Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 5 sur 48

Pages du PDF

Dossier 64

4 - Novembre 2010

4

Novembre 2010

 

Le nouveau téléphone qu’Assad avait installé dans son bureau était une véritable curiosité. On aurait dit un concert de cloches de Bohême. Quand par malheur quelqu’un appelait et qu’Assad n’était pas là pour décrocher, il y avait de quoi devenir fou. Carl lui avait demandé deux fois de s’en débarrasser, mais il avait répondu que celui de l’hôtel de police faisait un bruit de crécelle, et puisqu’il possédait celui-là, pourquoi ne pas l’utiliser ?

C’est parmi tes amis que se cachent tes pires ennemis, se dit Carl quand la sonnerie retentit de nouveau. Il dégagea laborieusement sa jambe du dernier tiroir de son bureau.

« Je n’en peux plus de ce vacarme, Assad ! » cria-t-il à son assistant qui marmonnait des paroles indistinctes dans son placard à balais.

« Tu as entendu ce que je viens de te dire ? » demanda Carl lorsque la tête ronde comme une boule de billard apparut à la porte de son bureau, la goutte au nez.

Il ne répondit pas. La morve bouchait peut-être également ses conduits auditifs ?

« C’était ce Bak au téléphone, alors, dit enfin Assad. Il paraît qu’il nous attend devant l’entrée de l’appartement en sous-sol sur Eskildgade où habite le Lituanien qui s’en est pris à sa sœur.

– Quoi ? Børge Bak t’a appelé ! Merde alors, j’espère que tu lui as raccroché au nez, Assad ?

– Non, c’est lui qui m’a raccroché au nez, mais juste avant, il a dit que si on ne rappliquait pas tout de suite, vous risquiez de vous en mordre les doigts, chef.

– Qui ça, moi ? Alors pourquoi est-ce que c’est toi qu’il appelle ? »

Assad haussa les épaules. « J’étais ici cette nuit quand il a laissé le dossier dans le bureau de Rose. Sa sœur s’est fait asperger d’acide, vous êtes au courant ?

– Qui ne l’est pas ?

– Il m’a dit qu’il savait qui avait fait le coup et je lui ai répondu qu’il ne fallait pas que le type s’en tire comme ça. »

Carl plongea le regard dans les yeux noirs et fiévreux d’Assad. Qu’est-ce que cet homme avait dans la tête, bon sang ? De la laine de dromadaire ?

« Mais enfin, Assad ! Il n’est même plus flic. En danois on appelle ça se faire justice soi-même. Ce qu’il nous demande de faire est illégal. Est-ce que tu sais ce que ça veut dire, Assad ? Ça veut dire des repas à l’œil pendant un sacré bout de temps, et ça veut dire aussi que le jour où tu quittes l’hôtel Bienvenue à l’ombre, tu n’as plus rien à becqueter du tout. Adios, amigo.

– Je ne connais pas cet hôtel, chef, et je ne sais pas pourquoi vous parlez de manger à cette heure-ci. De toute façon quand je suis enrobé, je ne peux rien avaler. »

Carl secoua la tête avec lassitude. « Enrhumé, Assad, on dit enrhumé. » Le rhume avait-il aussi affecté son vocabulaire, à présent ?

Carl attrapa le téléphone et composa le numéro de poste du patron. Là aussi, une voix qui d’habitude incarnait le dynamisme et l’autorité lui répondit avec une lenteur nasillarde.

« Oui, je sais », dit Marcus Jacobsen quand Carl lui fit part de l’appel de l’ex-inspecteur Bak. « Il était dans mon bureau à huit heures ce matin pour exiger de moi que je lui rende son poste. Attends une sss… »

Carl compta huit éternuements avant que le pauvre homme ne revienne en ligne. Encore une zone infectée où il ne mettrait pas les pieds pour un empire.

« Le problème étant que Bak a probablement raison. Ce Lituanien, Linas Verslovas, a été condamné pour une agression similaire à Vilnius et il ne fait aucun doute que ses revenus proviennent de la prostitution. Mais nous ne pouvons rien prouver », poursuivit-il.

« OK. J’ai entendu sur le canal de la police qu’elle ne connaît pas le type qui lui a fait ça, mais tu ne crois pas qu’elle l’a au moins révélé à son frère ?

– Non, Bak affirme que non. Mais il sait qu’elle a déjà eu des problèmes avec ce Verslovas par le passé.

– Et maintenant, Børge, anciennement l’inspecteur Bak, bat le pavé à Vesterbro et joue au policier ? »

Une nouvelle série d’éternuements résonna à l’autre bout de la ligne.

« Oui, et je crois que ce serait une bonne idée que tu ailles l’en empêcher, Carl. On doit bien ça à un ancien collègue.

– Ah oui, tu trouves ? » riposta Carl. Mais Marcus Jacobsen avait déjà coupé la communication. Même un chef de la Crim peut parfois baisser les bras quand il est en train de se noyer dans un océan de miasmes.

« Alors, chef ? » dit Assad, comme s’il ne savait pas à quoi s’en tenir alors qu’il était déjà prêt à partir, emmitouflé dans sa doudoune format mausolée. « J’ai dit à Rose qu’on partait pour une heure ou deux, mais elle n’a rien entendu. Elle n’a plus que cette Rita Nielsen dans la tête. »

Quel type bizarre, cet Assad ! Comment pouvait-il envisager de s’aventurer dehors dans l’état où il était, alors que Copenhague grelottait sous un ciel trempé de novembre ? Les tempêtes de sable du désert avaient-elles définitivement troublé ses sens ?

Carl poussa un soupir et prit son manteau sur la chaise.

« Ah, au fait… », dit-il tandis qu’ils gravissaient péniblement les marches entre la cave et le rez-de-chaussée. « Comment se fait-il que tu sois venu si tôt ce matin ? Il paraît que tu étais déjà là à quatre heures ! »

Il s’attendait à une réponse directe du genre « Je suis venu pour chatter avec mon oncle sur Skype, c’est la meilleure heure pour l’appeler », mais pas à ce regard suppliant d’homme soumis aux plus cruelles tortures.

« Ce n’est pas important, si ? » glissa-t-il. Mais Carl n’était pas prêt à se laisser embobiner aussi facilement. Ce n’est pas important est typiquement le genre d’esquives auxquelles les gens ont recours quand ils cachent quelque chose de très important. Et mis à part les formules comme : fais pas chier ou lâche-moi avec ça, il n’y avait rien qui puisse exciter autant la curiosité de Carl.

« Si tu voulais élever le débat entre nous, Assad, tu ouvrirais les écoutilles, maintenant. Quand je te pose une question, c’est que je juge la réponse importante, OK ?

– Vous voulez que j’ouvre quoi, chef ?

– Contente-toi de me répondre, Assad », dit Carl, agacé, en passant le bras dans la première manche de son pardessus. « Pourquoi étais-tu ici de si bonne heure ? Ça a quelque chose à voir avec ta famille ?

– Oui, c’est ça.

– Bon. Tu sais, Assad, si tu as des soucis avec ta femme, cela ne me regarde pas. Et si tu dois t’entretenir avec ton oncle ou je ne sais lequel autre de tes proches en te servant de l’ordinateur, tu n’as pas besoin de le faire au bureau avant que Belzébuth ait enfilé ses chaussures. Tu n’as pas un PC chez toi, s’il faut absolument que ce soit à quatre heures du matin ?

– Pourquoi est-ce que vous me parlez de Belzébuth alors, chef ? »

Carl se retrouva le bras coincé dans la deuxième manche de son manteau. « Nom de Dieu, Assad ! C’est une façon de parler. Tu n’as pas d’ordi à la maison ? »

Il haussa les épaules. « Pas en ce moment. C’est un peu difficile à expliquer, chef. Vous ne voulez pas qu’on y aille ? Bak nous attend, alors. »

Dans la nuit des temps, quand Carl portait encore des gants blancs pour aller patrouiller aux aurores dans le quartier de Vesterbro à Copenhague, les gens le hélaient avec leur accent populaire, penchés à leurs fenêtres à la peinture écaillée, et ils lui criaient que les flics du Jutland feraient mieux de remettre leurs sabots et de retourner sur leur tas de fumier. À l’époque cela lui faisait de la peine. Aujourd’hui tout ça lui manquait, quand il voyait ce quartier où des architectes sans talent avaient embobiné des politiques corrompus pour pouvoir construire de monstrueux blocs de béton dans lesquels même les représentants des plus bas échelons de la société ne pouvaient pas se sentir chez eux. Aujourd’hui, ce temps béni lui paraissait à des années-lumière. Dans ces petites rues n’habitaient désormais que des familles qui n’avaient pas le choix d’aller ailleurs. Et ceux qui les occupaient jadis, et qui croupissaient désormais dans des tours HLM à Ishøj, rêvaient de pouvoir un jour retourner à Vesterbro.

Si on voulait voir des immeubles en brique avec des corniches et des cheminées noires de suie, on n’avait aucune chance de les trouver dans les rues perpendiculaires d’Istedgade. En revanche si on voulait voir du béton, des joggings informes et des hommes au visage fermé et au regard dur, on était tombé au bon endroit. Ici les maquereaux nigérians étaient comme cul et chemise avec les oiseaux de nuit originaires d’Europe de l’Est. Ici, les plus médiocres et les plus bizarres formes de délinquance s’épanouissaient comme des fleurs sur un tas de fumier.

Børge Bak avait, plus que n’importe quel autre flic de la criminelle, usé ses semelles dans ce quartier et il en connaissait tous les codes. L’un d’entre eux étant que jamais, au grand jamais, un agent ne devait s’aventurer dans une pièce fermée sans être couvert par un de ses collègues.

Et pourtant, lorsque Carl et Assad arrivèrent sur place, sous une pluie battante, dans cette rue totalement déserte, ils ne virent pas la moindre trace du dénommé Bak. Carl en déduisit que l’ancien flic avait choisi de transgresser le plus élémentaire de ces codes.

« Il a dit qu’il nous attendrait, alors », dit Assad tout en montrant du doigt une boutique en sous-sol passablement délabrée, aux vitrines crasseuses.

« Tu es sûr de l’adresse ?

– Ma tête à couper, alors ! »

Pas étonnant qu’il veuille en changer, dans l’état où elle est, se dit Carl tout en lisant l’affichette pâlie par le temps qu’on avait collée derrière l’imposte.

Kaunas Trading/Linas Verslovas. Un nom de société parfaitement innocent. Ce genre de boîtes coulaient en général aussi vite qu’elles avaient été montées et leurs propriétaires étaient la plupart du temps aussi tordus que les piliers du port de Hirtshals.

Pendant le trajet, Assad avait lu à Carl la fiche de Linas Verslovas. Il avait été convoqué au commissariat à plusieurs reprises et en était ressorti libre comme l’air à chaque fois. Il était décrit comme un psychopathe sans scrupules et particulièrement doué pour faire porter le chapeau à de pauvres types imbéciles et naïfs originaires d’Europe de l’Est eux aussi, qui s’accusaient pour quelques piécettes. Les cellules de la prison de Vestre Fængsel en étaient pleines.

Carl poussa la porte. La clochette fixée au-dessus sonna gaiement et ils entrèrent dans une longue pièce étroite dans laquelle il n’y avait rien d’autre que des emballages et du papier kraft abandonnés par l’ancien propriétaire.

Tous les deux entendirent en même temps le bruit sourd venu de la pièce adjacente. On aurait dit un coup de poing, sauf qu’il manquait le grognement consécutif à l’impact.

« Bak ! cria Carl, tu es là ? » Il posa la main sur son arme de service, prêt à dégainer.

« Tout va bien », dit une voix de l’autre côté de la porte en carton-pâte qui séparait la pièce principale de l’arrière-boutique.

Carl l’ouvrit avec précaution et tâcha d’appréhender la scène.

Les deux hommes étaient assez mal en point, mais le plus esquinté des deux était tout de même le petit Lituanien maigre et noueux. Un hématome faisait une jolie frise autour du dragon tatoué sur son cou, donnant pratiquement l’impression qu’il était en trois dimensions.

Carl fit la grimace. Il n’était pas mécontent que cette figure-là ne soit pas la sienne.

« Qu’est-ce que tu fabriques, Bak ? Tu es devenu fou ou quoi ?

– Il a essayé de me planter. » Bak fit un geste du menton pour désigner sur le sol un couteau à la pointe ensanglantée. Il s’agissait d’un de ces foutus crans d’arrêt qui pouvaient s’ouvrir en un dixième de seconde. Carl détestait ces machins-là. S’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait collé une amende d’un demi-million de couronnes à tous les mecs qui se promenaient avec cette saloperie sur eux.

« Ça va ? » demanda-t-il à Bak qui hocha la tête.

– Plaie superficielle au bras, ça va aller. Typiquement une blessure de défense, tu peux noter dans ton rapport que j’ai été agressé », dit-il tout en balançant son poing si fort dans le nez du Lituanien qu’Assad eut un mouvement de recul. »

« Merde ! » hurla le petit truand pâlot avec un fort accent étranger. Carl en profita pour s’interposer. « Vous avez vu ! pleurnicha Verslovas, il m’a frappé ! J’ai rien fait ! Tout à l’heure, pareil. Il est entré et il a cogné. Je m’ai défendu, c’est normal ! » Le gars devait avoir vingt-cinq ans à tout casser et il était déjà dans la merde jusqu’au cou.

La demi-portion continua dans son danois approximatif à jurer qu’il était innocent. Qu’il n’était au courant d’aucune agression dans un bordel, et qu’il avait déjà dit ça mille fois à la police.

« Allez, Bak. On s’en va. MAINTENANT ! » ordonna Carl. Un ordre que Bak ponctua d’un crochet au menton du Lituanien, qui s’en alla valser sur une table derrière lui.

« Il a défiguré ma sœur ! Il ne va pas s’en tirer comme ça ! » Bak se tourna vers Carl, tous les muscles de son visage tremblant de fureur. « Est-ce que tu réalises qu’elle va perdre la vue d’un côté ? Qu’elle aura pour toujours une cicatrice qui lui mangera la moitié de la figure ? Ce type doit foutre le camp d’ici, tu m’entends, Carl ?

– Si tu continues, je vais devoir appeler les gars du commissariat de la City et tu vas le payer cher », le prévint Carl en pensant ce qu’il disait.

Assad secoua la tête. « Attendez une seconde », dit-il, et, passant devant son supérieur, il écarta Børge Bak en l’agrippant par le bras, si fort qu’on entendit craquer les coutures de son légendaire blouson de cuir.

« Ne laissez pas le bougnoul me toucher », s’écria le Lituanien quand Assad l’empoigna pour le traîner vers une deuxième porte au fond de la réserve.

Le Lituanien leur brailla qu’ils allaient tous mourir s’ils ne partaient pas immédiatement. Il leur promit de les éventrer tous autant qu’ils étaient et de leur couper la tête. Des menaces qu’on pouvait prendre pour argent comptant quand elles émanaient d’un type comme lui. Une agression verbale qui aurait amplement suffi pour le coffrer.

Assad saisit l’homme si violemment par le col que ses protestations s’étranglèrent dans sa gorge. Il ouvrit la porte et le tira dans la pièce du fond.

Bak et Carl échangèrent un regard quand Assad claqua la porte d’un coup de talon.

« Assad ! Promets-nous de ne pas le tuer ! » lui cria Carl à tout hasard.

Le silence derrière la porte était effrayant.

Bak sourit et Carl savait très bien pourquoi. Pour une fois, Carl était impuissant. Il ne pouvait pas jouer du pistolet. Ni menacer de téléphoner au commissariat de Station City. Enfin, il ne laisserait pas son assistant prendre le moindre risque, et Bak le savait.

« Eh oui, Carl, je sais que tu bluffes ! » dit Bak en hochant la tête et en remontant sa manche pour voir à quoi ressemblait la coupure sur son bras. Il faudrait peut-être quelques points de suture quand même. Il sortit de sa poche un mouchoir qui avait visiblement servi et le noua fermement autour de la blessure. À sa place Carl n’aurait pas osé, mais après tout, chacun faisait ce qu’il voulait de sa vie. S’il avait une septicémie, il apprendrait peut-être à se méfier de sa morve.

« Je connais ton CV, Carl. Il n’y avait personne comme Anker et toi pour tirer les vers du nez à ces salopards. Vous faisiez une sacrée équipe, tous les deux. Mais si Hardy n’était pas venu vous prêter main-forte, ça aurait pu mal se terminer. Alors ne viens pas faire la fine bouche, s’il te plaît. »

Carl fixait la porte de la réserve. Qu’est-ce qu’Assad était en train fabriquer là-dedans ? Puis il se tourna vers Bak. « Tu ne sais rien du tout, Børge Bak. J’ignore d’où tu tiens tes informations, mais tu te trompes.

– Je me suis renseigné. C’est un miracle que tu aies échappé à la faute lourde. Vous vous êtes rudement bien débrouillés au procès en mettant en avant vos résultats. » Il baissa sa manche. « Rentrons à l’hôtel de police, maintenant. Tu plaideras ma cause. Marcus ne doit pas être content, mais il te fait confiance. Dieu sait pourquoi. »

Carl secoua la tête. Si le tact était une qualité innée, alors ce gène-là brillait par son absence dans l’ADN de Børge Bak.

Il ouvrit la porte de la réserve.

La vision qu’il eut en entrant était des plus paisibles. Le Lituanien avait le cul posé sur une table et il regardait Assad, l’air complètement hypnotisé. Son visage, tout à l’heure tendu et furieux, était maintenant d’une gravité extrême. Il n’y avait plus aucune trace de sang sur sa figure et ses épaules étaient retombées à leur place.

Il se mit debout sur un simple regard d’Assad et passa à côté de Carl et de Bak comme s’ils n’étaient pas là. Il ramassa un sac de sport par terre, se dirigea vers une armoire, ouvrit un tiroir. Il en sortit des vêtements, des chaussures et une liasse de billets de banque et fourra le tout dans le sac, pêle-mêle.

Assad le regardait faire, impassible, le nez rouge, les yeux larmoyants. Il n’avait pas l’air bien effrayant.

« Vous voulez bien me les rendre, maintenant ? » demanda le Lituanien à Assad.

Deux photos et un portefeuille passèrent de main en main.

Il ouvrit le portefeuille qui semblait contenir pas mal d’argent liquide et plusieurs cartes de crédit et fouilla dans toutes les poches.

« Je veux aussi le permis de conduire », dit-il, mais Assad refusa en secouant la tête. Apparemment cette question avait été discutée aussi.

« Alors je peux m’en aller maintenant ? » supplia le Lituanien. Bak voulut protester mais Assad l’en dissuada en levant une main en l’air. Il maîtrisait la situation.

« Tu as trente heures, pas une seconde de plus, alors ! C’est bien compris ? » dit-il tranquillement. Le Lituanien hocha la tête.

« Attends une minute, c’est quoi ce bordel ? Tu ne vas pas le laisser partir ! » s’exclama Bak. Assad se tourna vers lui et le fit taire d’un simple regard.

« Je m’en occupe maintenant, d’accord ? Ce n’est plus la peine de penser à lui, d’accord ? »

Bak pâlit un peu, mais la couleur ne tarda pas à revenir sur son visage. La force qui se dégageait d’Assad était comme une bombe à hydrogène qu’on vient d’amorcer. Assad semblait savoir ce qu’il faisait, et Bak passa la main.

La dernière chose qu’ils virent du Lituanien alors qu’il ouvrait la porte et disparaissait à travers la boutique, ce furent son tatouage de dragon et une chaussure qu’il faillit perdre parce qu’il n’avait pas pris le temps de la lacer. La métamorphose était totale. Le vernis était parti. Il ne restait plus qu’un jeune homme de vingt-cinq ans qui prenait ses jambes à son cou.

« Vous pourrez dire à votre sœur que c’est réglé, dit Assad en reniflant. Vous ne verrez plus jamais ce type-là de votre vie. Je vous le garantis, alors ! »

Carl fronça les sourcils, mais ne fit aucun commentaire avant qu’ils soient sur le trottoir, devant la voiture de service.

« Tu peux nous expliquer ce qui vient de se passer là-dedans, Assad ? demanda-t-il. Qu’est-ce que tu as fait à ce type ? Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de trente heures.

– Je l’ai juste pris un peu fort par le col en lui citant quelques noms, chef. Des noms de gens qui pourraient venir s’occuper de lui et de sa famille s’il ne quittait pas le pays immédiatement. Je lui ai dit que je me fichais complètement de savoir où il allait mais qu’il avait intérêt à bien se cacher s’il ne voulait pas qu’ils le trouvent, alors. » Assad hocha longuement la tête. « Mais ils le trouveront quand même s’ils le veulent vraiment. »

Il y avait des années de soupçons accumulés dans le regard que Bak envoya à Assad. « Il n’y a qu’une seule chose que ces types respectent, c’est la mafia russe…, dit-il. Et vous ne me ferez pas croire que vous avez vos entrées chez ces gens-là. » S’il attendait une réaction de la part d’Assad, il fut déçu. « Ce qui signifie que vous l’avez laissé filer, espèce de crétin ! »

Assad inclina légèrement la tête et regarda Bak de ses yeux rougis. « Je trouve quand même que vous devriez dire à votre sœur que tout va bien maintenant, alors. Si on rentrait, chef ? J’ai envie de boire une bonne tasse de thé. »

OceanofPDF.com