Dossier 64

Adler-Olsen · Chapitre 8 sur 48

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Dossier 64

7 - Novembre 2010

7

Novembre 2010

 

Le vent était changeant et bien que la scène de crime fût encore assez éloignée, Carl sentait déjà l’odeur de cadavre flotter dans l’air humide de l’automne.

Des techniciens de la criminelle, en combinaison blanche, discutaient avec ceux de la médecine légale derrière deux gros tractopelles à l’arrêt.

Carl en déduisit qu’ils en étaient arrivés au stade où les pompiers et les brancardiers de la police scientifique pouvaient prendre le relais.

Un dossier sous le bras, Terje Ploug fumait sa pipe et Marcus Jacobsen une cigarette, sans grand résultat. Le pauvre bougre qui était passé de vie à trépas de façon si cavalière s’était depuis longtemps décomposé, et l’odeur de putréfaction d’un être humain est probablement la pire qui soit. Le fait que la moitié des effectifs de l’hôtel de police se promènent le nez bouché par le rhume était finalement une bénédiction.

Carl s’approcha en pinçant les narines et se pencha pour jeter un coup d’œil à la caisse qui était toujours au fond du trou, bien qu’à moitié découverte. Le couvercle avait été ouvert. Elle était moins grande qu’il ne l’avait imaginé. Un cube d’environ soixante-quinze centimètres, une taille suffisante toutefois pour contenir un corps humain correctement découpé au préalable. Elle était solide, fabriquée à partir de vieilles lames de parquet vitrifié, feuillures et rainures comprises. Un cercueil qui aurait pu passer des années sous terre sans pourrir.

« Pourquoi n’ont-ils pas mis le type directement en terre ? » s’étonna Carl au bord de la fosse. « Et pourquoi justement ici ? Ce n’est pourtant pas la place qui manque », ajouta-t-il en montrant le terrain d’un geste circulaire.

« Nous avons examiné les lattes du plancher de la baraque. » Le chef de la criminelle resserra son écharpe autour du col de son blouson et montra un tas de planches devant lesquelles étaient groupés plusieurs ouvriers en combinaison de travail orange.

« Et nous savons à quel endroit de la pièce la caisse avait été enterrée sous le plancher », poursuivit Marcus Jacobsen. « On l’avait enfouie pas loin d’un angle près du mur côté sud. On voit des traces de scie circulaire qui ont été faites récemment. Moins de cinq ans, selon les techniciens. »

Carl hocha la tête. « OK, donc, le type a été tué et coupé en morceaux ailleurs et ensuite, on l’a transporté ici.

– Il semblerait, oui », dit le chef de la criminelle en reniflant, un nuage de fumée de cigarette enveloppant sa tête. « Peut-être s’agissait-il d’un avertissement. Une façon de rappeler à Georg Madsen qu’il avait intérêt à se tenir à carreau s’il ne voulait pas finir comme le gars qui est là-dedans. »

Terje Ploug hocha la tête. « Les techniciens disent que la caisse était enterrée sous le parquet du séjour. D’après ce que je peux voir sur le plan qui est dans le rapport… » Il montra à ses deux collègues un croquis qu’il venait de sortir de sa mallette. « … le trou se trouvait exactement en dessous du fauteuil où on a retrouvé Georg Madsen avec son clou dans la tête. Exactement à l’endroit où on l’a tué. »

Carl se redressa. Son mercredi était décidément foutu. Il y avait là de quoi alimenter des heures d’investigations et d’enquête sur des faits que Carl aurait préféré oublier. Si cela n’avait tenu qu’à lui, il aurait laissé tomber sur-le-champ, il serait allé faire un tour au grill-bar de l’aéroport où il aurait commandé deux hot-dogs grillés avec du ketchup qu’il aurait grignotés en regardant tranquillement tourner les aiguilles de l’horloge pendant trois ou quatre heures, jusqu’à ce qu’il soit temps de rentrer se changer avant d’aller faire honneur à l’oie de la Saint-Martin de Mona.

Ploug le regardait comme s’il lisait dans ses pensées.

« Bon, dit enfin Carl. Nous savons que l’homme a été tué à un autre endroit et nous supposons qu’il n’avait pas échappé à Georg Madsen que ce type était enterré sous son fauteuil. Qu’est-ce que nous avons encore besoin de découvrir ? »

Il se gratta la joue et répondit lui-même à sa question. « Nous devons comprendre pourquoi. Qui est-il et qui l’a assassiné, c’est ça ? Fastoche ! Tu vas nous débrouiller cette affaire en trois coups de cuillère à pot, n’est-ce pas, Ploug ? » aboya Carl, sentant le malaise monter en lui peu à peu.

Il y avait deux ans environ, il avait failli mourir ici. C’était de cet endroit qu’était partie l’ambulance qui emmenait le cadavre d’Anker et le corps bousillé de Hardy. Et c’était là que Carl avait laissé tomber ses amis et qu’il était resté couché par terre, les ailes brisées, recroquevillé comme un animal paralysé par la peur, pendant qu’on s’en prenait à ses coéquipiers. Et dans quelques instants, quand cette caisse allait partir pour rejoindre la morgue et ses collègues de la police scientifique, toutes les traces tangibles de ces événements auraient définitivement été effacées de la surface de cette terre. Pour le meilleur, et pour le pire aussi.

« Il est possible en effet que Georg Madsen ait su que le cadavre se trouvait sous son plancher et qu’il se soit agi d’un avertissement, mais dans ce cas on peut dire qu’il ne l’a pas écouté ! » fit remarquer le chef de la criminelle.

Carl regarda le contenu macabre de la caisse béante.

Le crâne reposait de profil au sommet de l’un des sacs-poubelles noirs dans lesquels les autres morceaux du corps étaient encore enfermés. À en juger par la taille de la boîte crânienne, la puissance de la mâchoire et les traces d’une fracture consolidée au sommet du nez, on pouvait déduire non seulement qu’il appartenait à un individu de sexe masculin, mais aussi que l’homme en question n’avait pas eu une vie de tout repos. Et à présent il gisait là, édenté, le cuir chevelu tellement décomposé qu’il avait littéralement fondu. Et au travers de la masse gluante de chair putréfiée brillait la tête d’un gros clou en acier inoxydable. Un clou apparemment semblable à ceux qu’on avait retrouvés enfoncés dans les crânes de Georg Madsen et des deux mécaniciens assassinés dans un atelier de réparation automobile à Sorø.

Marcus Jacobsen retira sa combinaison de protection et fit un signe de tête aux journalistes. « Dans deux heures, nous aurons examiné le contenu de cette caisse à la morgue et nous saurons s’il y a quoi que ce soit là-dedans qui nous permette de retrouver l’identité de la victime », leur dit-il en guise de conclusion, avant d’aller rejoindre sa voiture garée un peu plus loin sur le chemin de terre.

« Tu me taperas le rapport, Ploug », lança-t-il au-dessus de son épaule.

Carl fit deux pas en arrière et s’efforça d’étouffer l’odeur du cadavre en respirant la fumée de la pipe de Ploug.

« On peut savoir pourquoi tu m’as fait venir ici, Terje ? demanda-t-il. Tu voulais voir si j’allais craquer ? »

Terje répondit à la question par un regard plein de lassitude. Qu’est-ce qu’il en avait à foutre que Carl craque ou pas.

« Si je me souviens bien, la baraque du voisin était juste à côté », dit-il, désignant la parcelle de terrain mitoyenne. « Si quelqu’un a apporté une caisse volumineuse dans la bicoque voisine et qu’il s’est mis ensuite à découper le plancher de Georg Madsen à la scie circulaire, il a forcément dû voir ou entendre quelque chose ! Qu’en penses-tu ? Tu te souviens de ce qu’il a dit quand on l’a interrogé ? »

Carl sourit. « Mon cher Ploug, d’abord le voisin n’habitait ici que depuis dix jours quand Georg Madsen a été assassiné et il ne le connaissait pas. D’autre part, d’après ce que disent les experts, et j’ai tendance à partager leur avis, ce fagot de merde puant est là depuis au moins cinq ans, soit trois ans avant le meurtre de Georg Madsen. Alors par quel miracle ce voisin pouvait-il être au courant de quoi que ce soit ? Et d’ailleurs, il me semble que c’est toi qui as repris l’enquête après qu’on m’a emmené à l’hôpital ? Tu n’as pas interrogé le gars ?

– Non, le type a fait un infarctus un peu plus tard dans la journée et il s’est écroulé, mort, là, dans le caniveau, au moment où on s’en allait. Le meurtre, la fusillade et tous ces policiers, ça avait dû lui en ficher un coup. »

Carl fit une moue. Ces salauds avec leur pistolet à clous commençaient à avoir un paquet de morts sur la conscience !

« Ah ! Tu ne le savais pas ? » Ploug sortit son calepin de la poche intérieure de sa veste. « Alors on n’a pas dû te parler non plus des deux cas similaires aux Pays-Bas. Il paraît que deux personnes se sont fait buter avec le même genre d’arme, l’une en mai, l’autre en septembre, dans une cité de la banlieue de Rotterdam qui s’appelle Schiedam. Les Hollandais nous ont envoyé des tas de photos. »

Il ouvrit sa serviette et montra à Carl les photos de deux hommes, tandis que les policiers installaient un cordon de sécurité autour de la scène de crime.

« Ils avaient une pointe de marque Paslode de quatre-vingt-dix millimètres plantée dans la tempe, comme les victimes trouvées dans le Seeland. Je t’enverrai une copie du dossier au Département V tout à l’heure. On en reparlera quand on aura reçu le rapport du légiste. »

OK, se dit Carl. Hardy va avoir de quoi s’occuper l’esprit.

Quand il arriva au sous-sol, il trouva Lis dans le couloir, les bras croisés, acquiesçant vivement à ce que Rose avait à dire sur la vie en général et sur le quotidien du Département V en particulier. Elle évoquait les conditions de travail épouvantables, l’atmosphère de caveau, les manies agaçantes du patron et Carl songea qu’il était assez d’accord avec elle, jusqu’à ce qu’il réalise que c’était de lui qu’on parlait.

« Hum… » Carl se racla la gorge, espérant que cela les ferait sursauter mais elles ne lui accordèrent pas un regard.

« Quand on parle du loup ! » dit Rose, pour le moins irrévérencieuse, en lui tendant une liasse de documents. « Vous jetterez un coup d’œil là-dessus. Ce sont les notes que j’ai prises sur l’affaire Rita Nielsen. Et vous pouvez vous estimer heureux d’avoir des collaborateurs qui bossent et qui gardent la boutique pendant que certains vont se balader dans la nature. »

Merde. Elle était remontée à ce point-là ! Alors sa soi-disant jumelle Yrsa n’allait pas tarder à rappliquer.

« Il paraît que vous vouliez me voir ? » dit Lis quand la silhouette noire de Rose eut disparu dans son bureau.

« J’essaye en vain de mettre la main sur mon cousin Ronny, et je me suis dit que peut-être…

– Ah, c’est pour ça. » Elle avait presque l’air déçue. « Bak nous en a touché un mot. Quelle histoire ! Je vais voir ce que je peux faire. »

Elle lui décocha un sourire qui lui mit les genoux en gelée et s’en alla vers le local où étaient rangées les archives. Carl l’arrêta :

« Une seconde, Lis ! Vous pouvez me dire ce qui est arrivé à Mme Sørensen ? Elle est devenue… charmante.

– Cata ? C’est parce qu’elle suit une formation NLP en ce moment.

– NLP ? Tu peux juste me rappeler ce que… »

Mais le portable de Carl se mit à sonner. Il contrôla le nom qui s’affichait à l’écran. Morten Holland. Qu’est-ce que son locataire pouvait bien lui vouloir à cette heure-ci ?

« Oui, Morten », dit-il en faisant un signe du menton pour s’excuser auprès de la secrétaire.

« Je dérange ? demanda prudemment son interlocuteur.

– L’iceberg a-t-il dérangé le Titanic ? Brutus a-t-il dérangé César ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Il y a un souci avec Hardy ?

– Oui, en quelque sorte. Elle était bien bonne, au fait, celle du Titanic, ha, ha ! Bon, je te passe Hardy. »

Il entendit le micro frotter contre l’oreiller de Hardy. Jusqu’à présent, son ancien coéquipier infirme se contentait de leur petite conversation du soir quand Carl rentrait du boulot, mais apparemment cela ne lui suffisait plus.

« Carl ? Tu m’entends ? » Carl se représentait le grand corps inerte de Hardy et Morten tenant le téléphone contre son oreille. Il voyait son visage, yeux mi-clos, front plissé, lèvres desséchées. Sa voix trahissait de l’inquiétude. À tous les coups, Terje Ploug l’avait déjà appelé.

« Ploug m’a téléphoné, dit-il. Je suppose que tu sais de quoi il voulait me parler ?

– Oui.

– Je t’écoute, Carl. Qu’est-ce qui se passe ?

– Il se passe que les types qui nous ont tiré dessus sont des assassins sans scrupules qui imposent leur loi et se servent de la violence pour faire régner la discipline dans leur rangs.

– Ce n’est pas de ça que je veux parler et tu le sais très bien. » Un silence s’installa. De ces silences qui n’ont rien de plaisant. Et qui se terminent le plus souvent par une dispute.

« Tu sais ce que je crois, moi ? Je crois qu’Anker était gravement impliqué dans ce merdier. Il savait qu’il y avait un homme mort à l’intérieur de cette baraque avant même que nous partions de l’hôtel de police.

– Ah oui ? Et qu’est-ce qui te fait croire ça, Hardy ?

– Je le sais, c’est tout. Il n’était plus le même pendant les quelques mois qui ont précédé la fusillade. Il avait de grosses dépenses. Il avait changé. Et ce jour-là, il n’a pas suivi la procédure.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Il est allé interroger le voisin avant que nous soyons entrés chez Georg Madsen. Comment pouvait-il savoir à ce moment-là qu’il y avait un macchabée à l’intérieur ?

– Le voisin nous avait appelés pour nous le dire !

– Carl, putain ! Combien de fois est-ce arrivé qu’on nous appelle pour nous signaler un meurtre et qu’en fin de compte on découvre que c’est un animal mort ou le son de la télé ? Anker commençait toujours par s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une erreur ou d’un canular avant d’interroger le voisinage. Sauf cette fois-là.

– Pourquoi est-ce que tu me racontes ça maintenant ? Tu as eu des tas d’occasions de me le dire avant, tu ne crois pas ?

– Tu te rappelles quand Minna et moi avons hébergé Anker, au moment où sa femme l’a mis dehors ?

– Non.

– C’est vrai que ça n’a pas duré très longtemps, mais ce que je voulais te dire, c’est qu’Anker avait complètement déraillé. Il sniffait de la coke.

– Oui, ça je le savais. Le petit psy de merde que Mona m’a envoyé me l’a dit. Mais je n’étais pas au courant à l’époque.

– Un soir où il était sorti, il est rentré avec du sang partout sur ses fringues. Il avait été impliqué dans une bagarre.

– Et alors ?

– Il y avait vraiment beaucoup de sang. Et il a jeté les vêtements qu’il portait ce soir-là.

– Et maintenant tu te dis qu’il y a un rapport entre cet épisode et le mort qu’on a découvert aujourd’hui ? »

De nouveau un silence pesant s’installa de part et d’autre de la ligne. Hardy était l’un des meilleurs enquêteurs de l’hôtel de police, du temps où il était encore opérationnel. Mémoire et intuition, disait-il toujours pour expliquer ses succès. Foutue intuition.

« Attendons de voir ce que dit le rapport d’autopsie, Hardy.

– Le crâne qui était dans la caisse n’avait pas de dents, n’est-ce pas, Carl ?

– C’est exact.

– Et le cadavre était complètement décomposé ?

– Oui, pratiquement. Pas réduit à l’état de soupe, mais presque.

– Alors on va avoir du mal à trouver l’identité de la victime, tu ne crois pas ?

– Et il faudra qu’on fasse avec, pas vrai, Hardy ?

– Facile à dire, Carl, quand on n’est pas couché vingt-quatre heures sur vingt-quatre à regarder le plafond, avec des tuyaux qui vous sortent de partout. Si Anker avait quelque chose à voir avec ce bordel, c’est aussi de sa faute si je suis dans cet état. Et c’est pour ça que je te téléphone, Carl. Je veux que tu me promettes de t’occuper de cette affaire. Et si Ploug fait des conneries, je compte sur toi pour les rattraper. Tu dois bien ça à ton ancien coéquipier. Tu m’entends, Carl ? »

Quand Morten Holland s’excusa du dérangement et coupa la communication, Carl s’aperçut qu’il était assis dans son fauteuil avec la liasse de papiers de Rose sur les genoux. Il ne se souvenait absolument pas être revenu dans son bureau.

Il ferma les yeux un instant et tâcha de revoir Anker en pensée. Les traits de son ancien coéquipier s’étaient déjà presque effacés de sa mémoire.

Comment aurait-il pu se souvenir de ses pupilles, de ses narines, de son débit de parole et de tous les autres indices révélateurs de l’addiction à la cocaïne ?

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