Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 40 sur 48

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Dossier 64

39 - Novembre 2010

39

 

Novembre 2010

 

« Je l’ai appelé quinze fois, Carl, et il ne répond pas. Je suis sûre qu’il a éteint son téléphone. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi. Il ne l’éteint jamais d’habitude. » Rose avait l’air sincèrement inquiète. « C’est de votre faute. Juste avant de partir, il m’a dit que vous l’aviez accusé d’avoir tué le Lituanien, ce Verslovas. »

Carl secoua la tête. « Ce n’est pas vrai, Rose. Je ne l’ai accusé de rien du tout, mais tu avoueras que ce fax soulevait quelques questions ! Personne n’est à l’abri des soupçons quand il se passe un truc de ce genre. »

Elle se planta devant lui, les poings sur les hanches. « Écoutez, j’en ai marre que vous ne nous fassiez jamais confiance. Si Assad dit qu’il n’y est pour rien si ce psychopathe cynique de Linas Verslovas en a fini avec ses saloperies, ça doit être vrai, vous ne croyez pas ? Le problème, Carl, c’est que vous nous mettez trop la pression et que vous vous fichez de nos sentiments. C’est ça qui ne va pas chez vous. »

Elle n’y était pas allée de main morte. Cette nana avait encore accompli la prouesse d’inverser le point de vue. Une qualité quand il s’agissait d’avancer dans une enquête mais un de ses gros défauts en privé. Il se serait bien passé de ce réquisitoire.

« Tu as sûrement raison, Rose. Cela dit, Assad et toi vous débrouillez très bien sans moi pour ce qui est de vous mettre la pression. Je suis désolé de ne pas avoir le temps de m’encombrer d’altruisme en ce moment. Et à propos de pression, je vais te laisser, je suis attendu chez Marcus Jacobsen pour me faire engueuler. »

« Tu dis qu’elle est bonne pour la casse ? Et tu en veux une autre ? » Le chef de la criminelle le regarda d’un air désespéré. « Nous sommes en novembre. Tu as déjà entendu parler d’un truc qui s’appelle un budget, Carl ?

– Maintenant que tu me le dis, Marcus ! J’avais complètement oublié. Le Département V s’est vu attribuer un budget de huit millions de couronnes cette année, c’est bien ça ? Où est-il passé au fait ? »

Les épaules de Marcus s’affaissèrent. « Tu ne vas pas recommencer avec cette histoire de subvention, Carl. Tu sais bien que cet argent est réparti entre nos différents départements.

– Oui, je sais. L’argent de mon département, dont je reçois à peine un cinquième, c’est bien ça ? C’est un département drôlement économique que l’État danois s’est payé au sous-sol de l’hôtel de police, tu ne trouves pas ?

– Écoute, Carl, tu n’auras pas de nouvelle voiture parce que nous n’en avons pas les moyens. Tu n’as pas l’air de te rendre compte du nombre d’affaires lourdes que nous avons sur les bras en ce moment. »

Carl préféra ne pas répondre parce qu’il savait pertinemment que c’était vrai. Mais ça ne changeait rien à son problème.

Marcus pêcha un nouveau chewing-gum à la nicotine dans sa poche. Il en avait déjà plein la bouche. C’était bien pour lui qu’il ait arrêté la cigarette, mais tous ces chewing-gums qu’il mastiquait depuis qu’il était remis de son rhume le rendaient particulièrement nerveux.

« Je crois que nous avons une Peugeot 607 dans le parc automobile, dit-il. Tu vas devoir la partager avec d’autres équipes, mais il faudra t’en contenter jusqu’à la prochaine année budgétaire, d’accord ?

– C’est hors de question. »

Marcus soupira. « Bon. D’accord. Alors raconte-moi toute l’histoire. Tu as cinq minutes.

– Ça ne suffira pas.

– Essaye quand même. »

Un quart d’heure plus tard, Marcus Jacobsen était sur le point d’exploser. « Vous entrez par effraction chez Nørvig et vous volez des archives, vous pénétrez sur la propriété d’une personne notoirement connue alors que sa femme est mourante ! Je n’ose même pas imaginer combien d’autres actes répréhensibles vous avez commis sans m’en parler !

– Nous ne savons pas si sa femme est vraiment mourante ! Tu ne t’es jamais servi du coup de l’enterrement d’une tante qui n’a jamais existé, quand tu avais besoin d’un jour de congé ? »

Le chef de la Crim faillit avaler son chewing-gum. « Jamais de la vie ! Et j’espère bien que toi non plus, en tout cas depuis que c’est moi qui dirige cette maison. Mais je vais te dire une chose, Carl. Vous allez apporter ces archives dans mon bureau, tout de suite. Et quand Assad sera revenu, tu me fera le plaisir de lui faire comprendre qu’il peut perdre son job aussi vite qu’il l’a obtenu. Et puis vous allez laisser tomber cette affaire ! Parce que vous risquez de faire des bêtises que je n’aurai pas le temps de réparer derrière vous.

– Je vois. Mais je vais te dire une chose, Marcus. Si on laisse tomber cette enquête-là, il va te manquer six virgule huit millions de couronnes sur ton budget de l’année prochaine.

– Ce qui signifie ?

– Ce qui signifie que je ne vois pas à quoi sert le Département V si nous n’allons pas au bout de nos inverstigations.

– Carl, j’essaye simplement de te dire que tu joues avec le feu, et encore, je suis en dessous de la vérité. Alors, à moins que tu ne découvres une preuve irréfutable des activités criminelles de Curt Wad et des autres dirigeants de Rene Linier, et ce, en restant sagement assis derrière ton bureau, tu as ordre de leur foutre la paix, à lui et à ses collaborateurs. Et une dernière précision, Carl : ne t’approches plus de Curt Wad, tu m’entends ? »

Carl hocha la tête. D’accord. C’était donc juste une histoire de politique ?

« Tout ça ne me dit pas ce qu’on fait pour la voiture, insista-t-il.

– Je m’en occupe. Va chercher ces archives. Maintenant ! »

Carl donna des coups de pied dans pratiquement tous les murs qu’il rencontra entre le bureau de Marcus et l’accueil. Quel entretien de merde.

« Eh bien, eh bien, Carl », dit Lis. Elle tendit une liasse de documents au-dessus du comptoir à un type brun et frisé, vêtu d’un blouson de policier, qui se tourna vers Carl et lui fit un bref salut. Il avait déjà vu cette tête-là quelque part.

« Samir ! » s’exclama-t-il. Car c’était bien le meilleur ennemi d’Assad qu’il venait de reconnaître. « Alors, vous avez un peu de boulot à Rødovre ? lui demanda-t-il. Ou bien Antonsen a pris sa retraite et embarqué tous ses dossiers avec lui ? »

Il rigola tout seul de son entrée en matière.

« Tout va bien, merci. J’avais juste quelques papiers à récupérer. » Il agita sous le nez de Carl la petite pile de documents qu’il tenait à la main.

« Dites-moi, Samir, puisque je vous tiens, c’est quoi exactement le problème entre Assad et vous ? Et ne me répondez pas, rien du tout, s’il vous plaît. Dites-moi juste de quoi il s’agit. Ça m’intrigue, figurez-vous.

– Tiens, tiens ! Ne me dites pas que vous avez enfin compris que vous bossiez avec un type complètement caractériel ?

– Assad, caractériel ? Je ne vois pas ce que vous voulez dire ! Il n’est pas caractériel, qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Vous n’avez qu’à lui poser la question, ce n’est plus mon problème. Il est fou et je le lui ai dit. Apparemment ça ne lui a pas plu. »

Carl le prit durement par le bras. « Écoutez-moi, Samir, je ne sais pas ce qui plaît ou pas à Assad, mais j’ai fortement l’impression que vous, vous le savez. Et si vous refusez de me le dire, je serai peut-être obligé de vous tirer les vers du nez, tôt ou tard.

– Mais je vous en prie, Carl. Surtout ne vous gênez pas. »

Il s’arracha à la poigne de Carl et s’éloigna dans le couloir.

Lis regarda Carl avec un mélange de pitié et d’inquiétude. « Ne t’inquiète pas pour cette histoire de voiture, Carl. Ça va s’arranger. »

Décidément, les nouvelles allaient vite dans cette maison.

« On est toujours sans nouvelles d’Assad ? »

Rose hocha la tête. Elle avait vraiment l’air inquiet à présent.

« Pourquoi te fais-tu autant de souci pour lui tout à coup, Rose ?

– Parce qu’il était bouleversé ces derniers temps et que je ne l’avais jamais vu comme ça avant. »

Carl comprenait ce qu’elle voulait dire. Elle était très fine, décidément.

« On nous a ordonné d’apporter les archives de Nørvig au deuxième, Rose.

– Alors il faudrait peut-être que vous y alliez, Carl. »

Il ne releva pas l’insolence. « Qu’est-ce qui te met d’aussi mauvaise humeur, Rose ?

– Ne vous occupez pas de ça, Carl. Vous n’avez pas de temps pour l’empathie, souvenez-vous. »

Il tourna sept fois sa langue dans sa bouche et lui dit très calmement et sans élever la voix que si elle ne se bougeait pas les fesses tout de suite pour apporter ces dossiers à Marcus Jacobsen, elle n’avait qu’à prendre ses cliques et ses claques, rentrer chez elle, et lui envoyer Yrsa à la place.

Et il parlait sérieusement en plus.

Rosa fronça les sourcils.

« Vous savez quoi, Carl ? Je crois que vous êtes cinglé. »

Tout en l’écoutant se démener avec les dossiers, il appela Assad sur son mobile des dizaines de fois en agitant nerveusement les pieds en dessous de la table. Et en plus il lui avait piqué son briquet. S’il ne fumait pas une clope très bientôt, il allait attraper des crampes dans les jambes.

« À plus ! » entendit-il crier soudain dans le couloir. Carl se tourna vers la porte et il eut tout juste le temps de voir passer son assistante avec son manteau et un sac rose jeté sur l’épaule.

Bon débarras.

À part que ce n’était pas l’heure. Est-ce qu’elle était partie pour de bon ? Merde ! Carl eut une seconde de panique en imaginant les conséquences si elle ne revenait jamais. Il se rassura en se disant que Rose enverrait sûrement son alter ego Yrsa au bureau demain. Enfin, il l’espérait.

Son mobile vibra sur la table. C’était Lis.

« Voilà, ton problème de voiture est réglé, Carl. Tu n’as qu’à te rendre sur le parking du Centre d’investigations nationales, je t’envoie quelqu’un pour t’apporter la clé et te montrer le véhicule. »

Carl hocha la tête. Ce n’était pas trop tôt. Il devait se mettre à la recherche d’Assad. Rose avait réussi à lui communiquer ses craintes.

Deux minutes plus tard, il était sur les lieux en train de regarder, perplexe, le parking désert. Il n’y avait ni voiture, ni personne avec une clé à la main. Il était sur le point d’appeler Lis quand il vit deux phares jaunes clignoter au bout de la plate-forme.

Carl s’approcha et découvrit Rose assise à la place du passager, son sac fluorescent sur les genoux, dans une voiture qui devait avoir la taille de sa poche de pantalon. Il déglutit. En partie à cause de l’étrange couleur du pot de yaourt sur roues qui lui rappela qu’il n’avait toujours pas mangé le fromage à pâte persillée qu’il avait mis dans son réfrigérateur il y avait deux mois.

« Qu’est-ce que c’est que ce truc et qu’est-ce que tu fais assise à l’intérieur, Rose ? lui demanda-t-il en ouvrant la porte côté conducteur.

– C’est une Ford Ka, et vous partez chercher Assad, si je ne m’abuse ? »

Il acquiesça. Une fois de plus, il devait tirer son chapeau devant l’intuition de cette grande bringue aux yeux charbonneux.

« Je vous accompagne. Quant à cette voiture, Marcus vous l’a louée jusqu’à la fin de l’année. » Elle eut un peu de mal à garder son sérieux en lui annonçant cette nouvelle mais cela ne dura qu’une seconde. « Allons-y, Carl. Il va bientôt faire nuit. »

Ils se mirent à genoux à tour de rôle dans le corridor, devant la boîte aux lettres de l’appartement de Heimdalsgade et, ainsi que Carl s’y attendait, il n’y avait pas de meubles à l’intérieur et pas plus d’Assad que de beurre en broche.

La dernière fois que Carl était venu ici, il s’était fait aborder par deux frères, tatoués de la tête aux pieds, avec des noms étrangers et des biceps comme des noix de coco. Cette fois, ils durent se contenter du vacarme ambiant, résonnant d’accents étrangers qui auraient pu aussi bien être somaliens que serbo-croates. Un quartier exotique.

« Il me semble que depuis quelque temps il vit dans une maison sur Kongevejen. Ne me demande pas pourquoi », dit Carl en s’insérant dans le carton à chapeau qui leur tenait lieu de véhicule.

Ils roulèrent pendant un quart d’heure sans se parler et arrivèrent finalement devant une fermette chaulée construite à la lisière de la forêt, à l’endroit où la route de Bistrup change de nom pour devenir Kongevejen.

« Je n’ai pas l’impression qu’il soit là non plus, Carl, dit Rose. Vous êtes certain que c’est la bonne adresse ?

– C’est celle qu’il m’a donnée en tout cas. »

Tout comme Rose, il lisait deux noms de femmes typiquement danois sur la boîte aux lettres. Peut-être ces femmes avaient-elles sous-loué la maison à Assad ? Il connaissait des tas de gens qui se retrouvaient propriétaires de deux maisons à la fois parce qu’ils n’avaient pas pu vendre la première à cause d’un marché immobilier en berne. Le ministre des Finances pensait toujours avec ses pieds et les banquiers avec leur portefeuille. Et la crise était encore là.

Ils sonnèrent à la porte et une jolie femme aux cheveux noirs leur ouvrit. Ils s’enquirent d’Assad et elle leur répondit que s’ils connaissaient un type prénommé Assad qui avait besoin de se loger, elles seraient ravies de le laisser coucher sur leur canapé quelques jours contre un peu d’argent et sa bonne humeur. Mais elle et sa copine ne le connaissaient pas.

Bon, et maintenant quoi ?

« Vous ne savez même pas où habitent vos collaborateurs, Carl ? » le taquina Rose quand ils furent de nouveau dans la voiture. « Je croyais que vous l’aviez raccompagné chez lui et tout ça ? D’habitude, dans ce domaine, vous ne manquez pas de curiosité. »

Carl accusa l’attaque. « Et toi, qu’est-ce que tu sais de la vie privée d’Assad, mademoiselle Je-sais-tout ? »

Elle commença par regarder devant elle, l’air absent. « Pas grand-chose. Au début, il m’a parlé un peu de sa femme et de ses deux filles, mais il y a longtemps de ça. À vrai dire, je ne crois plus qu’il vive avec elles. »

Carl hocha la tête. Il avait déjà pensé à cette éventualité. « Et des amis ? Il a déjà mentionné des amis en ta présence ? Il s’est peut-être installé chez l’un d’entre eux. »

Elle secoua la tête. « Vous allez sans doute me croire folle mais quelque chose me dit qu’Assad n’a pas de maison du tout.

– Tu peux préciser ta pensée ?

– J’ai l’impression qu’il dort très souvent dans son bureau. Je crois qu’il sort la nuit, quelques heures, histoire de noyer le poisson, mais comme on ne peut pas vraiment dire qu’il y ait un système de pointage à l’hôtel de police, on n’a pas de moyen de le savoir.

– Et pour ses vêtements ? Il fait comment ? Il se change de temps en temps, non ? Il doit bien avoir un camp de base quelque part ?

– On pourrait fouiller ses tiroirs et son placard, peut-être qu’on trouve toute sa garde-robe dedans ? Il peut faire laver son linge dans une blanchisserie en ville. Il me semble l’avoir vu entrer et sortir avec des sacs, maintenant que j’y pense. Je me suis dit qu’ils devaient contenir tous ces trucs bizarres qu’il trouve dans les boutiques pour immigrés. »

Carl haussa les épaules. Quoi qu’il en soit, ça ne les aidait pas maintenant.

« Je parie qu’il est juste allé faire un petit tour pour se changer les idées. Si ça se trouve, il est rentré à l’hôtel de police à l’heure qu’il est. Tu ne veux pas essayer de le rappeler, Rose ? »

Elle leva un sourcil avec son expression préférée qui signifiait : Pourquoi ne le faites-vous pas vous-même ? Mais elle le fit quand même.

« Vous saviez qu’il y avait un répondeur sur son nouveau téléphone, Carl ? » demanda-t-elle, l’oreille collée au mobile.

Il secoua la tête. « Que dit le message ?

– Il dit qu’il est actuellement en mission à l’extérieur et qu’il pense être de retour à dix-huit heures au plus tard.

– Et il est ?

– Bientôt dix-neuf. Il devrait être rentré depuis une heure. »

Carl appela le poste de garde. On ne l’avait pas vu.

Une mission à l’extérieur. Bizarre. Rose referma le clapet de son mobile et se passa une main sur le visage.

« Vous pensez comme moi, Carl ? Il en est tout à fait capable, vu l’état dans lequel il était. »

Carl resta un petit moment silencieux, clignant des yeux dans la lumière des phares venant en sens inverse sur la route où la circulation était dense.

« Oui. J’en ai bien peur. »

Ils stationnèrent sur Tværgaden, en face de l’école de police. Vingt-cinq mètres plus haut dans cette idyllique rue de village, à l’angle d’une autre rue, se trouvait la résidence de Curt Wad. D’après ce qu’ils pouvaient voir à distance, au-dessus des claustras, la maison était plongée dans le noir.

« Ce n’est pas très engageant », fit remarquer Carl.

« Je n’ai pas d’avis là-dessus, répliqua Rose. Ce que je sais, c’est que je suis contente que nous soyons armés parce que mon intuition fait clignoter tous mes signaux d’alarme. »

Carl mit la main sur la crosse de son pistolet de service. « Personnellement, j’ai ce qu’il faut. Mais toi, qu’est-ce que tu caches dans ton sac ? »

Il désigna le truc informe que Rose avait dû piquer à sa véritable sœur Yrsa.

Elle ne répondit pas à sa question et se contenta de faire tourner le sac une seule fois autour de sa tête et de le balancer contre une poubelle verte posée dans la rue à l’entrée d’une propriété.

Quand ils virent les dégâts occasionnés par l’impact sur la pauvre poubelle, qui avait parcouru quatre mètres dans l’allée de son propriétaire dont les ordures étaient maintenant dispersées de tous les côtés, ils ramassèrent le sac et prirent leurs jambes à leur cou. Avant même que la lumière ne s’allume au-dessus du perron, ils avaient déjà disparu à l’angle du garage de Curt Wad sur Brøndbyøstervej.

« Nom de Dieu, Rose ! Mais qu’est-ce que tu as dans ce sac ? Des pavés ? chuchota Carl.

– Non. Les œuvres complètes de Shakespeare reliées en cuir. »

Un instant plus tard, Carl se trouvait pour la deuxième fois de la journée dans le jardin de la villa de Curt Wad à regarder par la fenêtre donnant sur son salon. Cette fois en compagnie de Rose qui restait à quelques mètres, les yeux scrutant l’obscurité dans toutes les directions.

Il y avait un certain temps qu’elle n’avait pas été en mission sur le terrain, et elle n’avait pas l’air tranquille. Il est vrai qu’il faisait sombre, très sombre. Même les étoiles s’étaient éteintes au-dessus du petit village.

Carl essaya la poignée de la porte-fenêtre. Elle était verrouillée mais l’huisserie ne semblait pas bien solide. Qu’est-ce qu’Assad aurait fait dans la même situation ? se demanda-t-il en agitant la poignée si fort que le bois grinça.

Il s’en saisit d’une main plus ferme, prit des forces en respirant à fond une ou deux fois, posa un pied en appui sur le mur et tira si fort qu’il faillit se déboîter l’épaule. Il se retrouva les quatre fers en l’air, assis sur la pelouse, la poignée à la main. Il avait trébuché à reculons sur la marche du perron. Quelle connerie ! Ça faisait un mal de chien.

« Impressionnant », dit Rose en constatant que la porte était toujours fermée et que le verrou avait tenu mais qu’en revanche la vitre était fissurée, pas seulement en hauteur mais aussi une bonne centaine de fois dans la largeur.

Alors elle leva un pied botté et pressa délicatement dessus.

Il n’en fallut pas plus pour qu’elle dégringole à l’intérieur du salon avec un bruit relativement discret. Carl compta quelques secondes, espérant qu’Assad ne s’était pas trompé en ce qui concernait l’absence d’alarme dans la maison. Il n’avait aucune envie d’avoir à convaincre deux agents d’une entreprise de gardiennage que l’alarme s’était déclenchée après l’inexplicable chute spontanée d’un panneau vitré de la porte-fenêtre.

« Comment se fait-il qu’il n’ait pas fait installer d’alarme ? s’étonna Rose. Il y a pourtant un cabinet médical dans cette maison ?

– Il y en a peut-être une dans la partie où se trouve la consultation », suggéra Carl.

L’entreprise lui sembla tout à coup complètement absurde. Pourquoi entrer par effraction dans une demeure où de toute évidence Assad ne se trouvait pas ? Est-ce que l’intuition féminine de Rose suffisait à le faire agir, à présent ? Ou bien était-ce parce qu’il voulait rendre la monnaie de sa pièce à cette ordure de Curt Wad.

« Et maintenant, Carl ?

– J’ai envie d’aller voir ce qu’il y a au premier étage. J’ai l’impression qu’il s’y passe des choses pas très claires. Peut-être que nous trouverons des indices concernant ce qui est arrivé chez moi ? Et puis, Curt Wad nous a raconté ce matin que sa femme agonisait dans sa chambre. Si c’était vrai, il serait chez lui, non ? Qui laisserait sa femme mourante toute seule dans une maison sans lumière ? Personne. Je suis sûr qu’il cache quelque chose. »

Il alluma sa lampe de poche et leur ouvrit le chemin à travers le salon, la salle à manger et le vestibule où un store fleuri occultait la partie supérieure de la porte d’entrée, abritant la maison des regards extérieurs. Il actionna la poignée de la porte du cabinet médical et ne fut pas surpris de constater qu’elle était non seulement solide, mais certainement blindée et équipée de toutes sortes de gadgets modernes prêts à donner l’alerte si quelque intrus venait à essayer de l’ouvrir.

Carl leva les yeux vers l’escalier. Il était équipé de deux rampes en tek tourné et recouvert d’une moquette grise. Il le gravit en quelques enjambées.

La maison était moins pimpante en haut qu’au rez-de-chaussée. Le premier étage était composé d’un long couloir sombre avec des placards et des chambres à chaque bout, qui semblaient avoir été récemment désertées par les enfants de la famille. Posters d’idoles sur les murs mansardés et canapés-lits bon marché à larges fleurs.

Il aperçut un faible rai de lumière sous la dernière porte au fond, éteignit sa torche et agrippa le bras de Rose.

« Il se peut que Curt Wad se cache dans cette pièce mais ça m’étonnerait », murmura-t-il, si près de l’oreille de son assistante que ses lèvres l’effleurèrent. « S’il était là, il aurait réagi au moment où nous avons défoncé sa porte-fenêtre, mais on ne sait jamais. Il serait en train de nous attendre avec son fusil à chevrotines que ça ne m’étonnerait pas. Reste derrière moi et tiens-toi prête à te jeter par terre.

– Et s’il est là et qu’il n’est pas armé, comment avez-vous l’intention de lui expliquer notre présence ?

– Nous dirons que nous avons reçu un appel d’urgence », chuchota-t-il. Il valait mieux qu’il n’ait pas à donner la même explication devant Marcus Jacobsen ultérieurement.

Il vint se coller contre la porte en placage de tek, retint son souffle et posa la main sur la crosse de son arme.

« Un, deux, trois », compta-t-il pour lui-même avant d’ouvrir la porte d’un coup de pied et de se mettre aussitôt à couvert derrière le mur.

« Nous avons reçu un appel d’urgence nous demandant d’intervenir dans cette maison, Curt Wad », dit-il d’une voix ferme. Il remarqua alors que l’éclairage de la pièce était mouvant, comme s’il provenait d’une bougie.

Il s’avança prudemment, passa la tête dans l’ouverture de la porte, conscient qu’il faisait probablement une bêtise. C’est alors qu’il découvrit la silhouette minuscule d’une femme allongée sur le lit, recouverte d’un drap jusqu’à la taille et tenant à la main un bouquet de fleurs fanées. Elle n’était éclairée que par une petite veilleuse que son mari avait installée à côté d’elle.

Rose entra dans la pièce à son tour, et le silence s’abattit sur eux. La mort faisait cet effet-là à tout le monde.

Ils restèrent un moment à contempler la défunte et au bout d’un moment, Rose poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement. « Je crois que c’est son bouquet de mariée, Carl », dit-elle.

La gorge de Carl se serra.

« Allons-nous-en d’ici, Rose. Ce que nous venons de faire était totalement stupide », dit-il quand ils furent revenus dans le jardin devant la porte fracassée. Il ramassa la poignée en aluminium, l’essuya soigneusement avec son mouchoir et la fit tomber de nouveau. « J’espère que tu n’as pas tripoté trop de choses à mains nues dans la maison, Rose.

– Ça ne va pas la tête ? J’étais bien trop concentrée sur mon sac au cas où il aurait fallu le balancer à la tête du tireur si on vous avait criblé de balles. » Très attentionné de sa part.

« Passez-moi la torche, dit-elle. Je déteste être obligée de suivre comme ça sans rien voir. »

Elle agita la torche dans toutes les directions tel un gamin partant à l’aventure. Comme si elle voulait être sûre que tout le monde à des lieues à la ronde était au courant qu’un cambriolage était en cours. Carl espéra que le type à la poubelle était rentré chez lui.

« Braque le faisceau vers le sol, Rose », lui recommanda Carl.

Elle obéit.

Et se figea.

La tache qu’elle avait éclairée avec le faisceau de la lampe au bord de la pelouse n’était pas très grande mais c’était bel et bien du sang. Elle balaya la zone et trouva une deuxième tache sur l’allée à l’angle de la maison. Une petite flaque qui se prolongeait en une série de points presque invisibles conduisant à la dépendance.

L’intuition se concentra en une crampe désagréable au creux de l’estomac de Carl. Si seulement il avait vu ces traces avant de pénétrer dans la maison, il aurait appelé du secours. Mais maintenant…

Quoique. C’était peut-être très bien au contraire. Tout indiquait qu’il se passait ici des choses graves. Rien ne prouvait leur présence sur ces lieux. En tout cas, ils n’iraient pas s’en vanter.

« Je vais appeler la police de Glostrup et leur dire ce qu’on a découvert. Je crois qu’on a intérêt à marcher dans les clous à partir de maintenant.

– Vous ne m’avez pas dit que Marcus vous avait interdit de vous approcher de Curt Wad ? » demanda-t-elle tout en inspectant dans la lumière de sa torche les trois issues de la dépendance.

– Si.

– Alors comment expliquerez-vous votre présence chez lui ?

– Tu as raison, mais je vais appeler quand même », dit-il en sortant son mobile de sa poche. Ses collègues de Glostrup sauraient quel véhicule conduisait Curt Wad, et surtout ils pourraient diffuser immédiatement un avis de recherche. Il circulait peut-être en ce moment même avec une personne blessée dans son coffre. Et cette personne était peut-être Assad. L’imagination de Carl allait bon train.

« Attendez ! » l’interrompit Rose. « Regardez ! »

Elle éclairait le cadenas de la porte cochère de la vieille écurie. C’était un cadenas tout ce qu’il y a de plus classique, du genre de ceux qu’on trouve pour dix couronnes dans les supermarchés. Et en regardant attentivement, on pouvait voir au beau milieu de la surface en étain une trace qui ressemblait fort à une empreinte laissée par un doigt.

Elle mouilla son index, le posa dans la matière qui avait fait une tache et suça son doigt.

Elle hocha la tête. Encore du sang.

Carl sortit son arme et regarda à nouveau le cadenas. Il aurait été plus simple de tirer dessus pour l’ouvrir mais il choisit la deuxième formule et tapa avec la crosse jusqu’à ce que les vis et ses doigts déclarent forfait.

Quand le cadenas céda, Rose gratifia Carl d’une tape sur l’épaule qui ne lui ressemblait pas.

« Laissez tomber pour les renforts, Carl. Au point où on en est ! » dit-elle en cherchant à tâtons un interrupteur sur le mur près de la porte.

Après quelques clignotements, la lumière blanche et froide d’un néon éclaira un espace qui aurait pu être l’intérieur de n’importe quelle dépendance de maison de la campagne d’où Carl était originaire. Un mur garni d’étagères sur lesquelles étaient posés divers cache-pots, casseroles et poêles cabossées et des monceaux de bulbes desséchés qui n’avaient jamais été replantés. Contre le mur d’en face était posé un congélateur dont le moteur ronronnait et, devant le bahut, une échelle en inox s’appuyait à une trappe conduisant à un grenier éclairé par une ampoule nue de vingt-cinq watts, suspendue au plafond.

Carl monta en haut de l’échelle et découvrit une pièce encombrée, principalement de tableaux et de vieux matelas ainsi que d’une montagne de sacs en plastique noir qui, après vérification, se révélèrent pleins de vieux vêtements.

Il éclaira les plafonds de la soupente tapissés de toile de jute et se dit que ce grenier avait dû être une bonne planque pour les membres de la famille qui avaient passé leur enfance dans cette maison.

« Oh ! mon Dieu, Carl », gémit Rose qui était restée en bas.

Elle tenait le couvercle du congélateur ouvert et venait de reculer d’un pas. Carl eut l’impression que son cœur s’arrêtait.

« Quelle horreur », dit-elle avec une grimace.

Ouf ! Elle n’aurait jamais dit ça si Assad avait été là-dedans.

Carl redescendit et regarda dans le congélateur. Il contenait une caisse en PVC blanc pleine de poches en plastique contenant des fœtus humains. Huit en tout. Huit petits êtres qui n’avaient jamais vu le jour. L’exclamation de Rose n’aurait pas été la première qui lui serait venue à l’esprit si c’était lui qui avait ouvert ce bahut.

« Nous ne connaissons pas les circonstances, Rose. »

Elle secoua la tête et pinça les lèvres. Ce qu’elle venait de voir lui avait visiblement fait de l’effet.

« Le sang que nous avons vu dehors peut provenir de l’un de ces sacs, Rose. Le nouveau médecin a pu faire tomber un sac dans l’allée et l’avoir ramassé ensuite, ce qui expliquerait les gouttes sur le sol et aussi les empreintes de doigts sur le cadenas. Le sang provient sûrement des sacs. »

Elle secoua la tête à nouveau. « Non, le sang qui est dehors est frais, et ces fœtus sont congelés. » Elle montra la caisse du doigt. « Et vous voyez un sac percé, vous ? »

C’était bien observé. Il était un peu ralenti, aujourd’hui.

« Écoute. On ne va pas continuer à essayer d’élucider ça tous les deux, dit-il. Nous avons trois options. Disparaître tant qu’il est encore temps, appeler la police de Glostrup et leur faire part de nos soupçons, ce qui me semble être la meilleure solution, et réessayer d’appeler Assad à l’hôtel de police. Il est peut-être revenu maintenant. » Il hocha la tête pour lui-même. « Et il a peut-être rechargé son téléphone. »

Il prit son portable. Rose secouait la tête. « Vous ne trouvez pas que ça sent le brûlé ? » dit-elle tout à coup.

Carl, qui venait une fois de plus de tomber sur un répondeur, dit qu’il ne sentait rien.

« Regardez », dit Rose en montrant le plafond.

Carl recomposa le numéro d’Assad et leva la tête. Était-ce de la fumée ou simplement de la poussière tournoyant dans un rai de lumière ?

Il suivit des yeux le derrière de Rose montant à l’échelle pendant qu’à l’autre bout du fil le répondeur se déclenchait à nouveau.

« Il y a de la fumée ici et elle vient d’en bas. »

Elle redescendit à toute vitesse. « La pièce du haut est plus profonde que celle du bas. La fumée vient de quelque part là-derrière », dit-elle en désignant le mur du fond.

Carl vit qu’effectivement le mur en question avait l’air d’être une double cloison.

S’il y a une pièce derrière, ce n’est pas par ici qu’on y entre, songea-t-il en voyant que la fumée commençait à s’infiltrer sous le mur.

Rose se précipita et donna des petits coups en plusieurs endroits. « Vous avez entendu, cette partie-là a l’air d’être en dur et ici ça sonne creux », dit-elle. « On dirait du métal. C’est un panneau coulissant, Carl. »

Il hocha la tête et regarda autour de lui. À moins que la porte fonctionne avec un système de télécommande, il devait y avoir quelque part dans un système d’ouverture.

« Qu’est-ce qu’on cherche ? demanda Rose.

– Un bouton, un objet sur le mur qui ne devrait pas s’y trouver, un fil électrique ou un branchement quelconque, répondit Carl, sentant la panique monter.

– Comme ça par exemple ! » s’écria Rose, désignant un point au-dessus du congélateur.

Carl mit plusieurs secondes à repérer ce dont elle parlait. Elle avait raison. Un trait imperceptible sur le mur indiquait qu’à un moment donné on y avait creusé une saignée.

Il suivit l’ancienne fissure jusqu’à une vieille plaque en laiton qui à l’origine devait appartenir à un bateau ou à une grosse machine-outil.

Il souleva la plaque derrière laquelle se trouvait un clapet en acier qu’il ouvrit.

« Merde », jura-t-il, voyant que la fumée devenait plus épaisse. Ce n’était pas un simple interrupteur qui se cachait derrière le clapet en inox mais un petit écran et un clavier plein de chiffres et de lettres. Espérer trouver la combinaison qui permettait d’activer le mécanisme du panneau coulissant était peine perdue.

« Nom des enfants, date de naissance de l’épouse, numéro d’identité nationale, chiffre porte-bonheur, les gens choisissent toujours ce genre de conneries quand ils doivent utiliser un code. Comment veux-tu qu’on devine celui-ci ? » se plaignit Carl en regardant autour de lui pour trouver un outil capable d’abattre le mur.

Pendant ce temps-là, Rose mettait en route son système de raisonnement logique.

« Commençons par ce que nous savons, Carl, dit-elle, en se plaçant devant le clavier.

– Je ne sais rien du tout. Le type s’appelle Curt Wad et il a quatre-vingt-huit ans, et voilà.

– Alors, heureusement que je suis là ! » Elle se mit à taper : Rene Linier, rien. Puis elle orthographia linjer avec un j. Rien non plus. La Lutte secrète. Niet.

Laborieusement mais à une vitesse vertigineuse, elle essaya tous les noms qu’elle avait retenus en lisant les dossiers, comptes rendus d’audience et coupures de presse sur Curt Wad ces derniers jours. Elle se souvenait même de sa date d’anniversaire et du prénom de sa femme.

Au bout d’un moment, elle s’arrêta pour réfléchir tandis que Carl surveillait alternativement la fumée qui passait sous la cloison et les phares des voitures qui balayaient de temps à autre le bâtiment.

Soudain, elle tourna la tête vers lui et dans son regard cerné de khôl sombre Carl vit qu’une idée venait de surgir dans sa tête.

Il lut les lettres qu’elle pianotait sur le clavier :

H.E.R.M.A.N.S.E.N.

Un déclic se fit entendre et les panneaux glissèrent l’un sur l’autre, découvrant un réduit secret derrière un épais rideau de fumée qui envahit immédiatement la dépendance. Mais à l’instant où l’oxygène pénétra dans le petit local, une flamme jaillit.

« Oh ! putain ! » s’écria Carl, arrachant la lampe électrique des mains de Rose et bondissant dans la pièce.

Il y avait un deuxième congélateur et une série d’étagères sur lesquelles s’amoncelaient des piles de papiers, mais Carl ne se préoccupa que de la forme apparemment sans vie qui gisait sur le sol.

Les flammes commençaient à lécher la jambe du pantalon d’Assad. Carl le traîna hors du local en criant à Rose de jeter son manteau sur lui pour éteindre le feu.

« Oh ! mon Dieu, non ! Pitié ! Il ne respire presque plus », cria-t-elle tandis que Carl jetait un coup d’œil autour de lui pour constater que l’incendie était en train de tout dévaster.

Mais avant de sortir du bâtiment, portant Assad avec l’aide de Rose, il eut le temps de remarquer qu’il ne restait pas une seule surface plane sur laquelle on ne pouvait pas lire l’inscription : Assad was here tracée avec son sang, et aussi qu’au pied du congélateur se trouvaient les restes fondus d’un briquet qui ressemblait à s’y méprendre à celui qui était posé il y avait encore quelques heures sur le bureau de Carl à l’hôtel de police.

Les pompiers arrivèrent avant le médecin et ils installèrent avec précaution le corps d’Assad sur le brancard, posant sur son visage un masque à oxygène.

Rose était pâle comme une morte et avait l’air sur le point de craquer.

Quant à Carl, il avait supplié les secouristes, animé par un flot de sentiments qu’il ignorait avoir dans le cœur : « Dites-moi qu’il va s’en sortir. »

Il leva les yeux au ciel afin d’endiguer ses larmes mais elles coulèrent quand même. « Allez Assad, mon petit bonhomme, reviens…

– Il est vivant, dit l’un des hommes. Le problème c’est qu’une intoxication par la fumée se révèle souvent fatale. La victime peut développer après coup une détresse respiratoire par œdème pulmonaire lésionnel ou avoir été empoisonnée par le monoxyde de carbone. Il faut vous préparer à cette éventualité. Et le coup qu’il a reçu sur la nuque n’est pas joli à voir non plus. Il a sûrement une fracture du crâne et des hémorragies internes qui peuvent s’aggraver. Vous le connaissez ? »

Carl hocha doucement la tête. Cette situation était un choc pour lui mais ce n’était rien à côté de ce que Rose était en train de vivre.

« Il n’y a plus qu’à espérer », dit le secouriste au milieu des cris des pompiers qui déroulaient leurs tuyaux.

Carl prit Rose dans ses bras et sentit qu’elle tremblait de la tête aux pieds.

« Allez, Rose, ne t’inquiète pas, il va s’en sortir », dit-il, bien conscient que cette affirmation ne reposait sur aucune certitude.

Quand le médecin urgentiste arriva une minute plus tard, pour ouvrir la chemise d’Assad afin de se faire une idée de son rythme cardiaque, de la régularité et de la profondeur de sa respiration, il tomba sur un obstacle qui l’empêcha de poser son stéthoscope à même la peau : une pile de documents qu’il jeta sur le trottoir.

Carl les ramassa.

Le premier dossier relié portait la mention : La Lutte secrète. Liste d’adhérents.

Et le deuxième s’intitulait : Dossier 64.

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