussé tout seul sur le siège de ton bureau !
– Je devrais peut-être appeler le commissariat de Hjørring et leur demander pourquoi il est arrivé ici, et pourquoi maintenant ? »
Carl haussa un sourcil. L’air de dire que ça aurait dû être fait depuis longtemps.
Elle tourna les talons et repartit vers ses pénates. Message reçu.
Carl réfléchit. Pourquoi exhumer cette affaire ? Est-ce qu’elle n’avait pas fait assez de dégâts comme ça ?
Il regarda encore une fois la photo de Ronny et lui, puis repoussa la chemise vers un tas d’autres dossiers qui s’empilaient sur sa table. Le passé était le passé et le présent, le présent, c’était comme ça, et il avait lu quatre minutes plus tôt un message de Mona dans lequel elle l’appelait Mon trésor adoré. Il y avait des priorités dans la vie.
Il sourit pour lui-même, pêcha son portable dans la poche de son jean et regarda d’un air contrarié les touches minuscules. S’il lui envoyait un SMS, il mettrait au moins dix minutes à le rédiger et s’il essayait de l’appeler, elle mettrait le même temps à décrocher.
Il soupira et entreprit d’écrire le message. Il était prêt à parier que les claviers de téléphone portable avaient été conçus par un pygmée, avec des doigts aussi fins que des macaronis. Face à ces trucs-là, un utilisateur lambda originaire d’Europe du Nord et de taille moyenne se sentait comme un hippopotame à qui on demanderait de jouer de la flûte à bec.
Quand il eut terminé son SMS, il contempla le fruit de ses efforts et décida avec philosophie d’oublier les fautes de frappe. Mona comprendrait le sens général. Il voulait juste lui faire savoir qu’elle avait un client pour son oie de la Saint-Martin.
Au moment où il posait le mobile sur son bureau, une tête se glissa dans l’encadrement de la porte.
La mèche qui couvrait sa tonsure avait été peignée, la veste en cuir était allée au pressing depuis sa dernière visite, mais l’homme qui se trouvait dessous et dedans paraissait toujours aussi froissé.
« Salut Bak ? Qu’est-ce qui t’amène ? demanda-t-il par automatisme.
– Comme si tu ne le savais pas », répondit l’homme, dont les yeux accusaient un sérieux manque de sommeil. « Je suis en train de péter les plombs, voilà ce qui m’amène ! »
Il s’assit lourdement sur la chaise en face de Carl sans y avoir été invité. « Ma sœur Esther ne retrouvera plus jamais son visage. Et le salopard qui l’a aspergée d’acide est tranquillement en train de se poiler dans une boutique en sous-sol d’Eskildgade. Tu te doutes bien que lorsqu’on est un ancien flic, on n’apprécie pas particulièrement que sa propre sœur tienne un bordel, mais franchement, est-ce que tu trouves que ce type doit s’en tirer comme ça, après ce qu’il a fait ?
– Je ne sais pas pourquoi tu es venu ici, Bak. Tu devrais aller voir les gars du commissariat de la City, ou à la rigueur Marcus Jacobsen ou n’importe lequel des autres patrons si tu penses que l’enquête n’a pas été menée comme il fallait. Tu sais bien que je ne m’occupe ni des violences sur les personnes, ni des affaires de mœurs.
– Je veux qu’Assad et toi vous veniez avec moi pour arracher des aveux à cette ordure. »
Carl sentit son front se plisser jusqu’à la limite de l’implantation de ses cheveux. Le type était devenu dingue, ou quoi ?
« Comme tu as dû le remarquer, tu viens de recevoir un nouveau dossier, poursuivit Bak. C’est un ancien collègue de Hjørring qui me l’a donné. C’est moi qui l’ai déposé chez Rose cette nuit. »
Carl examina son interlocuteur tout en évaluant ses options.
A priori il en avait trois.
La première était de se lever pour lui casser la gueule. La deuxième de le foutre dehors à coups de pied au cul. Carl opta pour la troisième.
« Absolument, le dossier est là », dit-il en désignant l’enfer de paperasses qui jonchait le coin de son bureau. « Pourquoi tu ne me l’as pas remis en main propre ? J’aurais trouvé ça plus élégant. »
Bak sourit brièvement. « Depuis quand l’élégance nous mène-t-elle quelque part, tous les deux ? Attends ! Je ne suis pas fou, je voulais être sûr que quelqu’un d’autre ici le voie avant qu’il ne disparaisse mystérieusement, tu comprends ce que je veux dire ? »
Les deux autres options remontèrent brusquement en tête de liste. Heureusement que ce crétin ne passait plus ses journées dans la maison.
« J’ai soigneusement gardé ces documents sous le coude jusqu’à ce que ce soit le bon moment pour les faire réapparaître, tu piges ?
– Bien sûr… De quel bon moment est-ce que tu parles ?
– Du moment où je vais avoir besoin de ton aide.
– Si tu crois que je vais aller casser la gueule à un coupable présumé juste parce que tu viens agiter sous mon nez une affaire vieille de trente ans, tu te goures, et tu sais pourquoi ? »
Carl énuméra les raisons qu’il avait de refuser, levant un doigt en l’air pour chacune d’entre elles.
« UN : il y a prescription. DEUX : c’était un accident. Mon oncle s’est noyé. Il a dû avoir un malaise et il a piqué du nez dans la rivière. C’est la conclusion à laquelle sont parvenus les enquêteurs à l’époque. TROIS : je n’étais pas là quand c’est arrivé, et mon cousin non plus. QUATRE : contrairement à toi, je suis un flic réglo, et je ne tape pas sur mes suspects. »
Carl réfléchit quelques secondes à sa dernière affirmation. Il ne pensait pas que Bak puisse avoir des raisons de la contester. Rien dans son expression ne le laissait supposer en tout cas.
« Et CINQ ! » Carl leva les cinq doigts de la main puis referma le poing. « Si je devais taper sur quelqu’un avec ce poing, ce serait plutôt sur un certain monsieur qui vient jouer au policier alors qu’il ne l’est plus. »
Bak se rembrunit. « OK. J’ai oublié de te raconter que l’un de mes anciens collègues de Hjørring aime bien faire des voyages en Thaïlande. Du genre quinze jours à Bangkok avec la totale, tu vois ? »
Et en quoi est-ce que ça me concerne ? se demanda Carl.
« Il semblerait que ton cousin Ronny soit également un adepte de la chose et qu’il aime bien s’en jeter un petit derrière la cravate, continua Bak. Et tu sais quoi, Carl ? Quand ton cousin Ronny a trop picolé, il cause. »
Carl réprima un gros soupir. Ronny, ce clown pathétique, avait encore fait des siennes ? Il y avait au moins dix ans qu’ils ne s’étaient pas vus. La dernière fois, c’était à une confirmation ratée à Odder, où Ronny avait un peu trop profité de ce qu’offrait le bar, tant en boissons qu’en serveuses. Ce qui n’aurait pas été très grave en soi, sauf que l’une des serveuses s’était montrée un peu trop consentante et qu’il s’était avéré qu’elle n’était pas beaucoup plus âgée que la communiante, qui était d’ailleurs sa sœur. Il n’y avait pas mort d’homme mais le scandale avait profondément éprouvé la branche de la famille qui habitait Odder et ses environs. Ronny n’avait pas le profil du gendre idéal, c’est le moins qu’on puisse dire.
Carl effaça le souvenir d’un geste de la main. En quoi les conneries de Ronny le regardaient-elles ?
« Va voir Marcus pour lui raconter tes salades, si ça t’amuse, Bak, mais tu le connais ? Il te dira la même chose que moi. On ne tape pas sur un suspect, et on ne vient pas menacer ses collègues avec de vieilles histoires. »
Bak se cala dans son siège. « Figure-toi que dans ce bar en Thaïlande, et en présence de plusieurs témoins, ton cousin Ronny s’est vanté en long, en large et en travers d’avoir assassiné son père. »
Carl plissa les yeux, sceptique. L’information lui paraissait peu probable.
« Vraiment. Il devait être complètement bourré ! Dénonce-le si ça te chante. Moi, je sais qu’il n’a pas pu noyer son père parce qu’il était avec moi au moment où ça s’est passé.
– C’est exact. Il s’est d’ailleurs vanté d’avoir fait le coup avec toi. Il est sympa, ton cousin. »
L’incrédulité de Carl se transforma instantanément en une rage qui lui fit l’effet d’un coup de massue sur les épaules. « Assad ! Tu veux bien venir ici ? » hurla-t-il en fusillant Bak du regard.
Moins de dix secondes plus tard, le malade reniflait sa morve sur le seuil de la pièce.
« Assad, ma chère victime innocente d’une grippe carabinée. Voudrais-tu avoir l’obligeance de venir tousser à la face du connard ici présent ? Prends bien ta respiration avant, surtout. »
« Qu’est-ce qu’il y avait d’autre dans cette pile de nouvelles affaires, Rose ? »
Carl prenait le risque qu’elle attrape tous les dossiers et les lui colle dans les bras, mais il connaissait son équipe, quelque chose avait attiré son attention.
« Cette histoire de mère maquerelle qui s’est fait agresser cette nuit m’a fait penser à une affaire qu’on nous a envoyée du commissariat de Kolding. Elle était dans le tas que je suis allée chercher au SNE.
– Tu sais que la femme que tu traites de mère maquerelle est la sœur de Bak ? »
Rose acquiesça. « Je ne le connais pas, mais les nouvelles vont vite dans la maison. C’est lui qui était dans votre bureau tout à l’heure, non ? » Elle pianota sur la première chemise et l’ouvrit avec ses ongles laqués de noir.
« Écoutez ça, Carl, ça vous évitera de tout lire vous-même.
– Merci », dit Carl tandis que ses yeux faisaient le tour du bureau gris et blanc et impeccablement rangé. C’était tout juste s’il ne regrettait pas l’enfer rose dragée de son alter ego Yrsa.
« Ce dossier-ci parle d’une femme appelée Rita Nielsen et répondant au nom d’artiste de… » Rose traça des guillemets imaginaires dans l’air. « … Louise Ciccone. Elle utilisait ce pseudo dans les années quatre-vingt, à l’époque où elle organisait des… » Nouveaux guillemets. « … ballets érotiques dans la région du Trekant, la zone huppée située entre le lac de Kolding, le lac de Vejle et le détroit de Lillebælt. Condamnée à plusieurs reprises pour escroquerie puis proxénétisme et prostitution organisée. Propriétaire d’une agence d’escorts à Kolding dans les années soixante-dix et quatre-vingt, elle disparaît de la circulation du jour au lendemain à Copenhague en 1987. Au cours de l’enquête, la police mobile cherche principalement une explication à sa disparition dans le milieu du porno du Centre-Jutland et à Copenhague. Au bout de trois mois, l’enquête est abandonnée, avec l’hypothèse qu’elle a pu se suicider. De nombreuses autres affaires sont arrivées depuis et on ne peut plus consacrer de temps et d’effectifs à celle-là, stipule le rapport. »
Elle posa le dossier sur la table et le regarda avec un air triomphant.
« Abandonnée, comme l’affaire d’Esther Bak le sera aussi, je suis prête à le parier. Vous voyez quelqu’un se faire du souci pour coincer le salopard qui a fait ça à cette pauvre femme, vous ? »
Carl haussa les épaules. La seule personne qu’il avait vue se faire du souci aujourd’hui, c’était son beau-fils, quand il lui avait appris en le réveillant à sept heures du matin qu’il allait devoir se débrouiller tout seul pour traîner sa carcasse jusqu’à son école à Gentofte.
« Il n’y a rien, dans les éléments que nous avons ici, qui laisse à penser que Rita pourrait avoir eu des tendances suicidaires », poursuivit-elle. « Rita Nielsen s’assied dans sa grosse Mercedes 500 SEC et part tranquillement de chez elle. Deux heures plus tard elle disparaît comme si la terre l’avait engloutie, fin de l’histoire. »
Elle sortit une photo du dossier et la jeta devant lui. C’était un cliché de la voiture garée au bord d’un trottoir et entièrement pillée et désossée.
Quel gaspillage. La moitié des putains de Vesterbro auraient pu s’allonger sur ce capot dans leurs manteaux en fausse fourrure si difficilement gagnés. C’était autre chose que la poubelle qui lui servait de voiture de fonction.
« On a vu Rita Nielsen pour la dernière fois le 4 septembre 1987, et grâce à ses relevés de carte de crédit on peut suivre sa trace, depuis son départ de son domicile à Kolding, à cinq heures du matin, à travers la Fionie où elle a fait un plein d’essence, puis sur le ferry qui traverse le détroit de Storebælt, et pour finir à Copenhague où elle a acheté des cigarettes chez un marchand de journaux de Nørrebrogade à dix heures dix. Après ça, plus de nouvelles. On a retrouvé la Mercedes quelques jours plus tard dans la Kapelvej, presque entièrement vidée de tout ce qu’il y avait à l’intérieur. Sièges en cuir, roue de secours, autoradio et tout ce qui s’ensuit. On avait même piqué le volant. Il ne restait que quelques livres et des cassettes audio dans la boîte à gants. »
Carl se gratta le menton. « En ce temps-là il n’y avait pas beaucoup de commerces équipés pour prendre les cartes de crédit, surtout pas un marchand de journaux à Nørrebro. Pourquoi se donner tant de mal et payer avec sa carte de crédit alors qu’elle était obligée chaque fois de la passer dans le sabot et de signer le reçu ? Tout ça pour un malheureux paquet de clopes. Elle ne devait pas être pressée ! »
Rose haussa les épaules. « Elle avait peut-être peur de se promener avec de l’argent liquide. Ou elle n’aimait pas manipuler les billets de banque. Peut-être qu’elle trouvait plus malin de garder son argent à la banque et de toucher les intérêts. Ou alors, elle n’avait qu’un billet de cinq cents couronnes et le marchand de journaux n’avait pas la monnaie. Peut-être…
– Stop, arrête, ça suffit. » Carl leva les deux paumes au ciel comme pour se défendre de cette avalanche d’hypothèses. « Mais au fait, sur quoi se fondait l’idée d’un suicide ? Elle avait une maladie grave ? Des problèmes d’argent ? C’est pour ça qu’elle achetait ses cigarettes à crédit ? »
Elle haussa à nouveau les épaules, quelque part en dessous de son pull anthracite quatre fois trop grand pour elle. Probablement tricoté par Yrsa.
« Bonne question, c’est vrai que c’est un peu bizarre. Rita Nielsen, alias Louise Ciccone, était une maîtresse femme, si l’on en croit son curriculum peu recommandable, et pas une petite nature. Ses “filles” à Kolding disaient d’elle qu’elle était une dure à cuire et une survivante : elle aurait anéanti tous les habitants de la planète avant de s’en prendre à sa propre personne.
– Hmm… » L’instinct du policier venait de se réveiller en Carl, et cela l’agaça. Rose avait réussi à susciter son intérêt. Les questions montaient en lui comme des bulles à la surface d’un verre d’eau gazeuse, à la queue leu leu. D’abord il y avait cette histoire de cigarettes. Est-ce qu’on allait s’acheter des cigarettes juste avant de se suicider ? Possible. Pour se calmer les nerfs et penser à autre chose.
Merde, le petit moulin s’était mis à tourner dans sa tête sans qu’on le lui demande. S’il mettait le bout du nez dans cette affaire, il allait travailler plus que de raison.
« Donc, si j’ai bien compris, à l’inverse des inspecteurs qui ont rédigé ce rapport, toi, tu penses qu’il s’agit d’un meurtre ? Mais est-ce qu’il y a quoi que ce soit dans ces pages qui aille dans ce sens ? » Il laissa la question planer un instant. « Hormis le fait que l’enquête ait été mise de côté et pas classée, tu te bases sur quoi pour penser ça ? »
Le giga-pull-over se souleva à nouveau. Sur rien du tout, semblait-il.
Carl s’attarda sur la couverture du dossier. Un portrait de Rita Nielsen y avait été fixé avec un trombone. Son visage dégageait une forte personnalité. Un petit menton et des pommettes larges et hautes. Un regard qui exprimait défi et combativité. Elle se fichait visiblement comme d’une guigne de la pancarte qu’on lui avait accrochée sur la poitrine. Ce n’était probablement pas la première fois qu’on la photographiait pour les archives de la police. Un séjour en prison ne devait lui faire ni chaud ni froid. C’était une pure survivante, exactement comme l’avaient dit les putes de son écurie.
Pourquoi une femme comme celle-là aurait-elle mis fin à ses jours ?
Il tira la chemise cartonnée à lui et l’ouvrit en tâchant d’ignorer le sourire en coin de son assistante. Ce serait donc une fois de plus cette grande gigue qui allait mettre une nouvelle enquête en route !
OceanofPDF.com